La vie qui m'attendait
16 - Jeudi NAISSANCE D'UN PONT
16
Jeudi
NAISSANCE D’UN PONT
Nous avançons dans les rues avignonnaises, et mon embarras est ostensible. Je n’ai plus déambulé à côté d’un homme depuis des siècles, je ne sais pas quoi lui dire, je n’ai aucune envie d’être là. Dans d’autres circonstances, j’aurais sûrement apprécié la compagnie de Désiré, mais le moment est totalement inapproprié. Mon esprit est tourné vers mon départ pour Paris ce soir, ma conversation à venir avec mon père, et vers Juliette. J’ai gardé mon smartphone à portée de main, et le consulte sans cesse, car le mutisme de ma sœur m’inquiète.
Désiré se dirige parfaitement bien dans les rues de la ville, pourtant très encombrées. Sans cette canne blanche-pas-vraiment-blanche, ni ce port de tête altier propre aux aveugles, j’ai le sentiment que son handicap serait indécelable. Désiré sourit, me lance quelques banalités sur le temps qu’il fait, la chaleur, l’ambiance d’Avignon si particulière à cette période de l’année, son amour du festival, son amour du théâtre. Mes réponses sont on ne peut plus courtes. Mon objectif est simple : mettre un terme à ce rendez-vous.
— Écoutez, Désiré. Je ne sais pas si vous êtes en train de me draguer, mais je ne suis pas intéressée. Je n’ai… pas la tête à ça. Alors s’il vous plaît, faisons semblant d’avoir déjeuné ensemble, et arrêtons-nous là. Ce sera bien mieux pour tout le monde.
Il s’arrête. Me fait face. Me sourit, se penche légèrement.
— Écoutez, Romane… car vous vous appelez bien Romane, n’est-ce pas ?
Il marque une pause. Je sens le sang battre mes tempes. Je me mets à trembler. Je m’apprête à intervenir, mais il me devance :
— Vous aviez l’air… bizarre, hier. Et j’avais un souvenir assez lointain d’un prénom… différent de celui que vous m’avez servi. Je suis curieux de nature, j’ai donc cherché une vieille ordonnance établie par vos soins, un ami me l’a gentiment lue, et a confirmé mon intuition. Vous n’avez pas nié être mon médecin généraliste, c’est donc que vous l’êtes, a priori. En revanche vous m’avez donné un faux prénom. Non, ne dites rien… laissez-moi poursuivre, s’il vous plaît.
Je suis totalement paralysée. Je ne sais que répondre. Réfléchis, punaise, réfléchis. Il continue :
— J’ai eu l’impression que vous essayiez de m’éloigner de votre grand-tante tout à l’heure… ou bien était-ce votre mère ? Étant donné la teneur de votre conversation, j’ai eu le sentiment que la petite était votre fille, et que l’Italienne était votre maman… Bref, tout ça pour vous dire que… je ne sais pas ce que vous cachez exactement, mais je suis sûr que vous dissimulez quelque chose. Et je suis très intrigué. Positivement. J’aime les actrices vous savez, qu’elles soient professionnelles ou qu’elles jouent… en amateur. J’adore l’idée que vous soyez tour à tour médecin, libraire, Parisienne, Avignonnaise, Romane ou Juliette. Tout cela est diablement excitant. Je promets de ne rien dire. Si vous honorez nos rendez-vous, bien entendu.
Je suis sidérée. Je me suis jetée dans une souricière toute seule. Je ne vois pas comment en sortir. Le problème majeur, c’est que j’y ai entraîné Juliette et ses silences. Soudain, l’évidence me saute aux yeux : ce que fait Désiré est odieux, il n’y a pas d’autre mot. C’est du chantage, pur et simple. Je ne vais pas céder à cet insupportable « si vous honorez nos rendez-vous »… Je ne suis pas prête à tout pour préserver ce secret, je ne vais pas me prostituer, que croit-il ? Je le lui dis, tel quel, avec ces mots.
— Ouh là, on se calme… Ne vous méprenez pas sur mes intentions. Non, ce n’est pas du chantage… Après tout, vous avez dit oui à mes invitations sans couteau sous la gorge. On a tous une part d’ombre, un jardin que l’on souhaite tenir à l’abri des regards, rendre inaccessible. Je le respecte, profondément. Je sais que vous n’êtes pas tout à fait celle que vous prétendez être, et ça me va. Je voulais que vous sachiez que je vous apprécie. Je vous appréciais déjà lorsque nous étions médecin et patient, mais je n’avais jamais osé vous l’avouer, voilà tout. Je me suis simplement dit que se rencontrer par hasard à Avignon était un signe, qu’il fallait que je me lance, que je vous invite… Je me suis trompé. Si ma compagnie vous rebute à ce point, je m’incline. Je ne vais pas mendier votre temps, votre attention, je ne l’ai jamais fait et ne le ferai jamais. Ne vous inquiétez pas, je ne vous contacterai plus. Et je changerai de médecin, promis. Au revoir, docteur.
