La vie qui m'attendait
25 - Elles
25
ELLES
La douleur est immense.
Je crois que je n’ai jamais rien ressenti de tel.
Je dois m’obliger à penser à autre chose. Détourner mon cerveau de toute cette souffrance. Terrible.
Les images défilent à toute vitesse. Ou plutôt, les images défilent lentement. J’ai tout le temps de les observer.
C’est curieux, la mémoire. La première image qui revient, celle qui restera à jamais gravée sur ma rétine, c’est une image que je n’ai jamais vue. Celle que j’ai inventée. Une mort de papier glacé. Sans éclaboussure. Céleste. Pure. D’une beauté cruelle, foudroyante. Mon père. Offrant son dernier souffle, et tous les suivants, à sa deuxième fille.
La douleur revient. Plus forte encore. Indescriptible.
Autre image. Deux femmes, en larmes. Deux femmes aimantes, protectrices. Deux femmes admirables. Je les connais mieux, maintenant. Traverser un moment comme celui-ci, ensemble, cela crée un drôle de lien. Un lien indestructible. Les larmes de Mme Racine, les sanglots muets de Suzanne Lebrun. En cet instant précis où les douleurs s’entremêlent, cette image me semble belle, elle aussi.
Je ne peux plus bouger. Je suis face à moi-même. J’épuise mes dernières ressources. Mes dernières forces. Je retiens les cris. Je serre les poings.
Je vois Juliette. L’expression d’incrédulité sur son visage diaphane, lorsqu’elle a ouvert les yeux, et qu’elle m’a vue, là, devant elle, au beau milieu de sa famille. Cette famille qui lui a menti, toutes ces années. Par excès d’amour. Cette famille à laquelle Juliette a pardonné tout de suite, sans condition, si ce n’est qu’ils continuent à s’aimer de la même façon, que rien ne change jamais entre eux. Cette famille qui m’a tout de suite intégrée, acceptée, aimée. À laquelle j’appartiens, désormais. Moi qui n’en ai plus d’autre. Moi qui suis maintenant la deuxième fille, celle qui a été abandonnée, à trente-neuf ans. Il y a deux ans.
Je vois Juliette. Son combat pour revenir à une vie normale. Long. Difficile. Nous n’aurions jamais cru que ce serait si long, si difficile. Mais Juliette est là, et bien là. Sa vie est redevenue comme avant. Non, mieux qu’avant. Plus riche. Sa saveur n’est plus la même. Les goûts, les sons, la puissance des couleurs, tout est amplifié. Juliette vit plus intensément. Je vis, tout simplement. Nous sommes des survivantes. Nous sommes nées une deuxième fois, en ce samedi de juillet 2015. Les médecins affirment à Juliette qu’elle a le souffle d’une jeune fille. Nous savons bien qu’elle a celui d’un homme, dans la soixantaine. Lorsque l’hôpital a compris le lien entre nous tous, il était trop tard. Le mal était fait. Le bien était fait. La volonté de notre père, en tout cas. Nous savons que notre cas est étudié, en ce moment même, par les instances d’éthique. Dans le plus grand secret, car il pose un problème majeur, dans un pays où l’euthanasie n’est pas autorisée. A-t-on le droit de choisir sa fin de vie ? A-t-on le droit de choisir d’offrir sa vie ? Ne risque-t-on pas d’encourager des générations de parents à se sacrifier pour sauver leurs enfants ? Je ne crois pas. Notre cas est exceptionnel. Si nous avions officiellement été une vraie famille, un tel acte sacrificiel aurait été impossible, et tant mieux. Je suis convaincue que le don d’organes doit rester anonyme. Les mentalités progressent. De plus en plus de personnes se déclarent donneuses. Et d’ici quelques années, les progrès de la science, de la médecine, seront tels que l’on pourra greffer des appareils artificiels, j’en suis certaine. L’histoire est en marche. Nous n’en sommes que les femmes des cavernes.
