La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 18 sur 25

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La vie qui m'attendait

18 - Vendredi ÉTAT CIVIL

18

 

Vendredi

ÉTAT CIVIL

 

Le temps est maussade à Paris, ce vendredi matin. Très différent de la veille. Le ciel est lourd, les nuages bas. J’ai presque froid. J’ai une légère gueule de bois, mais je ne suis pas sûre que l’alcool en soit la cause réelle. Je n’ai pas dormi de la nuit. En lieu et place d’un sommeil réparateur, j’ai vécu dans l’angoisse cette journée à venir. Jusqu’à en perdre la raison.

Mes problèmes respiratoires et mon hypocondrie sont à leur maximum, au point de me faire douter d’être passée à côté du diagnostic réel. Suis-je vraiment malade ? Physiquement, je veux dire. Mentalement, il y a des chances, mais je ne suis pas la meilleure juge. Toujours est-il que, les bras et les jambes nues, dans ce TGV trop climatisé, une toux légèrement rauque s’est surajoutée à mon hyperventilation.

J’ai beaucoup réfléchi, cette nuit. Je suis convaincue que Juliette ne ment pas. Sa surprise de me voir était réelle, ses symptômes sont réels. Si je ne suis pas parvenue à la joindre d’ici le début de l’après-midi, je la rejoindrai directement à Marseille. Il faut que je sache. Même si mon cœur doit se disloquer.

Cette nuit, j’ai aussi pris la décision de ne rien imposer à Juliette. Quoi que j’apprenne sur nos origines, je ne lui révélerai que ce qu’elle souhaitera entendre. Je ne suis pas sûre qu’elle veuille connaître la vérité, au fond. Le mensonge est tellement beau.

Elle décidera pour elle-même, mais je décide pour moi. Et pour moi, la vérité est à portée de main. J’ai choisi de me jeter dans le fleuve.

Je sors de mon immeuble, des lunettes de soleil tentant vainement de dissimuler mes cernes.

Au bout de quelques mètres, j’entends la voix de Désiré. Je m’immobilise. Me retourne. Il tient un petit sachet ressemblant à s’y méprendre à celui de la boulangerie du coin.

— Bonjour, Romane. Je sais combien cette journée est importante pour vous. Je me doute que vous n’avez pas très bien dormi. Alors je me suis dit que quelques douceurs matinales pourraient vous mettre du baume au cœur.

J’ai envie de pleurer, à nouveau. Je crois que personne à part mon père ne m’a jamais apporté de croissants. Ma voix s’étrangle lorsque je le remercie.

— Romane, je me suis dit que… que peut-être vous auriez besoin d’un peu de soutien. Je ne veux pas m’imposer, mais sachez que je suis là, si vous avez besoin de moi. Et je n’ai rien de mieux à faire aujourd’hui, alors… Pardon, je ne veux pas dire que vous êtes un plan par défaut, ça n’est pas du tout ce que je voulais dire…

Silence. Il est gêné, je suis gênée, nous sommes gênés. Je reprends la main.

— J’ai bien compris, Désiré. Ne vous en faites pas, j’ai l’habitude de ne pas être un plan A…

— Romane, vraiment je n’ai pas voulu…

— Je vous taquine, Désiré. Vous n’avez pas le monopole de la blagounette, si ?

Comment ai-je osé lui dire ça ? Je me surprends moi-même, ces jours-ci. La Romane d’avant n’aurait jamais lancé une chose pareille. Mais la Romane d’avant n’existe plus. Alors je me mets à rire, et il m’emboîte le pas. Je saisis un croissant chaud, croque dedans. Désiré a raison, la vie ça n’est rien d’autre que ça. Je dois me fier à mon instinct, pour une fois. Alors je baisse la garde.

— Je… ce serait très sympathique de votre part de m’accompagner. J’ai quelques formalités à accomplir, comme vous le savez. Votre présence est la bienvenue.

— Parfait. J’essaierai d’être à la hauteur de vos attentes, chère Romane.

Il imite une sorte de révérence, un peu comme il l’avait fait avec Paola dans la librairie, en me tendant le sachet. J’ai toujours pensé que les croissants étaient une sorte de drogue. Je pense à la boulangère du coin de ma rue, répétant à l’envi son rassurant slogan : « Rien de tel qu’un croissant pour se sentir vivant. » Je crois que cette citation incongrue me rassure, en cet instant.

