La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 7 sur 25

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La vie qui m'attendait

7 - Noyées

7

NOYÉES

 

Juliette me presse ensuite pour que je prenne la parole, elle aussi veut tout savoir de moi.

Je me rends compte, en déroulant mon récit, que ma vie entière n’est peut-être qu’une immense imposture. Car Juliette est ma sœur jumelle, sans le moindre doute dans nos esprits. Un mot revient sans cesse, tissant sa toile au milieu des décombres de nos neurones. Un mot qui ne nous quittera plus jamais, nous le savons. Pour l’instant, Juliette refuse de connecter ce mot à ses parents. Pour l’instant, je refuse de connecter ce mot à mon père. Il va pourtant bien falloir le relier, ce mot flottant qui tranche nos veines et unit nos sangs.

Mensonge.

Nos vies sont-elles des chimères ? Tout ce que nous savions a été balayé en un instant. Nos vies d’avant n’existent plus.

Juliette et moi passons une bonne heure à tenter de démêler les fils de nos origines. Quels sont les scénarios possibles ? La tâche nous semble démesurée, les conséquences délétères. Mais nous devons comprendre. Affronter. Peu à peu, nous entrebâillons la porte, laissons entrer l’obscurité dans nos vies. Avant que nous allions plus loin, Juliette me prend par les mains.

— Romane… je n’aurai pas la force, il faut que tu le saches. Je n’aurai pas la force d’enquêter, pas la force de parler à mes parents. Pas maintenant. Il va falloir faire sans. Je suis désolée…

Elle se remet à pleurer. Je la prends dans mes bras et nous restons quelques instants comme cela. Je caresse ses cheveux et pleure avec elle. J’ai le sentiment que quoi qu’elle me dise, je ne lui en voudrais pas. Nous n’avons plus de temps pour ça. Les rivalités, les chamailleries, tout ce qui construit une fratrie, nous en avons été privées. Je ne sais pas ce que c’est que l’amour entre sœurs, mais j’ai l’intuition que ça commence par cela. Être présente. Écouter. Apaiser. Régénérer l’autre, relever sa tête, puiser dans ses yeux l’énergie pour avancer.

— Je comprends, Juliette. Maintenant… maintenant nous sommes deux. Je t’aiderai, autant que je le pourrai… Ma sœur.

Pourquoi ai-je ajouté ces deux derniers mots, tellement abstraits ? Peut-être pour les ancrer dans ma nouvelle réalité. Juliette sourit. Elle me remercie, et j’aperçois une lueur nouvelle dans son regard, un reflet ténu, un recoin sombre qui soudain s’éclaire. Les vannes s’ouvrent. Nous acceptons d’être ensevelies. De nous noyer dans le passé, ensemble.

Au début la discussion est difficile. Il s’agit de nos vies. Les protagonistes sont nos parents, nous ne pouvons pas supprimer tout affect. Nous pataugeons dans une boue noirâtre dont nous ne percevons que les contours. Ce qui se dissimule à l’intérieur nous est invisible. Alors nous pleurons beaucoup, mais nous avançons, pas à pas.

Nous n’avons pas le choix. Nous devons savoir.

Juliette et moi tirons ensemble le fil de quatre grandes pistes. Chacune d’elles contenant une dose bien trop importante d’inadmissible.

La première, c’est que nous soyons l’une de ces paires de jumeaux volontairement séparés à la naissance par une institution. Dans ce scénario, notre mère naturelle ne serait aucune de nos deux mères, aurait accouché sous X, et l’établissement nous ayant recueillies aurait pris la décision de nous séparer afin de nous rendre plus facilement adoptables. Ou, pire encore, serait-il possible que nous ayons été un sujet d’étude scientifique ? J’ai déjà entendu ce genre d’histoire incroyable et pourtant vraie. Les jumeaux sont un terrain d’étude idéal, en théorie, pour évaluer l’acquis et l’inné dans le développement d’un individu : qu’est-ce qui relève de nos gènes, dans la construction de soi, dans le développement psychologique et physique ? Quel rôle joue l’environnement socioculturel dans lequel nous grandissons, l’éducation que nous recevons ? Quoi de mieux que deux individus au patrimoine génétique strictement identique, plongés dans des milieux totalement différents, et dont on étudierait les divergences, les ressemblances ? Ce genre d’expérience pose d’énormes questions d’éthique et est illégale bien sûr. Mais cela a existé aux États-Unis il y a quelques dizaines d’années, c’est un fait avéré. Alors pourquoi pas en France…

Mon Dieu, tout cela est atroce.

