La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 19 sur 25

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La vie qui m'attendait

19 - Vendredi PERDRE RACINE

19

 

Vendredi

PERDRE RACINE

 

Est-ce que tout ça peut être faux, encore une fois ?

Quelqu’un aurait-il pu falsifier ces documents, au sein même de l’administration ? Nous ne sommes plus à un mensonge près, certes… mais c’est tout de même peu probable.

Ce que je viens de lire sur ces actes officiels est terriblement clair.

Des mentions âpres, rugueuses. Impitoyables.

Ma mère n’est pas morte lorsque j’avais un an, comme mon père me l’a toujours expliqué. Elle est morte le jour de ma naissance.

Le voilà, l’œil du cyclone.

Ce que je pensais savoir de ma vie vient d’être rayé de la carte.

Que s’est-il passé, ce jour-là ?

Papa, qu’as-tu fait ?

Papa. Qui était médecin, le 1er janvier 1976, c’est écrit noir sur blanc sur la capture d’écran de mon acte de naissance. Papa qui ne l’a pourtant jamais été, médecin. Papa qui était tellement fier que je sois le premier médecin de la famille.

Mon père, cet inconnu. Qui a menti sur tout, depuis toujours.

M’a-t-il menti sur ses sentiments ?

Que suis-je réellement pour lui ? Un jouet dont on se moque, que l’on manipule à sa guise ? Peut-être regrette-t-il de ne pas m’avoir abandonnée, moi aussi…

Car voilà ce que je crois comprendre, à la lecture de ces documents : le 1 er janvier 1976, ma mère met au monde deux filles, et meurt. Probablement en nous donnant la vie. Quelle horreur. Quelle image atroce.

Est-ce que mon père est là, à cet instant ? Évidemment qu’il est là. Il est médecin à l’époque, il ne peut rien ignorer de la situation. Je ne crois plus au vol d’enfant à la maternité. Mon père a bien trop menti pour ne rien avoir à se reprocher.

La seule possibilité restante, c’est que mon père, ce jour-là, décide sciemment de ne garder que l’une de nous. Moi.

Mon Dieu.

Pourquoi, papa ? Et comment as-tu fait ton choix ? Est-ce que Juliette n’était pas assez jolie ? Est-ce que ses cris étaient trop forts, déjà bien plus affirmés que les miens ? Ou bien est-ce le hasard ? As-tu lancé un dé, joué nos vies à la courte paille ?

Ce que je comprends me dégoûte.

Quoi que tu dises, ça n’excusera jamais ton geste. L’abandon de ta fille, Juliette. Et ton mutisme.

Trente-neuf longues années.

Je crois que Désiré me pose une question, mais je ne l’écoute pas.

Je n’écoute plus.

C’est un cauchemar. Je vais me réveiller et tout va rentrer dans l’ordre. Je ferme les yeux, les rouvre. Désiré me regarde, totalement désemparé. Je suis dans la vraie vie, ou bien la fausse, le mensonge. La mienne, en tout cas.

Les larmes se muent en colère. Silencieuse. Mon cœur s’assèche. Je me redresse et je vomis, là, sur un parterre de fleurs de ce parc que j’aime tant. J’espère que tu le connais, ce parterre, papa. Que tu l’as entretenu comme ces secrets sur lesquels je déverse toute ma haine, en ce matin de juillet.

J’avais prévu de voir mon père aujourd’hui, de le forcer à parler. Je suis prête à en découdre avec lui, plus que jamais.

Désiré tente de me calmer. D’apaiser cette rage qui gronde en moi. Me retient, me dit que ce n’est peut-être pas le moment d’aller voir mon père, que je dois attendre que ma fureur soit redescendue d’un cran. Je lui hurle d’aller se faire foutre, lui affirme que je n’ai pas besoin de lui, que je n’ai besoin de personne, et qu’il m’encombre, me ralentit. Il voulait être un déversoir, le voilà servi. Je regrette instantanément ce que je viens de dire, je m’excuse platement, mais il s’éloigne déjà. Je le poursuis, il ne se retourne pas. Je l’ai fait fuir, lui aussi. Comme tous les autres.

Je suis seule, à nouveau. J’ai toujours été seule, au fond. Je le serai toujours.

J’arrive chez mon père dans un état second.

Je ne prends la peine ni de sonner, ni de frapper. J’entre et je crie son nom. Je ne suis que hurlements et rage. Je fais le tour de l’appartement mais dois bien me rendre à l’évidence. Il n’est pas là. Tout est tellement rangé, ça me rend folle. J’ai besoin de casser quelque chose, de rompre cet ordre. Alors je saisis ce cadre doré, cette photo de nous trois, réunis. Cette famille trop parfaite pour être vraie. Je veux la détruire, cette photo, mais je sais que je ne pourrai pas. Je me remets à pleurer. Je m’assieds sur le fauteuil préféré de mon père, celui juste à côté de la fenêtre, celui sur lequel il lisait, celui sur lequel il pleurait en regardant cette photo de maman, lui et moi, posée sur la table basse, juste en face. Je suis lui, en cet instant. Nous sommes beaux, tous les trois, sur ce cliché jauni. Nous aurions tellement mérité d’être heureux. Quel crève-cœur, ces vies, ces morts, ces mensonges. Je sors la photo de son cadre, je l’observe de plus près. Je suis dans les bras de mon père, et ma mère se tient à côté, le regard légèrement ailleurs. J’ai toujours pensé qu’elle ne regardait pas l’objectif, simplement. La vérité était tout autre.

Je me demande où mon père peut bien être. Il a pourtant ses petites habitudes. Lorsqu’il est à Paris, le vendredi matin est consacré à sa gymnastique, chez lui, dans son salon. J’ouvre le frigo, à tout hasard. Vide. Où est-il ? J’ai besoin de le voir, là, maintenant. Je fourre la photo de famille – rien que le mot me donne la nausée – dans mon sac à main, je prends une grande bouffée d’air, me lève, et ferme la porte de cet appartement, sans me retourner.

Avant de quitter l’immeuble, j’ouvre la boîte aux lettres et constate que le courrier a été relevé. J’imagine donc que mon père ne doit pas être si loin, ou qu’il n’est pas parti depuis très longtemps. Il faut que je le voie, je ne peux pas ne pas le voir. Je m’assieds sur un banc dans la rue et respire dans mon petit sac en papier. J’essaie de réguler ma respiration, de me calmer avant de l’appeler. Ne pas laisser transparaître cette agressivité rance qui m’habite.

Lorsque je me sens prête, je l’appelle sur son portable. Une fois, deux fois, trois fois. Je laisse un message sur son répondeur, lui explique calmement que j’ai changé de numéro de téléphone, lui indique comment me joindre. Je double tout cela d’un SMS.

Rappelle-moi, papa, s’il te plaît rappelle-moi.

Une heure plus tard, toujours aucune nouvelle.

J’ai décidé de revenir dans mon appartement parisien, de récupérer mon bagage, puis de filer à Marseille. Rejoindre Juliette.

Je m’apprête à sortir lorsque le téléphone sonne enfin. Je me rue sur mon mobile, pensant qu’il s’agit de mon père.

Ça n’est pas lui.

C’est bien pire.

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