Quelques minutes plus tard, je me présente à la mairie du Xe arrondissement, service de l’état civil. Non, je n’ai pas rendez-vous. C’est pour un acte de naissance. Non, pas un extrait, une copie intégrale. Juliette Delgrange, D-E-L-Grange, comme une grange. Oui, je patiente, merci.

J’ai décidé de commencer par Juliette. J’ai tellement peur de ce que je vais découvrir. Je préfère rester encore quelques minutes la fille de mon père.

Lorsque vient mon tour, tout va très vite. Je suis face à un agent pressé, légèrement bossu, le regard torve et les dents jaunies par le tabac, qui n’a pas de temps à perdre avec des plaisanteries – ni avec un sourire, apparemment. Désiré est à mes côtés.

— C’est pour quoi ?

— Une copie intégrale d’acte de naissance.

— J’ai bien compris, madame. Mais c’est pour obtenir quoi ?

— Je ne comprends pas votre question…

Il me regarde d’un air exaspéré. Il reprend, en articulant bien, comme si j’étais une enfant, et qu’il était l’instituteur revêche. Sa bouche s’agrandit et découvre ses dents, qui semblent avoir retenu la moitié de son petit-déjeuner. Je réprime un haut-le-cœur.

— La copie intégrale d’acte de naissance, qui vous la réclame ? J’imagine que ça n’est pas simplement pour l’encadrer ? J’ai besoin de connaître l’objet de votre demande. La plupart des gens ont besoin d’un extrait, vous demandez une copie intégrale, la procédure impose de savoir quel usage en sera fait.

Je me sens totalement idiote, il a raison. Je ne sais pas quoi dire, pourquoi peut-on avoir besoin d’une copie intégrale d’acte de naissance ? Je n’en ai pas la moindre idée.

— Je… c’est personnel. J’en ai besoin pour des raisons personnelles.

— Ah, mais ça, madame, ça ne rentre pas dans les cases, je suis désolé…

Je m’apprête à répondre, lorsque Désiré intervient :

— Dis-lui, chérie, n’aie pas honte… Désolé monsieur, mais j’ai l’impression que ma future femme n’assume pas totalement de se marier bientôt avec un infirme comme moi… elle aurait dû vous expliquer tout de suite que c’est pour préparer notre mariage. On se marie dans six mois, chez moi en Guadeloupe.

Je le regarde, stupéfaite. Désiré a-t-il préparé ce rendez-vous cette nuit ? Ou bien savait-il qu’un mariage était un motif légitime pour obtenir ce putain de papier ? Sa tirade a en tout cas clairement décontenancé l’homme en face de nous. Il esquisse un rictus que je ne sais décoder. Seules ses dents m’hypnotisent. J’ai l’impression que je pourrais mourir d’une septicémie s’il me mordait soudainement.

— Eh bien, madame, faut pas être comme ça, je ne vous félicite pas. Un mariage ça se construit sur l’honnêteté. Moi, ma femme, elle parle toujours de moi avec une grande fierté.

Silence gêné. Désiré – décidément incroyable – lui lance un « et on la comprend ! » tellement énorme qu’il semble vrai. L’homme au sourire de papier mâché découvre la totalité de sa dentition et exécute, en reniflant, quelques manipulations informatiques. Puis il s’arrête net. Lit ce qui s’affiche sur son écran, me jette un regard en coin. Répète l’opération trois fois. Il ne sait pas dissimuler sa surprise.

— Madame Delgrange, pouvez-vous me parler de vos parents ?

Il y a quelque chose qui cloche.

— Je… Paola et Gabriel Delgrange, demeurant à Avignon.

— Oui, ça je le sais. Euh… y a-t-il quelque chose que vous voudriez me dire les concernant ?

— Ma femme – pardon ma future femme – a été adoptée. Ça aussi, elle en a honte, alors elle évite de le crier sur les toits.

