La vie qui m'attendait
12 - Mercredi IMPROMPTU N° 1
12
Mercredi
IMPROMPTU N° 1
Je me réveille avec une boule dans le ventre. Je n’ai aucune envie d’ouvrir la librairie. Je voudrais aller retrouver Juliette, l’accompagner dans ces moments difficiles. Mais je sais que je lui suis plus utile ici. Je ne peux pas la trahir. Je suis parvenue à me raisonner, à me dire qu’il faut attendre. Juliette est jeune, elle peut faire partie des survivants. Je dois rester optimiste, garder espoir, l’aider à passer un cap, à se faire à l’idée d’annoncer son cancer à sa famille. Rien que pour ça, ça vaut le coup que je sois là.
La matinée est très calme. Je décide de l’occuper en avançant dans mon enquête. Lorsque ce mot se forme dans mon esprit, j’ai l’impression d’être une sorte d’inspecteur Columbo de pacotille, mais je n’en trouve pas d’autre pour qualifier ce que je suis en train de faire. Je voudrais obtenir mon acte de naissance. Le vrai, puisque je doute de ce que mon père m’a montré l’autre soir. Au cours de mes recherches sur le web, j’apprends qu’il existe deux types d’actes de naissance : les extraits et les copies intégrales, mentionnant ou pas la filiation. Je ne m’en suis jamais préoccupée, je dois bien l’avouer, je n’en ai jamais eu besoin. Pour obtenir le document, je peux en faire la demande par internet, mais cela prend quelques jours, d’après le site. Quelques jours… le calcul est vite fait : le temps que la demande soit traitée, que le document soit préparé et me soit posté (car l’administration ne transmet pas de version électronique), sachant que nous sommes en plein cœur de l’été… j’en ai à vue de nez pour deux semaines. Bien trop long. Psychologiquement, je ne pourrai pas tenir aussi longtemps. Pour l’obtenir plus vite, je peux me rendre dans l’une des mairies d’arrondissement de Paris, ma ville de naissance. Même chose pour Juliette, donc. Je suis à près de sept cents kilomètres de Paris et je me suis engagée à tenir la librairie. Il faudrait que je trouve un moyen de quitter mon poste une journée complète sans éveiller les soupçons. Comment faire, punaise ? Est-ce que je pourrais demander à Paola de me remplacer au magasin ?
Au cours de cette même matinée, j’ai également le temps de me connecter sur le site de l’entreprise belge qui réalise les tests ADN auxquels j’ai souscrit. Mon paiement et les échantillons ont bien été reçus, les résultats seront consultables d’ici quelques jours. Je trépigne d’impatience.
Je me demande ce que fait mon père en ce moment, s’il a essayé de me contacter. Je ne peux pas le savoir, c’est Juliette qui a mon téléphone. Lundi, il a tenté de m’appeler une dizaine de fois, m’a envoyé autant de SMS. J’imagine qu’il a fait la même chose hier. Je n’ai pas osé poser la question à Juliette, elle a d’autres chats bien plus féroces à fouetter en ce moment. Je m’en veux de ne pas donner signe de vie à mon père. Je sais qu’il est aussi parano que moi, qu’il doit s’imaginer le pire. Mais je me dis aussi que ce petit délai pourrait avoir un effet accélérateur : s’il stresse pour moi, peut-être livrera-t-il ses secrets plus facilement. Je dois me forcer à ne pas le contacter avant d’avoir les résultats des analyses génétiques. On ne parle que de quelques jours. Et si vraiment je n’y tiens plus, je passerai un coup de fil à Mme Lebrun, l’air de rien, pour le rassurer et prendre des nouvelles de lui, indirectement.
Entre midi et 14 heures, la librairie est en effervescence. Il y a en permanence une vingtaine de personnes, je suis sollicitée en continu et réalise autant de ventes que la veille en huit heures. Je meurs de faim car je n’ai rien avalé depuis hier soir et rêve de la blanquette de veau qui m’attend dans le frigo. Je réponds par la négative à un texto de Paola m’invitant à dîner le lendemain, reste évasive lorsqu’elle demande si je dîne avec un homme… elle insiste, alors je réponds « oui », parce que j’espère qu’elle me laissera tranquille après ça. Au contraire, mon oui provoque un appel, que je ne prends pas. J’écoute son message entre deux clients, elle rit, est hystérique, veut tout savoir de cet homme, répète trois ou quatre fois d’affilée que c’est formidable. Bon sang, qu’est-ce qui m’a pris de lui dire ça ?