Je pousse un long hurlement qui déchire l’espace. Je ne sais plus quoi faire. J’ai peur de perdre connaissance. J’essaie de réguler mon souffle. Ça n’a jamais été mon fort.
Je sens un afflux d’euphorie dans mes veines lorsque je repense à ce que Juliette et moi avons vécu, depuis. Nous avions trente-neuf années à rattraper, alors nous avons décidé de nous les raconter, consciencieusement. Juliette a fermé sa librairie avignonnaise, j’ai fermé mon cabinet parisien. Nous sommes parties trois semaines, en tête à tête, dans un gîte en plein cœur des Alpes, emportant avec nous toutes sortes de photos et d’objets ayant marqué nos vies de leur empreinte, parfois profonde, souvent superficielle, futile. Trois semaines, juste elle et moi. Les deux premiers jours ont été consacrés à explorer nos histoires familiales, l’histoire de nos parents, les vrais, les adoptifs. Plus tard, nous avons replongé à fond dans les années 90, nous sommes habillées de guêtres fluo, avons dansé sur Madonna, Prince, George Michael, les Cranberries, Ace of Base. Nous avons tellement ri en relisant quelques pages oubliées de nos agendas de lycéennes, en observant l’évolution de la chevelure de Juliette au cours des époques et des modes. Nous avons tellement pleuré, aussi, sur tout ce que nous n’avons pas vécu ensemble, toutes ces bribes d’enfance que nous ne vivrons jamais à deux. Ces quelques jours ont été parmi les plus intenses de ma vie. Mais ma vie ne fait que commencer, j’en suis consciente désormais.
En attendant, j’ai l’impression que je suis en train de mourir.
Ça n’est pas possible de souffrir comme ça, encore de nos jours. On continue de me répéter que c’est normal d’avoir mal. C’est vrai, je l’ai choisi. Maintenant je regrette cette décision, mais il est trop tard pour faire marche arrière. Je sens comme un coup de poignard dans mon ventre. Je serre les dents.
Et la main de Désiré.
Il est là, à mes côtés, il m’encourage. Même à 2 heures du matin, même dans la lueur blafarde des néons d’hôpital, il est tellement beau qu’il me vient des envies de le gifler, pour qu’il souffre, lui aussi. Après tout, il est aussi responsable que moi de ce que je suis en train de subir. Je n’en fais rien, évidemment. Je l’insulte quand même un peu, je crois.
Je prends un grand souffle et pousse un grand cri. Désiré applique à la lettre les consignes qui lui ont été données. Petit jet de brumisateur dans ma bouche, respiration de petit chien, encouragements, on pousse.
Je meurs.
Non, je vis.
Je pense à ma mère. À ce qu’elle a enduré, seule, en ce jour de l’An 1976. Je chasse les images car elles me hantent depuis que je sais, et ce n’est pas le moment.
J’en convoque une autre. Plus belle. Plus lumineuse.
Lorsque mon père est mort, j’ai dû ranger, jeter, trier tout ce qu’il avait entassé au cours de sa vie, y compris des objets qu’il avait volontairement soustraits à mon regard, toutes ces années. En transportant une vieille valise qui appartenait à ma mère, et dans laquelle elle avait entreposé les photos de sa propre enfance, mes mains ont glissé. La valise était trop lourde. Elle m’a échappé, a frappé le sol. La doublure intérieure s’est légèrement soulevée. J’y ai glissé ma main, par simple réflexe. C’est ce que je fais lorsque je vide un sac. Je vérifie que je n’ai rien oublié, en passant ma main un peu partout.
Je me suis arrêtée net. Sous le coup de la surprise. Ma main avait rencontré quelque chose. Un fin papier. Une lettre, écrite par ma mère.
Je me suis assise. J’ai commencé à lire.
Instantanément, j’ai acquis la certitude que j’étais la première personne à poser les yeux sur cette lettre. Mon père ne connaissait pas son existence.
S’il avait lu cette lettre, il en aurait parlé dans le classeur qu’il m’a laissé le jour de sa mort.
