La vie qui m'attendait
14 - Mercredi MARIE
14
Mercredi
MARIE
Depuis quand suis-je hantée par l’envie d’être mère ? Impossible de me souvenir avec certitude d’un quelconque repère temporel. Il me semble que ce désir d’enfant a toujours été en moi.
Petite fille, je jouais à la poupée, comme tout le monde. Je jouais aussi à être enceinte, comme beaucoup. À la maman, qui prenait grand soin de ses bébés. Toujours des filles, et toujours deux. Je n’avais jamais fait attention à cela auparavant, mais mes bambins de plastique allaient toujours par deux. Deux sœurs. Il n’était pas question de gémellité, je ne crois pas. Mais dans mes jeux, j’enfantais toujours un duo inséparable. Je ne crois pas aux coïncidences. Je crois au subconscient, aux traces laissées par les événements du passé. Je crois que je me suis approprié ce que j’ai vécu, blottie contre ma sœur, au cours de mes neuf premiers mois de vie. Je crois que je l’ai intégré, sans même y penser. Il n’y a pas de hasard.
J’ai voulu ardemment être mère. Je n’ai jamais trouvé la bonne personne, et j’ai toujours refusé de me servir d’un homme de passage comme d’un simple donneur de gamète. Peut-être me suis-je trompée. Je considère que toute personne a le droit de donner de l’amour à un enfant, que toute personne est apte à cela. Quels que soient son milieu, sa communauté, sa sexualité, sa religion, ses appartenances. Et peu importe que l’enfant soit naturel ou adopté. Il y a tellement d’adultes et d’enfants qui souffrent. La rencontre de deux souffrances peut donner lieu à de bouleversantes histoires d’amour filial. Ça peut paraître cliché dit comme ça, je me rends compte que j’ai l’air d’une aspirante Miss France en pleine interview un soir d’élection… mais c’est ce que je pense, intimement.
J’ai grandi dans une famille que l’on qualifie désormais de cet affreux adjectif : « monoparentale ». Monoparental, ça ne veut pas dire deux fois moins d’amour, au contraire. Ça veut juste dire un seul parent, au quotidien. Deux fois plus de responsabilités pour un seul individu. Je ne me suis jamais sentie capable de monoparentalité. Je n’ai jamais franchi le pas.
Je n’ai pas renoncé, mais je me suis fait une raison. Aujourd’hui, à trente-neuf ans, je découvre que j’ai une nièce, et ce soir – peut-être l’un des seuls de ma vie – je dois me comporter comme sa maman. Prétendre. Faire comme si. Est-ce que j’y arriverai ? Je ne connais rien de rien aux vrais enfants. Face à la jolie Marie, je me sens comme une poule qui a trouvé un couteau. Attirée, bien sûr, mais tellement mal à l’aise.
Marie ne me demande pas mon avis. Elle n’a pas vu sa mère depuis une semaine, elle a du temps à rattraper.
Je prends une dernière grande inspiration, abandonne l’idée de fourrer mon nez dans les affaires de Juliette telle une Sherlock Holmes au rabais, et me lance à corps perdu dans ce qui se révélera l’une des plus belles soirées de toute mon existence.
*
Nous passons quelques instants à discuter, plaisanter. Marie me fait entrer dans son univers. Je m’y sens d’abord intruse, allant de surprise en surprise, puis au fil des minutes, je me laisse aller, je sens que je lâche prise.
Elle m’explique avec une sincère conviction qu’elle a entamé ce qu’elle appelle une « semaine rose ».
— J’ai vu ça sur la chaîne YouTube de MélanieMélodie, c’était trop rigolo… Il faut s’habiller en rose et manger du rose toute la semaine, on n’a pas le droit de prendre une autre couleur, à part un peu de blanc, et du rouge aussi parce que ça ressemble… Tu vas m’aider, maman, hein ?
— Euh… mais ça n’est pas possible de ne manger que du rose toute la semaine. Qu’est-ce que tu as mangé avec papa ?
— Bah, j’ai mangé du jambon, du lait à la fraise, des framboises, des crevettes… il a commandé des sushis aussi… et puis après il a fait des trucs normaux à manger mais il rajoutait un peu de sirop de fraise ou un machin pour colorer… on a mangé une omelette rose c’était trop bien !