Il s’éloigne. Il part. Punaise, il part vraiment. Il est vexé. Il est beau. Il m’attire. Il ne me rebute pas, bien au contraire. C’est juste que… c’est juste que ça n’est tellement pas – mais tellement pas – le moment… Oui mais quand, alors ? J’ai trente-neuf ans, je suis désespérément seule, le monde entier m’a menti sur ma vie, ma sœur jumelle va peut-être mourir… quand est-ce que je jugerai le moment suffisamment opportun pour commencer à vivre ?
— Attendez !
Je viens de hurler. Il s’immobilise. Se retourne, mais n’avance pas. C’est à moi de faire un pas vers lui. Symbolique, autant que physique. Je le fais.
— Désiré… je suis désolée. Je ne voulais pas… je suis extrêmement maladroite, veuillez me pardonner. Si j’ai accepté ce… rendez-vous… c’est aussi parce que j’en avais envie.
Un temps. Il me fait face. Avance ses mains. Saisit les miennes.
— Vous tremblez, Romane. C’est bien Romane, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Vous tremblez… Pour moi, c’est un indicateur de sincérité. Ça va vous paraître étrange, mais nos mains nous trahissent tout autant que nos voix. Elles ont une vie autonome, nos mains. On peut les contrôler, bien sûr… mais elles sont aussi le siège de nombreuses émotions. La vôtre me semble honnête. Je suis heureux que vous acceptiez d’entrouvrir légèrement cette armure qui vous protège… mais qui vous barre l’accès à certains êtres humains… et à certains sentiments. Je crois que vous y avez droit.
Nous sommes si proches que j’ai l’impression qu’il va m’embrasser. J’ai l’impression que je me laisserais faire. Il ne bouge pas, évidemment. Mais quelque chose vient de se passer, là, au milieu de cette foule bruyante. Quelque chose de l’ordre de l’électrique, du minéral.
Je souffle un grand coup et je me mets à rire. Comme si une digue cédait soudain. Désiré rit aussi, garde ma main dans la sienne, me lance : « J’ai une idée », et m’entraîne à sa suite. Il semble très bien savoir où il va, sa cécité ne l’empêche pas de se déplacer à une vitesse que j’ai moi-même du mal à suivre.
Nous nous frayons un passage à travers les ruelles, et je crois que je prends conscience pour la première fois de la réalité du festival d’Avignon. Jusqu’à présent je n’avais prêté attention à rien. En fendant la foule avec Désiré, je prête attention à tout. Mes sens, trop longtemps assoupis, s’extraient de leur torpeur.
Il y a, dans les rues d’Avignon, des milliers d’affiches de spectacles, placardées partout : sur les murs, sur les lampadaires, sur des fils de nylon tendus entre deux immeubles, sur les devantures des magasins. Une fabuleuse mosaïque, éclatante de couleurs, slogans accrocheurs et blagues potaches. Cohérente avec la joyeuse agitation, les chants, les rires, les applaudissements qui enflamment, envoûtent la ville entière. Ce qui me frappe, c’est que les gens autour de moi ont l’air heureux. Avignon, en juillet, est une bulle de théâtre hors du temps. L’espace de quelques heures ou quelques jours, chacun met le reste de sa vie entre parenthèses pour recevoir ou administrer une intraveineuse d’allégresse. Les infirmiers sont les comédiens, jouant en pleine rue des morceaux choisis, afin d’attirer leurs patients-spectateurs vers leur représentation du jour. La dose est forte, la décharge d’adrénaline intense, l’effet immédiat, visible.
Je demande à Désiré si lui aussi se prête à ce petit manège, finalement fort sympathique, pour convaincre les chalands de venir le voir. Il me répond – pratiquement honteux – qu’il n’en a pas vraiment besoin, qu’il affichait complet dès le début du mois de juillet, le buzz ayant été assez important autour de son spectacle parisien, la saison passée. Punaise, je suis donc la seule à ne pas savoir qui est cet homme ? Maintenant qu’il me dit cela, j’interprète différemment les regards des passants… et des passantes. Je trouvais que l’on nous fixait parfois avec insistance. J’avais mis cela sur le compte de ce voyeurisme qui veut que l’œil soit attiré par toute personne sortant de l’ordinaire. Rien n’attire plus les regards que les invalides, les trisomiques, les personnes présentant une malformation congénitale, un handicap visible. Je réalise subitement que si Désiré attire autant les regards, ça n’est pas simplement parce qu’il est aveugle. C’est aussi parce qu’il est célèbre. Enfin, célèbre, je ne suis pas sûre, disons un peu connu dans le milieu du théâtre, à ce que je comprends.