— Aaaah d’accord. Mais madame, vous savez il a raison votre mari. Faut pas avoir honte de tout comme ça, sinon on n’avance pas dans la vie. Ma femme, elle me dit toujours que ce qu’elle aime le plus chez moi, c’est…

— Ne rentrons pas trop dans les détails, je vous en prie…

Désiré vient de le couper en riant d’un air connivent, signifiant forcément une connotation sexuelle. L’homme se met à rire grassement. J’ai très peur qu’un postillon m’atteigne, alors je me recule légèrement. Mais Désiré a réussi. L’homme nous fait patienter quelques instants, me rend la carte d’identité de Juliette, me demande de signer – ça, je l’avais préparé – et nous dit au revoir en me recommandant de garder précieusement cet homme qu’il trouve décidément formidable-malgré-son-infirmité.

Je suis sidérée, mais je tiens un papier fondamental entre mes mains.

Lorsque nous sortons de la mairie, Désiré éclate de rire.

— Dites-moi, Romane, tout va très vite entre nous, n’est-ce pas ? Nous voilà quasiment mariés !

— Comment saviez-vous ? Pour le mariage et la copie intégrale d’état civil ?

— Vous voulez dire, autrement qu’en consultant le site internet de la mairie de Paris dédié aux formalités administratives ? Même avec mon logiciel de lecture d’écran et son affreuse voix synthétique, ça n’était pas si compliqué…

Il se moque de moi, clairement. De ma non-préparation. Je suis décidément une enquêtrice totalement merdique. Je pensais être une sous Sherlock, je suis en réalité pire qu’un sosie éméché de Miss Marple.

— Et pourquoi avez-vous dit que j’avais été adoptée ?

— Pardon de mon ingérence, mais j’ai bien senti que vous alliez encore vous empêtrer dans je ne sais quelle justification… Pour moi il était clair que l’acte de naissance n’était pas classique, sinon il ne vous aurait posé aucune question sur vos parents. Et d’après ce que vous m’avez expliqué hier concernant vos origines, je me suis dit que la mention la plus probable qui immobilisait cet homme était sans doute une mention d’adoption… Élémentaire, ma chère Romane.

Désiré arbore un grand sourire triomphal.

Mon visage n’est que lambeaux.

Pendant qu’il me parlait, j’ai lu l’acte de naissance de Juliette.

Sa vérité à elle est désormais là, sous mes yeux.

Je songe à sa réaction lorsqu’elle saura et les larmes jaillissent. Si et seulement si elle souhaite savoir, Romane, souviens-toi. Tu ne dois rien lui imposer.

Quatre décennies de mensonge s’étalent en lettres manuscrites sous mes yeux embués. Désiré s’aperçoit de mon trouble, s’approche. Me demande de lui lire ce que je viens d’apprendre.

Juliette, ma sœur.

Née le 1er janvier 1976.

Adoptée par Paola et Gabriel Delgrange en date du 14 mai 1976.

Le voilà, le mot, relié à deux êtres qui l’ont aimée tellement fort depuis trente-neuf longues années qu’ils n’ont pas pu lui révéler la vérité. Je leur en veux, je les déteste de lui avoir fait ça. Je les déteste pour tout ce qu’ils vont détruire dans son cœur, dans sa vie. Comment faire de nouveau confiance à quelqu’un lorsque l’on a été trompé par les personnes qui comptent le plus pour soi ?

J’essaie de comprendre. De deviner. D’imaginer. La détresse de Paola de ne pouvoir donner d’enfant à Gabriel. La joie lorsque Juliette arrive dans leur vie. Une enfant en parfaite santé. Si petite qu’elle n’aura aucun souvenir de ces quelques mois passés sans eux. Une enfant qui, en grandissant – comble du bonheur – ressemble vaguement à Gabriel. Leur décision de changer de ville, de voisins. Tout recommencer, à trois. L’enfant est le leur. Personne ne leur enlèvera. Pourquoi briser son petit cœur, pourquoi briser leurs cœurs si gros d’avoir tant attendu un enfant qui ne viendrait pas, alors que la solution est là, à portée de main. Un petit mensonge. Aussi simple que le sourire de Paola sur ces photos anciennes, caressant ce joli ventre arrondi, chérissant cette grossesse de quelques heures, si naturelle, si vraie qu’elle l’aurait voulue sans fin. Un tout petit mensonge. Il suffira de prendre en charge à la place de Juliette les rares demandes de documents officiels. Et personne ne saura jamais.