Je décide d’aller au plus simple et de sortir avec Marie à la recherche de sushis, moi aussi – c’est rare les enfants qui aiment ça, il me semble. J’ai de la chance, Marie en raffole.
Pendant que nous marchons, Marie me parle d’une activité qu’elle aimerait faire avec moi. Réalisable, à condition que je prenne un Xanax avant de commencer. Je lui parle des risques – évidents – d’une telle entreprise, mais elle me coince.
— Maman, t’es bizarre, des fois… Pourquoi ça te fait peur d’un coup, alors que c’est toi qui as eu l’idée ? On jouera comme la dernière fois, on restera que dans un seul endroit d’accord ? C’était trop trop bien, j’aimerais trop trop le refaire… Allez, dis oui maman, steuplait steuplait steuplait…
La tirade est accompagnée de grands yeux implorants, d’un immense sourire et d’une pose de prière païenne totalement craquante. J’accepte, mais sans donner de date, pensant que d’ici là Juliette sera de retour.
Nous marchons encore quelques instants, et je me ravise.
Je demande à Marie de patienter deux minutes, elle se dandine en regardant les affiches de spectacles qui s’étalent sous ses yeux. Je pianote sur mon smartphone à la recherche de l’information clé. Oui, c’est encore ouvert pendant une heure trente, et oui, nous avons le temps d’y aller.
C’est peut-être ta seule et unique soirée de maman, Romane. Autant ne pas la rater. Souffle un bon coup, détends-toi, avale un relaxant musculaire, et ensuite… vas-y, punaise !
— Changement de programme, petite demoiselle. Suis-moi !
Les yeux de Marie s’illuminent.
— On va où, maman ?
— On va prendre un taxi.
— Un taxi ? Mais pourquoi on prend pas notre voiture à nous ?
Parce que tu aurais très très peur si je prenais le volant, ma chérie.
— La voiture est en panne, je n’ai pas réussi à la faire démarrer ce matin. Alors on prend un taxi, c’est rigolo aussi, non ?
— Mouais… Et on va où, maman ? Allez, steuplait, dis-moi ! Parce que moi je préfère rester jouer à la maison…
Moue dubitative. Regard de chien battu.
— C’est une surprise, je ne peux rien révéler… mais je te jure qu’on va bien s’amuser !
J’entraîne Marie vers les remparts, en lisière du centre historique, où nous trouvons une station de taxis.
Je glisse un papier au chauffeur, qui marque un temps d’arrêt et marmonne que c’est bien la première fois qu’il voit quelqu’un aller là-bas en taxi, et parler d’une « surprise »… surtout pour un enfant. Je suis tentée de lui répondre : « De quoi je me mêle ? », mais me contente d’un : « Faites-moi confiance, elle va adorer. »
Lorsque nous approchons, Marie reconnaît le parking et se met à hurler de joie et à m’embrasser.
— Trop bien, maman !! Merci, ça va être trop génial !!
Le chauffeur éclate de rire, me lance qu’il n’aurait jamais pensé qu’une petite fille serait aussi excitée à l’idée d’aller chez Ikea. Je lui réponds que ma fille est extraordinaire, voilà tout. Marie est aux anges.
Nous passons une bonne demi-heure dans le rayon literie, Marie insistant pour que je refasse « exactement le même coup que la dernière fois ». Alors je me cache sous un lit, laisse dépasser un pied, attendant qu’un vendeur vienne me voir. Marie pouffe, en embuscade sur un lit voisin. Lorsque le vendeur se penche et me demande si tout va bien, je lui réponds : « Bien sûr, je me reposais simplement un peu… », puis sors de ma cachette, tape dans la main de Marie, et l’entraîne vers le rayon armoires. Nous en choisissons une bien large, nous positionnons à l’intérieur, tentons de calmer nos gloussements, et patientons quelques minutes. Des bruits de pas, un vendeur vantant les mérites du système PAX, associé aux portes coulissantes HOKKSUND. Marie et moi revêtons un extravagant masque d’aigle déniché au rayon enfants et répondant au doux nom de LATTJO, puis nous levons les bras, et recourbons nos doigts afin d’accroître notre capacité à épouvanter. Lorsque l’armoire s’ouvre sur notre improbable scène de film d’horreur de bas étage, nous lançons un grand rire sardonique. Une grosse dame pousse un cri suraigu, nous traite de tous les noms, on n’a pas idée aussi idiote… alors nous enlevons nos masques, courons à en perdre haleine jusqu’aux ustensiles de cuisine, et reprenons notre souffle tout en nous rejouant la scène, agenouillées derrière une tête de gondole vantant les mérites d’un plat à tarte. Marie est pliée de rire, je n’en suis pas loin, mais nous devons nous éclipser car il me semble que quelques vendeurs nous ont en ligne de mire…
*
De retour chez Juliette, après avoir tranquillement dégusté nos sushis, Marie m’entraîne dans sa chambre. Il est déjà plus de 22 heures mais Marie est en vacances, et j’ai tellement envie de prolonger cette soirée avec elle que j’ai accepté de retarder encore l’heure du coucher. Elle me regarde, un air très appliqué sur le visage. Il n’y a rien de plus sérieux que le jeu, Marie le sait. Elle va me l’apprendre.