— Votre main se crispe, Romane… J’ai bien compris que vous n’avez aucune idée de ce que je fais en tant qu’artiste… c’est parfait. C’est justement l’un de mes critères de sélection. Je plaisante, bien sûr. Quoique. J’aimerais beaucoup que vous pénétriez mon univers, voilà pourquoi je vous ai invitée ce soir.
Il ralentit. Cet homme est loin d’être ordinaire.
— Nous sommes arrivés, Romane !
Je regarde autour de moi. OK… nous sommes sur un pont. Désiré s’assied sur un banc banal de ce pont banal. Des voitures banales passent derrière nous.
— Ne faites pas cette tête que j’imagine que vous faites… je sais ce que vous êtes en train de vous dire… ce mec est complètement frappadingue, il m’invite à déjeuner et il m’emmène sur un pont qui n’est même pas le fameux pont d’Avignon.
— Je dois dire que le lieu… est… comment dire ? Original, oui. Et nous n’avons rien à manger, ce qui pour un déjeuner est un peu déroutant, vous en conviendrez.
— Détrompez-vous ! J’ai dans mon sac à dos de quoi nous faire des sandwichs, deux bières et de l’eau. Nous avons tout ce qu’il nous faut.
Je ne suis pas sûre qu’il ne soit pas complètement fou finalement…
Je m’assieds sur le banc, ferme les yeux, essaie de lâcher prise, mais le bruit des véhicules passant à deux mètres de moi est assourdissant. Et puis, une sortie de route est si vite arrivée. Désiré commence à préparer les sandwichs. Il me tend une bière, et la lève.
— À notre rencontre, Romane.
— À notre rencontre. Mais… pourquoi m’avez-vous emmenée sur un pont, si je peux me permettre ?
— Parce qu’il n’y a rien de mieux qu’un pont…
Silence. Flottement.
— Je devine votre air incrédule, laissez-moi vous expliquer, Romane. Un pont, c’est un concentré de vie. Il y a tout, dans un pont. La possibilité de choisir un chemin ou son exact opposé, le tumulte de la vie humaine bien sûr, et à quelques mètres en dessous, la puissance de la nature, le fleuve qui peut nous emmener plus loin encore. Ailleurs. Sur un pont il y a la mort, aussi. Le pont, c’est l’appel du vide. Pour le meilleur, comme pour le pire. Un pont, c’est vertigineux, mystérieux, infiniment précieux.
Il marque une pause. Je ne sais que penser. Je ne suis pas aussi poétique. Pour moi, un pont est un pont. Du béton, des voitures, du danger, du vacarme, basta. Je le lui dis, et il se met à rire, d’un rire franc, solaire.
— Là, vous vous demandez comment fuir ce grand malade sans risquer votre vie… Va-t-il vous pousser de ce pont pour poursuivre ses délires expérimentaux ?
Il fait une pause, mais continue de pouffer. Désiré est décidément un homme plein de surprises. Il reprend ses élucubrations. Se fait plus intimiste.
— Rassurez-vous, vous ne risquez rien avec moi. J’aime les ponts, voilà tout. Lorsque j’étais enfant, en Guadeloupe, mon père m’emmenait pêcher avec lui, assis sur le muret d’un pont. Les habitants de notre village étaient horrifiés que mon père puisse me laisser m’asseoir sur ce parapet, au risque de me voir dégringoler, et faire la une des journaux locaux. Le pauvre petit aveugle, emporté par la rivière… Le reste de mon entourage voulait me mettre dans une cage protectrice. Cela partait d’une bonne intention, mais c’était une véritable entrave. Assis sur ce pont, mon père me faisait sentir que pour moi rien n’était impossible, que le monde entier m’était accessible. Que je pouvais vivre comme les autres. Mais que je devrais pour cela dépasser les limites que ces autres essaieraient de plaquer sur moi. Nous passions des heures là-bas. C’est sur ce pont que j’ai appris à aiguiser mon ouïe, plus qu’en tout autre lieu. C’est encore sur ce pont que j’ai écouté mon père me lire les pièces de théâtre du répertoire français. C’est assis sur ce pont de la campagne guadeloupéenne que j’ai choisi ma voie. Celle des planches, de la lumière. Le refus de l’obscurité, coûte que coûte. C’est sur ce pont que je suis né. Je vous l’ai dit, Romane, il y a tout, sur un pont. On peut même y entendre les battements de son cœur, si l’on se concentre bien. J’ai pensé que vous pouviez vous aussi y trouver quelque chose. Je ne sais pas ce que vous cherchez, Romane, mais je sens que c’est tout près.