Gabriel et Paola Delgrange ne sont pas les parents de Juliette.

Alors ils ne sont pas les miens, non plus.

Je ne sais pas si je pleure les douleurs de Juliette ou les miennes. La possibilité d’une mère, qui s’éloigne brutalement. Cruellement.

Qui sommes-nous ?

Cette découverte concernant Juliette réactive l’urgence de savoir pour moi.

Désiré me propose de faire une halte, de boire un verre d’eau, une bière, un alcool fort, n’importe quoi pourvu que mes traits se détendent, que ça me requinque – j’aime ses expressions tellement désuètes qu’elles pourraient être miennes. Je refuse, il me force malgré tout à faire quelques exercices de respiration, allongée sur un banc. J’essaie de vider ma tête en même temps que mes poumons, n’y parviens pas vraiment, mais régule, malgré tout, ce qui peut l’être.

Pendant que je reprends mes esprits, Désiré étale sa science des services d’état civil, apprise dans la nuit. Il m’agace, mais je dois dire que ce qu’il me raconte est assez utile. Il m’énumère tous les papiers que je peux obtenir avec ma simple carte d’identité : mon acte de naissance, celui de chacun de mes parents, leur acte de mariage…

— Merci, Désiré. Mais je crois que votre cours magistral m’aurait été plus utile avant notre première entrevue à la mairie.

— Dites-moi Romane, je vous sauve la mise et voilà tout ce que vous trouvez à répondre… vous ne seriez pas un peu gonflée ?

Je crois qu’il a raison, mais je me contente d’une esquisse de sourire. Je n’ai ni le temps ni l’envie d’être délicate.

Nous entrons d’un pas décidé dans une autre mairie d’arrondissement, celle du XIXe, située juste en face du parc des Buttes-Chaumont. Un bâtiment que je sais splendide, avec ses colonnes, arcades et autres statues allégoriques. Mais je ne vois rien. Je ne suis pas là en touriste.

État civil. Actes de naissance. Le mien et ceux de mes parents. Acte de mariage de mes parents, aussi. Eh oui, la totale. Je patiente, merci.

Cette fois-ci, nous sommes face à une personne charmante, qui me fait penser à la chanteuse Nana Mouskouri, peut-être à cause de la forme de ses lunettes.

— Nous venons là pour des choses toutes simples. Mon père a eu un dégât des eaux, toutes ses archives ont été inondées, il a tout perdu alors il m’a demandé de récupérer pour lui son acte de naissance, celui de ma mère, et leur acte de mariage.

— Oh mais c’est terrible. Je suis désolée pour votre papa, j’espère qu’il va bien.

— Oui, c’est terrible. Mais il va bien. C’est juste du matériel, il se remet, merci de votre gentillesse, madame.

Après quelques recherches et impressions papier, Nana Mouskouri me tend une enveloppe contenant toute la vie de mes parents, résumée en trois actes. Elle semble nettement plus collaborative que son collègue. Je serre l’enveloppe sacrée contre mon cœur, fébrile. Cela m’encourage. Je passe à la suite.

— Nous venons aussi pour un autre acte, tout simple lui aussi. Mon acte de naissance. Une copie intégrale. Pour notre mariage. Futur.

Je lance un regard à Désiré, qui arbore son sourire le plus convaincant.

— Mais c’est formidable, toutes mes félicitations !

— Merci, merci infiniment.

Nous sommes rodés à l’exercice, mais n’en montrons rien. Je me détends, autant qu’il est possible. Nana Mouskouri nous demande en quelle mairie sera célébré le mariage, Désiré répond que nous nous marierons à Morne-à-l’Eau, en Guadeloupe, commence à en décrire les pittoresques intérêts, mais la gentille fonctionnaire ne quitte pas des yeux son écran, se contentant de sourires polis.

Elle ne pose aucune question.

Désiré se tourne vers moi. Je lis une légère crispation sur son visage.

Pourquoi ne pose-t-elle aucune question ?