Elle me fait asseoir devant une petite troupe de peluches et poupées, disposées les unes à côté des autres. Je distingue un dauphin, une princesse, un petit singe hirsute répondant au doux nom de Kiki, un lapin aux oreilles aussi longues que le corps, un dragon rose et vert, un ours Paddington à chapeau rouge et duffle-coat bleu, une licorne. Marie commence à m’expliquer :
— Alors là il y a deux équipes. Il y a une princesse, elle s’appelle Lisa. Elle est avec Dauphin, elle est dans une prison, avec son petit animal de compagnie Zébulon.
— C’est lequel, Zébulon ?
— Bah maman, Zébulon c’est toujours le même, c’est lui, tu l’as oublié ?
Elle me montre le petit dragon flashy.
— Non, bien sûr… Donc toi tu es cette équipe-là, et moi je suis qui ?
— On dirait que toi tu faisais Kiki… et les autres, là ce serait des gardes.
Elle me montre le dauphin, la licorne, le lapin – Doudou pour les intimes – et Paddington. Elle continue :
— Doudou il s’appelle Chloé dans le jeu, et la licorne elle s’appelle Lalie. C’est tous des gardes et vous voulez voler la princesse, et moi je l’empêche de sortir de la prison.
Cette histoire n’a ni queue ni tête. J’adore.
— Maman, tu sais Lalie, c’est ma peluche préférée, c’est vrai hein, je te dis la vérité, c’est celle que tu m’as ramenée quand tu es allée à Rome avec mamie Paola… c’est ma plus belle peluche… merci maman !
Elle se jette à mon cou, m’embrasse, et passe aussitôt à autre chose.
En fait ce jeu est très facile pour moi, puisque c’est un monologue de Marie. Je l’observe attentivement, lui pose quelques questions auxquelles elle répond systématiquement avec un faux air exaspéré, comme si je l’ennuyais au plus haut point, à ne rien comprendre. Mais lorsque je lui demande si elle préférerait jouer toute seule, elle me répond avec un air sévère :
— Non, pourquoi tu dis ça ? Moi je préfère jouer avec toi ! On continue maman ! Tu m’écoutes ?
— Bien sûr que je t’écoute, ma chérie. Je te regardais, juste… et je me disais que tu étais sacrément belle.
— Ah. D’accord. Mais là tu essaies de voler la princesse avec tes gardes, et ensuite y en a un qui arrive pour me sauver (c’est Kiki), parce que lui, il était amoureux de moi mais il l’avait pas dit aux autres… tu as compris, maman ? Et après… ben après, on verra.
Cette petite fille est magnifique.
Je la connais depuis moins de quatre heures, et je ressens déjà pour elle une tendresse infinie. Comme si mon corps tout entier l’avait reconnue. Marie. Ma nièce. Tu ressembles tellement à ta mère. Tu me ressembles tellement.
Je sens les larmes monter.
— Maman, tu joues ? Allez, tu fais les gardes maintenant, vas-y !
Mes yeux brillent, mais je me mets à rire.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu ris ? C’est pas drôle, je suis la princesse et je vais me faire capturer… On va dire que là Zébulon il s’inquiétait…
Je me ressaisis. Me reconcentre sur cette aventure captivante.
— Elle est où cette prison ?
— Ben elle est là, dans cette boîte.
— Mais elle n’est pas bien là-dedans, la princesse…
— Ben maman, dans une prison on n’est pas bien, hein… Bon, tu mets trop longtemps là, alors on va dire que tous les gens du château venaient, que la princesse se mariait avec Kiki, et qu’on faisait la photo de la fin.