Je sens monter un irrépressible besoin de pleurer. Putain de pont de merde.
Pour quelle raison ce qu’il vient de dire m’émeut à ce point ? Est-ce le dévoilement, l’impudeur drapée dans un nuage de métaphores et de souvenirs ? Est-ce sa voix, si grave et si légère à la fois ? Ou bien ce qu’il ne dit pas mais que son visage exprime ? Le poids de son enfance, du mépris, de la pitié, du regard des autres, la sérénité de l’adulte ayant trouvé son chemin sur le petit pont de sa terre natale ? Est-ce le contraste que je perçois entre son père et le mien ? Comment peut-on, avec un même élan d’amour, parvenir à des résultats aussi différents ? Injecter à un garçon aveugle une confiance absolue en ses capacités, au point de lui donner l’envie folle de s’exposer aux yeux du monde. Ensevelir une enfant en parfaite santé sous des couches de craintes, de peurs, de phobies paralysantes.
Désiré ne me connaît pas, je ne le connais pas, et pourtant j’ai l’impression que nous sommes déjà loin. Bien au-delà de ce pont.
Je mange le sandwich qu’il m’a préparé, et nous parlons de tout, de rien, de son métier, de son spectacle – auquel je suis censée assister à 18 heures. Il me confie qu’il jouera pour moi, je lui dis qu’il a dû dire ça à des dizaines de groupies, il répond que non, que d’ici quelque temps je verrai à quel point je me trompe.
Au cours de la conversation, je sens grossir la boule logée dans mon ventre. La sensation que j’avais éprouvée l’avant-veille – celle d’être passée à côté de quelque chose – m’envahit de nouveau. J’essaie de me concentrer sur les paroles de Désiré, mais je suis de plus en plus distraite. Il s’en aperçoit.
— Ça ne va pas, Romane ?
— Si, si, tout va bien… c’est juste… une sensation étrange. Est-ce que… vous allez me trouver décidément très bizarre… est-ce que vous pourriez répéter ce que vous m’avez dit au cours des cinq dernières minutes ?
— Euh… c’est-à-dire que j’ai dit pas mal de choses depuis cinq minutes…
Il marque un temps d’arrêt. Sourit.
— Vous n’êtes pas commune, vous. Alors laissez-moi réfléchir… Je vous assommais avec ma vie avignonnaise, vous expliquais que je suis arrivé à la fin du mois de juin, que j’ai tout d’abord pris quelques jours de repos, avant de commencer les répétitions…
— Continuez, continuez s’il vous plaît…
— … que les répétitions ont pris fin autour du 6 juillet, que ma représentation a lieu tous les soirs à 18 heures puisqu’à Avignon les spectacles s’enchaînent non-stop tout au long de la journée, que le début d’après-midi est souvent un moment propice à la balade, ce qui m’a permis de découvrir la librairie un jour de cocktail, une signature d’auteur, le champagne m’a attiré je crois… je vous disais aussi que je suis un grand amateur de livres audio, que mon dernier coup de cœur est le livre de…
Bla bla bla bla bla bla. Je vois ses lèvres remuer mais je ne l’écoute plus. Je me concentre. La sensation est là de nouveau. Elle grossit. Je suis tout proche du but. Qu’est-ce qu’il a dit, punaise ?
Je me concentre encore, mais la sensation se dissipe, s’enfuit. Elle m’échappe.
Putain de bordel de merde je deviens dingue – non, je crois que je le suis déjà.
Je remercie Désiré en l’embrassant sur une joue. Je ne suis pas sûre de savoir pour quelle raison je le remercie, pour le déjeuner, pour les ponts, pour ce quelque chose, ou bien pour d’autres choses encore. Alors je le remercie, pour tout.
— Il n’y a pas de quoi, vraiment. À tout à l’heure, Romane ?
— À tout à l’heure, Désiré.
Malgré toutes les émotions antagonistes qui m’agitent, malgré tout ce qui semble plus prioritaire dans ma vie à cet instant, je sais que j’irai le voir en spectacle finalement. Parce que rien ne m’en empêche, en réalité. Parce que j’en ai envie. Parce qu’on ne refuse pas une étincelle de vie. Parce que c’est mon choix, et qu’on a bien trop décidé à ma place, jusqu’ici. Parce que je suis sur mon propre pont, et parce que contrairement à Juliette, j’ai l’immense chance de pouvoir encore choisir dans quelle direction avancer.
Est-ce que ce serait ça, au fond, décider de vivre pour soi ?
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