— Voilà, c’est fait. J’ai transmis par voie informatique votre copie intégrale d’acte de naissance à la mairie qui accueillera votre mariage. Vous n’avez plus rien à faire de votre côté, tout est en règle. Encore tous mes vœux de bonheur, et bonne journée messieurs dames.

Nous restons immobiles. Nana Mouskouri nous fixe, souriant d’un sourire qui signifie : « Je crois que nous nous sommes tout dit, vous pouvez disposer »… Mais nous ne bougeons pas. Elle reprend :

— Il y a un problème ?

— C’est-à-dire… je m’attendais à ce que vous me donniez une copie de l’acte, afin que je puisse le transmettre… et aussi afin que j’en possède un exemplaire, au cas où on me le demanderait ailleurs…

Mon interlocutrice se met à rire.

— Je vous rassure tout de suite, madame. Mademoiselle, pardon. Personne ne vous demandera une copie intégrale d’acte de naissance. De nos jours tout est informatisé, pratiquement plus rien ne circule en version papier, ça évite bien des soucis. Même dans les dossiers de succession, c’est nous qui envoyons tout par mail aux notaires. C’est bien plus simple pour tout le monde !

Je suis abasourdie. Je sens monter une colère muette en moi. Respire Romane, respire. Mais ne sors pas ton sac en papier, pour l’amour du ciel. Désiré reste muet, lui aussi. Je dois reprendre la main.

— Mais votre collègue de la mairie du Xe…

Je m’arrête net. Je ne vais quand même pas lui dire qu’il y a une heure de cela, je demandais un acte de naissance pour une autre que moi, dans une autre mairie.

— Mon collègue de la mairie du Xe ?

— Oui… il a… été très conciliant pour mon mari. Futur. Il nous a donné sans problème la version papier de l’acte de naissance de mon futur mari.

— Excusez-moi, mais je croyais avoir compris que monsieur était né en Guadeloupe, à Morne-à-l’Eau justement ?

Silence. Elle me fixe, attend. Je dois agir. Maintenant.

— Qu’est-ce que… ? Madame ! Qu’est-ce que vous faites ? Retournez tout de suite à votre place, vous n’avez rien à faire ici ! Madame ! Arrêtez, qu’est-ce que… ? Sécurité !!

J’attrape Désiré par la manche, et je le traîne hors de la mairie en courant. Je sais que c’est cruel de lui faire ça, il manque trébucher trois fois, mais je le retiens et nous parvenons à nous échapper.

Nous courons à en perdre haleine, loin à l’intérieur du parc des Buttes-Chaumont. Ce parc dans lequel mon père a travaillé toute sa vie. C’est un lieu qui me rassure, dans lequel j’ai mes repères. C’est pour ça que j’ai choisi cette mairie-là. Dans un monde en train de tanguer, il faut quelques branches auxquelles se raccrocher, sinon comment ne pas disparaître ? Désiré ne me pose aucune question. Il se contente de répéter en gloussant que décidément, je suis incroyable. Je crois qu’il a compris ce que j’ai fait.

Dans ma main, une photo de l’écran d’ordinateur de Nana Mouskouri.

J’espère qu’elle n’est pas floue.

Nous nous asseyons dans l’herbe légèrement humide. Le parc est quasiment désert en ce matin gris. Désiré me demande si je souhaite être seule, je lui réponds non, surtout pas. Je suis terrifiée.

Je saisis le smartphone. L’image s’affiche.

Je prends une grande inspiration puis je bloque l’air dans mes poumons.

Je parcours les éléments essentiels, et l’espace d’un instant, je pense que mon monde reste stable. Je relâche l’air. Je respire, enfin.

J’écarte mes doigts pour zoomer. Je pense savoir ce que je vais lire.

Mais je ne sais rien. Je n’ai jamais rien su.

Je regarde mieux. Je tressaille.

Sur ce fleuve inconnu, je savais que mon frêle esquif pouvait prendre l’eau. J’y étais préparée. J’avais envisagé une large brèche, en plusieurs emplacements.

Mais je n’avais pas envisagé ce récif-là.

J’ouvre l’enveloppe, je parcours chacun des trois documents officiels. L’un d’eux me heurte de plein fouet.

La douleur de la déchirure est fulgurante.

Mon navire est en train de sombrer. Et moi avec.

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