Elle se saisit d’un smartphone de plastique, et mime le geste d’un adulte prenant une photo sur son portable. Je hasarde une question :
— Et après, est-ce qu’ils sont heureux ?
— Bien sûr qu’ils sont heureux. Regarde, ils ont eu un bébé, c’est Zébulon. Ils seront toujours ensemble.
Elle dispose le petit dragon entre ses deux parents. Je retiens mes larmes. Je ne suis pas psy, mais toute cette histoire transpire les messages subliminaux. Je me sens tellement proche d’elle. J’ai tellement envie d’une famille recomposée, moi aussi. Elle m’interrompt une dernière fois dans mes pensées.
— Bon, maman tu fais le générique maintenant ?
— Non, vas-y fais-le, toi. Tu chantes beaucoup mieux que moi.
Je ne sais pas ce qui m’a pris… son choix se porte bien évidemment sur cette même chanson de reine hurlant le bonheur de sa délivrance.
*
Juste avant de se coucher, Marie me demande de lui lire une histoire – Les Trois Brigands, de Tomi Ungerer –, puis réclame un câlin. Je le lui donne avec une indicible joie.
— On s’est trop bien amusées ce soir… Merci, maman. Tu m’as manqué, tu sais. Je t’aime.
— Moi aussi, je t’aime, ma chérie.
— C’est drôle que tu m’appelles ma chérie, tu m’appelles jamais comme ça. Mais j’aime bien.
Oups. Comment faut-il l’appeler, déjà ? Le même surnom que Paola donne à Juliette, je crois.
— Il faut bien changer un peu de temps en temps, non ? Ma belette…
Marie me sourit une dernière fois, j’éteins la lumière et sors de sa chambre.
Je suis exténuée. Je me dirige vers le salon et me laisse tomber sur le canapé en velours vert. Cet appartement est très agréable, un peu trop en désordre à mon goût, mais aussi chaleureux que ses habitants. La température est parfaite – je crois que l’alerte canicule a été levée.
J’ai un SMS de Juliette. Je l’ai prévenue de l’arrivée de Marie, un peu plus tôt dans la soirée, m’excusant de ne pas pouvoir l’appeler pour d’évidentes raisons de discrétion. Elle m’a répondu qu’elle comprenait, qu’elle était désolée que Raphaël n’ait pas pu garder Marie… Je lui ai bien sûr demandé comment elle se sentait, et ce que les examens avaient donné.
La réponse vient d’arriver sur mon téléphone :
« Pas la grande forme, mais ça va. Résultats demain, au mieux. »
Puis un deuxième SMS :
« Romane, je voulais te dire… C’est tellement merveilleux tout ce que tu fais pour moi, je ne pourrai jamais assez te remercier… Merci, du fond du cœur. Je vous embrasse toutes les deux. »
Ces derniers mots me bouleversent.
Je lui réponds simplement :
« Juliette, ta fille est incroyable. Elle t’aime à la folie. Elle a besoin de sa maman. Tu nous manques. Reviens vite, ma sœur. »
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CE JOUR-LÀ
Dès le premier instant, je sais que je ne pourrai pas l’aimer.
La gémellité est un cancer. Elle a volé mon enfance. Elle s’apprête à voler mon avenir.
Je m’assieds de nouveau sur le sol. Tu es dans mes bras. Je te serre plus fort.
Je laisse l’autre brailler.
Dans ses cris remonte mon enfance tout entière, et avec elle, ses désastres.
*
J’ai été élevé par une mère puissante, une artiste peintre qui accaparait l’attention, prenait toute la place. Mon père – médecin lui aussi, on n’échappe pas à son destin – était d’une discrétion maladive. Un effacement pathologique. Je n’ai jamais compris comment deux êtres si différents avaient pu s’unir. Je pense que mon père aimait ma mère, l’admirait, la vénérait. Ma mère, elle, aimait l’adoration dont elle était l’objet. Pour le reste, cela lui était égal. Lui ou un autre, peu importait.