S’il avait lu cette lettre, il n’aurait sans doute pas pris les mêmes décisions. S’il avait lu cette lettre, nos vies auraient sans doute été bien différentes. Quel gâchis.
Je pousse plus fort, plus fort encore. Désiré halète, j’ai l’impression que mes mâchoires vont se désintégrer si je continue à les contracter de cette façon. La sage-femme me rassure, c’est très bien madame, vous êtes une championne. Quel âge a-t-elle ? Vingt-deux ans ? Qu’est-ce qu’elle y connaît, à la douleur de l’accouchement ? On en reparlera quand toi aussi tu décideras d’enfanter naturellement, sans péridurale, à l’ancienne, tout ça parce que tu t’es dit que tu ne devais plus céder à la peur. Plus jamais ça, Romane. Cette fois-ci, j’aurais mieux fait d’écouter mes craintes.
Dans sa lettre, maman s’adressait à nous, ses enfants à venir.
D’après la date manuscrite, cette invraisemblable missive a été rédigée alors que ma mère était enceinte de quatre mois. Cette lettre répondait à la question que je m’étais posée, le dernier jour de la vie de mon père. Est-ce qu’elle savait, qu’elle était enceinte de jumelles ?
Elle ne le savait pas, ses mots sont très clairs. Elle ne pouvait pas le savoir.
Mais elle l’espérait.
Dans sa lettre, elle s’adressait « à elles ». Ses filles. Ma mère était persuadée qu’elle aurait deux filles. Peut-être pas d’un seul coup, elle ne le mentionnait pas. Mais elle en rêvait, de ces deux filles.
Dans sa lettre, maman décrivait son monde idéal, sa famille idéale. Avec une grande poésie, beaucoup de délicatesse, et une écriture ample, assurée. Sans fioriture mais avec des mots choisis, une sorte d’élan littéraire qui collait bien à l’image que j’ai toujours eue d’elle.
Dans la famille idéale de ma mère, il y aurait deux filles. Qu’elle aimerait à la folie. Que Joseph aimerait à la folie. Qui s’aimeraient à la folie. Qu’elle initierait aux plaisirs de la lecture, du théâtre, elle qui adorait ça. Qui feraient peut-être un peu de médecine, sait-on jamais, si Joseph insistait. Qu’elle appellerait Romane et Juliette. Des prénoms shakespeariens, sans la tragédie autour. C’étaient ses propres mots. Bouleversants. La vie aurait pu être tellement belle avec elle.
Je pousse une fois encore, plus longuement, plus difficilement aussi.
Soudain, tout le monde hurle. On aperçoit la tête. Elle est là, Romane.
J’entends son cri, et je fonds en larmes. Je perds toute notion du temps.
Quelques instants plus tard, qui me semblent une éternité, je tiens ma fille dans mes bras. Délicatement posée sur mon cœur.
Je l’observe, et sais d’instinct que mon monde ne sera plus jamais le même. Je lance un regard à Désiré. Il est en larmes, lui aussi. Il me dit qu’elle est magnifique, qu’il en est certain, même s’il ne la voit pas.
Soudain, la douleur revient.
Aussi intense. Aussi forte. Ou plus encore, je ne sais pas. Les cris de ma fille m’encouragent.
Je ne me suis jamais sentie aussi invincible. Aussi heureuse d’être en vie.
J’émets un cri guttural, instinctif. Une plainte des profondeurs.
Dans ce cri remonte toute ma vie, toutes les morts.
Je ferme les paupières. Je laisse couler les larmes. Lentement.
Je continue de serrer la main de Désiré, et soudain je l’entends. Tout mon corps se relâche. Je cesse de pleurer.
J’ouvre les yeux.
C’est alors que je la vois.
Remuant dans les bras de Désiré. Aussi belle que je l’avais imaginée.
Attendue. Lumineuse. Renversante. Réparatrice.
Ma deuxième fille.
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Julien Sandrel
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