Je suis en pleine discussion avec une cliente de passage qui cherche un guide touristique de la Provence, lorsqu’une voix familière s’élève. Je tressaille. Je ne réponds pas, fais tout d’abord semblant de ne pas avoir entendu, alors que ce qui vient d’être dit est limpide. Quelqu’un vient de m’appeler. Par mon nom de famille, le vrai. Précédé d’un « docteur ».
Je me retourne, je le reconnais immédiatement. C’est l’un de mes patients.
Je suis dans une mouise intersidérale.
Je lui demande un instant, expédie en quelques secondes la cliente vers le rayon Voyage, et tente maladroitement de m’isoler avec cet homme dont j’ai oublié le prénom mais dont je me souviens qu’il est… ésotérique. Je n’ai en revanche pas oublié son physique, reconnaissable entre mille. Un peu plus jeune que moi, disons trente-six, trente-sept ans. Beau. Très beau. Un métis. Guadeloupéen, je crois, ça me revient maintenant. En même temps que son prénom. Désiré. Ça ne s’invente pas. Désiré ne s’oublie pas car Désiré a un visage, un corps digne des pages slips de La Redoute – oui, j’aime bien feuilleter ces pages-là –, une élocution et un vocabulaire parfaits, presque désuets. Et Désiré est aveugle. Il se tient debout devant moi, sourire Ultra-Brite, lunettes de soleil de marque, canne blanche customisée façon street art.
— Bonjour, docteur. Quelle agréable surprise que de vous rencontrer. Que faites-vous ici ? Êtes-vous venue pour le festival ? Pardonnez mon indiscrétion, mais j’ai cru vous entendre donner des conseils de lecture.
Putain de bordel à cul de sa mémé. Je ne sais pas quoi faire. Si je lui dis que non pas du tout il se trompe, et que quelqu’un me sollicite ensuite dans la librairie, ça va créer un incident… J’ai soudain extrêmement chaud, je suis essoufflée, l’hypoglycémie me gagne. Une cliente vient me parler… je l’ignore ou pas ? Non je ne peux pas. Je demande à Désiré de bien vouloir m’excuser et de patienter un instant. Il me répond : « Mais certainement, avec plaisir. » J’adore sa façon de s’exprimer. Je suis en stress, je suis émoustillée, je suis folle à lier.
J’expédie cette fois-ci la gentille cliente au rayon littérature étrangère, puis je reviens vers Désiré, qui fait face aux livres audio. Même si avec le festival, la ville grouille de Parisiens, le rencontrer ici est inattendu, et c’est surtout un coup dur.
— J’ai oublié votre nom, monsieur…
— Appelez-moi Désiré.
— Désiré. D’accord. Dites-moi… comment… comment m’avez-vous reconnue ?
— Je vous ai vue de loin ! Vous êtes superbe, d’ailleurs. Je plaisante. Enfin, pas sur le fait que vous soyez superbe… Humour d’aveugle, désolé. Je vous ai entendue, bien sûr. Je suis extrêmement sensible aux sons. Je me souviens toujours d’une jolie voix.
Je me rends compte que je suis en train d’entortiller mes cheveux. Ce que je ne fais jamais, à part dans une situation embarrassante. Mais je sais bien que Désiré n’en saura rien. Il continue :
— Vous ne m’avez pas dit ce que vous faites ici… vous avez pris un job d’été en plus du cabinet ?
Il ne peut pas s’en rendre compte, mais lorsqu’il sourit, deux petites rides se creusent le long de ses joues. Non, je suis sûre qu’on lui a déjà dit des centaines de fois qu’il était très beau, que ces petits sillons étaient irrésistibles.
— Je suis ici pour aider une grand-tante afin qu’elle puisse se reposer un peu. Et ça me permet de profiter en même temps du festival.
— C’est tout à votre honneur. Quelle pièce avez-vous vue ces jours-ci ?