Mon père a toujours lourdement insisté sur ma ressemblance avec ma mère, de manière pathologique, étouffante, sclérosante pour moi qui avais l’impression de ne pas avoir le droit de m’en écarter. À une époque de ma vie, mon père avait poussé le sens du détail jusqu’à me coiffer de la même manière que ma mère. Je m’en étais rendu compte lors de l’une des séances de contemplation qu’il m’imposait étant enfant. Le premier jour de chaque mois, mon père mettait un 33 tours de la musique préférée de ma mère, buvait un verre – une bouteille – du vin préféré de ma mère, m’habillait de sa couleur préférée, me coiffait de sa coiffure préférée – une sorte de choucroute que j’ai toujours détestée et que j’ai transformée en un sage dégradé dès l’âge de quinze ans –, et nous regardions en pleurant un album photo qui m’ennuyait au plus haut point et lui déchirait le cœur, tant je ressemblais à ma mère, d’après lui. Et c’est vrai que je lui ressemble. Mais tellement de gens dans le monde se ressemblent. Même dans les films, tout le monde trouve totalement crédible que deux acteurs n’ayant aucun lien de parenté soient frère et sœur. Si on veut trouver des ressemblances, ou bien les accentuer, c’est bien plus facile qu’on ne le pense.

Dans le deuxième scénario, l’une de nos familles est la naturelle. Dans ce cas laquelle des deux ? Et pourquoi avoir abandonné l’une de nous ? Chacun de nos parents, pris individuellement, nous semble sain d’esprit, incapable d’une telle abomination. Oui, mais désormais tout doit être considéré, car une chose est sûre : rien de tout cela n’est normal.

Le troisième scénario que Juliette et moi envisageons – le plus immoral selon nous, si tant est que l’on puisse établir un classement de moralité dans tout ce désastre… – c’est le trafic d’enfants. Aurions-nous pu être volées à notre mère naturelle ? Peut-être était-elle une jeune femme perdue, ayant accouché dans des circonstances troubles, et à laquelle ses filles auraient été enlevées pour être projetées dans des circuits d’adoption parallèles ? Les parents en mal d’enfant sont prêts à fermer les yeux sur beaucoup de zones d’ombre concernant l’origine réelle d’un bébé tellement attendu, tellement désiré. Ou bien… étant donné qu’à l’époque la plupart des pères n’assistaient pas à l’accouchement, le vol aurait-il pu avoir lieu à l’insu de nos parents ? L’une de nos deux mères – laquelle ? – aurait accouché de jumelles alors qu’elle n’attendait qu’un seul enfant, et le corps médical présent, corrompu jusqu’à la racine, aurait subtilisé le deuxième enfant… L’évocation du corps médical fait frémir Juliette, plus encore que moi. Son père est médecin. Lorsque Juliette est née, il exerçait à Paris. Aurait-il pu être impliqué dans une telle affaire ? Juliette ne dit rien, mais chacune de nous l’a formulé dans sa tête, j’en suis certaine.

Dans le quatrième et dernier scénario, le plus saugrenu mais finalement l’un des moins crapuleux, nos vrais parents seraient ceux auxquels nous ressemblons le plus. À savoir ma propre mère, et le père de Juliette. Se pourrait-il que ces deux-là se soient aimés, puis séparés, emportant chacun l’une de leurs filles ? Comment auraient-ils pu réaliser une telle chose ? Comment nos deux autres parents seraient-ils entrés dans leurs vies, à quel moment, et pourquoi ?

Y a-t-il d’autres scénarios possibles ? Certainement. Mais à ce stade de nos réflexions, c’est déjà beaucoup. Trop. Jamais je n’aurais cru pouvoir envisager de telles horreurs. Tout ceci est un cauchemar. Un cataclysme d’une étrangeté totale, puisqu’il s’accompagne aussi de véritables secousses d’euphorie, je ne peux pas le nier : malgré la noirceur de tout ce dont nous parlons, Juliette et moi ressentons ce profond bonheur de nous être enfin trouvées, nous qui n’avions aucune idée de tout cela il y a quelques heures seulement.

Je suis totalement perdue. Je ne sais plus quoi penser.

Dans tous les cas, une chose est désormais certaine.

Je dois parler à mon père.

Au plus vite.

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