Ma mère a phagocyté mon père, bouffé mon enfance. Elle était forte. Dans tous les sens du terme. Tonitruante. J’aurais dû l’être aussi. Mais j’ai toujours eu un physique de premier de la classe à lunettes, souffreteux, frêle. Je sais qu’elle en avait honte. Ma mère exécrait les faibles. Des brimades dans la cour de récréation ? « Tu as bien dû les chercher, et défends-toi mieux que ça ! » Une mauvaise note en classe ? « Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir un gosse pareil ! » Une fièvre qui ne passe pas ? « Ce que tu peux être douillet, demande à ton père de te soigner, et laisse-moi donc tranquille avec tes jérémiades ! »
J’ai détesté son exubérance, son égocentrisme forcené, son impudeur, ses rires sonores à la sortie de l’école. J’aurais tellement aimé avoir une mère comme celles de mes camarades de classe.
Ma mère était mon fardeau, mais elle était ma mère. J’ai passé mon enfance à mendier un sourire, une marque d’intérêt. J’en obtenais, parfois. Ils sont stockés dans ma mémoire, toujours vive. Mais la plupart du temps, ce que mon père et moi pouvions faire ou penser, elle n’en avait cure.
Le seul homme qui trouvait grâce aux yeux de ma mère, l’homme de sa vie, c’était son frère. Jumeau. Un jumeau qu’elle aimait d’un amour inconditionnel. Envahissant. Omniprésent. Un jumeau qui passait avant son mari, avant son fils. Qui n’a jamais concédé une quelconque place à d’autres. Mon père et moi, nous n’étions pas de taille. La lutte était inégale, les dés pipés. Il avait plus de trente années d’avance sur nous.
Je me souviens comme si c’était hier de ce jour où j’ai attendu ma mère devant l’école, sous une pluie battante, deux heures durant, en plein hiver. Une gentille vieille dame m’avait recueilli, puis avait appelé mon père, qui était venu me chercher, sans un mot pour cet enfant grelottant au visage ravagé par la peur et les larmes. Ma mère m’avait oublié et mon père restait muet, c’était aussi simple que cela. J’avais huit ans. Ce jour-là, ma mère s’était précipitée auprès de son frère qui n’allait pas bien – son frère a toujours été dépressif, un mal-être qu’il attribuait ouvertement à l’éloignement physique de sa sœur, son mariage, sa maternité. Voir son frère souffrir déchirait le cœur de ma mère, elle courait, elle volait à son secours. Voir son fils souffrir la laissait froide, indifférente. J’ai toujours su que la relation que ma mère entretenait avec son jumeau n’était pas normale. J’ai toujours pensé que la gémellité était une sacrée saloperie.
Lorsque le frère adoré a péri dans un accident de moto, la vie de ma mère a basculé. Et la nôtre avec. Ma mère a sombré dans un profond désespoir. Cela a duré de longues et douloureuses semaines, au cours desquelles mon père et moi nous relayions pour tenter de la distraire, de la relever. Rien n’y a fait. Rien. Un matin, ma mère s’est suicidée. Elle a préféré la mort, l’abandon de son fils et de son mari, plutôt qu’une vie sans son frère. J’avais neuf ans.
Mon père a abdiqué. Avec le recul, je me rends compte qu’il avait déjà abdiqué lorsque ma mère était vivante. À l’époque, je ne l’avais pas perçu aussi clairement. Une année s’est écoulée, au cours de laquelle mon père a assuré le minimum. Je vivais dans un certain confort matériel, je ne manquais de rien. À part d’amour. J’ai tenté de me reconstruire seul, entre le souvenir amer de ma mère et la réalité d’un père qui quittait le domicile dès qu’il en avait l’occasion. Un père passif, que j’ai détesté lui aussi, pour son incapacité à s’occuper de moi, à me donner cette attention qui me manquait si cruellement, depuis toujours. Un père qui n’a tenu qu’une année sans ma mère. Qui a décidé d’en finir lui aussi. J’avais dix ans.
Je me suis retrouvé chez mes grands-parents paternels. Vieux, brisés par le chagrin. Ils ont fait ce qu’ils ont pu. Ils sont restés, eux. M’ont entouré. Ont compensé. Les blessures étaient profondes, je gardais mes distances. Mais je les ai aimés. Mes grands-parents n’étaient ni bavards, ni démonstratifs – semblables à mon père, sous de nombreux aspects – mais je sais qu’ils m’ont aimé, eux aussi. On a toujours besoin d’aimer quelqu’un, sinon comment tenir ? Ce qui a rendu la mort de mes parents si insupportable, c’est ma compréhension aiguë de ce que leur suicide signifiait : ils ne m’aimaient pas suffisamment, sinon ils seraient restés. Mes grands-parents m’ont sauvé.