Non mais il va me lâcher ? Est-ce que je lui en pose, moi, des questions ? Vite, quelle pièce classique se joue forcément quelque part à Avignon, parmi les centaines de spectacles ? Un truc de Molière. Je tente.
— Les Femmes savantes. Vous savez, je ne suis arrivée qu’hier, je n’ai pas eu le temps de voir grand-chose, pour le moment.
— Formidable, et qu’en avez-vous pensé ?
Là, il commence à être lourd. Je dois m’en débarrasser au plus vite.
— Formidable, justement. J’ai beaucoup aimé. Excusez-moi, il y a du monde, j’ai à faire…
— Bien sûr, désolé de vous avoir dérangée. J’adore les coïncidences comme celles-ci. Je veux dire, vous rencontrer ici, aujourd’hui, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a… une dimension karmique… N’ayez pas peur je ne suis pas fou, et ce n’est pas l’un de ces plans drague à deux francs… pardon, deux euros…
Il est certes un peu trop bavard, mais ma curiosité pour cet homme qui semble être resté coincé, comme moi, à une autre époque, est attisée. Il continue :
— Je ne sais pas si je vous en avais parlé en consultation, après tout je ne viens que pour des rhumes ou des grippes… mais je suis comédien. Je joue un « seul en scène », un « one man show » comme disent les Anglo-Saxons, ici à Avignon. J’aimerais beaucoup vous y convier.
C’est quoi ce plan foireux ? Le mec est un vieux mytho, en fait…
— Je sais ce que vous vous dites… vous pensez que je suis mythomane.
D’accord, il lit dans les pensées, aussi. Romane, méfie-toi, arrête de l’imaginer dans les pages slips de ce foutu catalogue, il risque de s’en rendre compte.
— Acteur et aveugle, c’est « mon aspérité », un créneau qui n’est pas encore occupé. On vient d’abord par curiosité, j’en suis conscient… un peu comme on allait découvrir les monstres de foire, autrefois. J’en suis la version moderne, politiquement correcte. Mon travail, c’est de faire oublier l’aveugle, qu’on ne voie plus que le comédien. Je suis sur scène ce soir. Venez, j’en serais ravi.
Il me tend une invitation. Tout ça a l’air vrai.
— Je… je ne sais pas. Je ne suis pas sûre de pouvoir, mais merci quand même.
— J’insiste. Je vous préviens, je vous ai à l’œil…
Pause. Petit rire. Chaleur, malgré la climatisation.
— Je vous taquine… Ça met bien plus mal à l’aise les voyants que les aveugles, ce genre de phrases. Moi, j’ai eu presque quarante ans pour m’y faire. Je dois y aller, docteur… je me rends compte que je ne connais pas votre prénom, comment vous appelez-vous ?
— Juliette.
— C’est très beau Juliette. Très théâtral. À ce soir, j’espère, Juliette.
Qu’est-ce qui m’a pris de lui dire que je m’appelle Juliette ? Entre ça et ce que j’ai dit à la mère de la vraie Juliette, on peut dire que je les enchaîne. Cela dit, je constate au bout de trente secondes que j’ai eu raison de donner ce prénom : sitôt Désiré parti, un client un peu lourd me tombe sur le paletot. Il a l’air de très bien savoir que je m’appelle Juliette et essaie lui aussi de m’inviter à dîner. Décidément… j’ai eu plus d’invitations en dix minutes que lors des cinq dernières années. Je suis flattée mais je refuse poliment. Celui-ci n’a pas les atouts de Désiré…
Punaise, qu’est-ce que je raconte ? Je dois me reconcentrer. Je ne suis pas là pour ça, et ce genre de beau gosse n’est pas pour moi. Certes, il est aveugle, mais au bout d’un moment quelqu’un lui dira que je ne suis pas terrible. Alors il me jettera, je déprimerai, me morfondrai, perdrai six mois de ma vie et cinq kilos (bon, ça, ce sera le seul point positif). Je souffrirai telle une vieille groupie en le voyant triompher sur les planches. Autant ne prendre aucun risque.
En formulant cette dernière phrase, je me demande ce qui me fait si peur… Qu’est-ce que je peux bien risquer, moi qui n’ai rien à perdre ?
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