Je me suis toujours dit que le jour où j’aurais un enfant, je serais tout le contraire de mes parents. Je serais un père débordant d’amour, présent, toujours là quand on aurait besoin de lui. J’ai toujours pensé qu’en matière d’amour, trop était bien mieux que pas assez.
Lorsque j’ai rencontré ta mère, j’étais un jeune étudiant en médecine. Je suis tombé amoureux fou de cette jeune femme à la personnalité et au physique aux antipodes de ma propre mère. Elle était tout ce que ma mère n’était pas : d’une finesse désarmante, souriante, douce, attentionnée. Elle m’aimait, m’admirait. Je l’aimais, l’admirais. Cette période a été la plus heureuse de ma vie. Lorsqu’elle est tombée enceinte, j’ai eu le sentiment de vivre un conte de fées, de renaître des cendres de mon enfance.
Le jour de sa mort, j’ai tout perdu. Ma femme, mon amour, mes rêves, mes désirs.
*
Quand je la découvre morte ce jour-là, je vois l’histoire se répéter. La gémellité, si destructrice pour le petit garçon que j’ai été, me saute au visage. Elle est là, de nouveau. Coupable, de nouveau.
Dès la première seconde, je sais que si la grossesse n’avait pas été gémellaire, elle serait encore vivante. Si cette autre n’avait pas été là, ta mère serait encore à mes côtés. Les grossesses gémellaires sont les plus dangereuses. Elles nécessitent une vigilance extrême lors de l’accouchement : les hémorragies de la délivrance sont nettement plus fréquentes en cas de jumeaux. Si j’avais su, je ne l’aurais jamais laissée seule dans cet immeuble désert. Toute ma vie, cette culpabilité sera là. Toute ma vie, ces phrases reviendront hanter mes nuits : « Si je n’avais pas été de garde… si l’immeuble n’avait pas été désert… si le téléphone n’avait pas été coupé… si la grossesse avait été simple… si j’avais su… » Comment aurais-je pu savoir ? La grossesse s’est déroulée normalement. Ta mère a eu le meilleur suivi disponible en France, en 1975. Cinq ans, dix ans plus tard, les progrès et l’adoption fulgurante du suivi échographique l’auraient peut-être sauvée. Ou peut-être pas. L’infaillible n’a jamais existé. N’existera sans doute jamais.
Dès la première seconde, une épouvante radicale, indicible, s’empare de moi. Mes deux filles pourraient s’aimer à l’infini, comme ma mère aimait son frère jumeau, d’un amour si fusionnel qu’il en exclurait tout autre individu, fût-il leur propre père. Je sais à quel point l’univers des jumeaux est impénétrable, la douleur est gravée dans ma chair. Je sais que je ne pourrais pas supporter une nouvelle attaque. J’en crèverais. Je dois rompre le cycle. À tout prix.
Dès la première seconde, la décision est là. Inéluctable. Viscérale.
Je dois agir. Vite.
Je nettoie l’enfant sans le regarder, l’enroule dans une couverture.
Je te replace dans les langes qui étaient prévus pour toi, au chaud, tout contre ta mère.
D’ici un court quart d’heure, je serai de retour, seul.
Avant de sortir avec l’autre dans mes bras, je ne sais pour quelle raison je décide de lui donner un prénom. De la rattacher symboliquement non pas à moi mais à ta mère. Sa mère. Bien sûr elle n’était pas prévue. Elle ne faisait pas partie de notre vie, de nos plans. Elle ne fera pas partie des miens. Mais au fond de moi, une petite voix murmure qu’elle, mon amour, l’aurait peut-être acceptée. Je me souviens du deuxième choix, de ce prénom que moi je n’aimais pas, mais qui plaisait à ta mère. Son choix. Pas le mien. Pas le nôtre. Je griffonne cela sur un petit bout de papier que je glisse sous la couverture épaisse.
Je sors dans le froid et la neige, l’enfant emmitouflée. Je regarde tout autour et tressaille au moindre bruit, mais les rues sont désertes.
Je sais où aller. Il y a un couvent, à trois rues de chez nous. Je vais déposer l’enfant sous le porche. Je ne crois pas en Dieu, mais j’ai cette image désuète gravée en mémoire : les bonnes sœurs ne refusent pas d’accueillir un bébé abandonné devant leur demeure. Surtout par une nuit pareille.
Je dépose l’enfant à même le sol, je sais qu’il fait un froid extrême, elle ne survivra pas longtemps, il faut se hâter. Je frappe l’immense porte, de grands coups sourds. Je m’éloigne en courant, refermant mon manteau, enfonçant mon visage dans mes épaules et dans un bonnet d’un noir profond. J’ai l’impression d’être dans un film. La terreur me tenaille. Qu’arriverait-il si quelqu’un me voyait ? Nous sommes le 1er janvier 1976, la neige tombe, la température est largement négative, Paris est vide, personne ne me verra.
J’observe de loin. Si rien ne se passait, au bout de combien de temps devrais-je la récupérer ? Quelle autre option aurais-je alors ?
Soudain, un grincement. Je bloque ma respiration, me cache immédiatement. La porte vient de s’ouvrir. Me parviennent un cri de surprise, puis des chuchotements. Plusieurs voix féminines. Quelques pas dans la neige. Aucun qui ne se rapproche suffisamment pour provoquer ma fuite. J’attends quelques instants encore. Je distingue finalement un autre son, feutré. Celui d’une porte qui se referme. L’enfant ne crie plus. Le silence s’installe. Définitif. Je passe de nouveau la tête au-delà du coin de rue dans lequel je suis dissimulé. La porte est close, l’enfant a été recueilli.
Je me mets à trembler. Violemment. De froid. De peur. D’horreur.
L’horreur de ce que je viens de faire s’abat sur moi, subitement. La culpabilité, aussi. Les sanglots jaillissent. La tension accumulée ces dernières minutes me submerge. Je ne suis plus sûr d’avoir pris la bonne décision.
Je respire, me reprends. Je convoque l’image de ma mère, morte d’avoir trop aimé son jumeau, et mes larmes s’arrêtent. J’ai fait ce qu’il fallait, je le sais.
Petite fille, je te souhaite une belle vie. Moi, je ne peux pas te la donner. Je ne peux pas.
Je dois me dépêcher, maintenant. Je n’ai plus le temps de réfléchir.
Je cours dans la neige, l’angoisse monte à mesure que je gravis les étages de notre immeuble toujours désespérément désert.
Je te lave, t’enroule dans des couvertures. Les plus belles que je trouve.
Je m’allonge à côté de ta mère, et t’installe, toi, notre fille, entre nous, dans le creux de son bras à elle. Je sais que ce sera la seule et unique image de nous trois réunis. Je voudrais que ce moment dure toujours. Je serre ta mère. Je l’embrasse. Lui dis au revoir. Adieu. Je ne sais plus combien de temps je reste comme cela.
Mon cœur, mon corps, mon esprit, tout est détruit, consommé.
Avant de quitter l’appartement, j’ai la présence d’esprit d’emmener avec moi le placenta coupable que je jetterai dans une poubelle anonyme. Effacer les traces. Réécrire.
Je débarque avec toi à l’hôpital, expliquant ce que je viens de vivre. Les sanglots, l’horreur de la situation remontent peu à peu. Je suis arrivé chez moi, ma femme était morte. Hémorragie de la délivrance. Je n’ai rien pu faire. Le téléphone était coupé, j’ai dû affronter cette situation seul. J’ai pris le temps de la nettoyer, de rendre sa dignité de femme à celle que j’ai tant aimée. Je me suis occupé de ma fille, aussi. Puis je suis venu ici. Fin de l’histoire.
Des confrères – obstétricien, légiste – examineront avec bienveillance le corps de ta mère et parviendront aux mêmes conclusions. Personne ne questionnera jamais ma décision de laver son corps, de m’occuper moi-même de son placenta. À l’hôpital, je ne suis pas un patient lambda. Je suis un collègue. Tous savent que j’ai passé la journée avec eux. Tous comprennent ma souffrance, ma peine, mes gestes. Tous soutiennent mes décisions. Prises dans l’urgence par un homme, médecin, en train de perdre sa propre femme. Démoli par le chagrin.
Personne ne questionnera jamais ma version des faits. Aussi implacable que douloureuse. Un concours de circonstances, terriblement banal.
Aussi banal que la mort.
Ma version des faits devient la seule, l’unique vérité.
Jusqu’à ce que je la réinvente.
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