La vie qui m'attendait
13 - Mercredi IMPROMPTU N° 2
13
Mercredi
IMPROMPTU N° 2
Je chasse Désiré de mon esprit et cours m’acheter un sandwich à la boulangerie d’en face. J’ai eu tellement faim que j’en ai somatisé, imaginant des douleurs abdominales, une appendicite, une opération en urgence, une péritonite. J’ai en tout cas rêvé d’un jambon-beurre pendant près d’une heure, à défaut de blanquette.
L’après-midi m’épuise. La librairie ne désemplit pas, mais je me rends compte que j’aime vraiment ça, le contact, la petite anecdote, l’écoute. C’est l’un des aspects que j’apprécie le plus dans mon métier de généraliste. Je le retrouve dans celui-ci. Nos vies ne sont pas aussi éloignées que je le pensais. Un même goût pour l’humain, qui s’est exprimé différemment chez Juliette et chez moi, au gré de nos études et environnements familiaux. Si je n’avais pas été poussée par mon père vers la médecine, quelle voie aurais-je choisie ? Peut-être celle-ci, qui sait ?
Vers 16 heures, un homme d’une cinquantaine d’années, cheveux gris sale et tee-shirt assorti, avance vers moi d’un pas pressé, un Post-it vert dans sa main droite.
— C’est vous, la libraire ?
— Oui, c’est moi… bonjour monsieur.
— Dites-moi, il est où votre rayon « trappeurs » ?
— Euh… je n’ai pas de rayon « trappeurs », je suis désolée…
— Mince… mais vous n’avez jamais rien ici… je cherche un livre, vous savez, il est sorti ce mois-ci.
— …
— Ils en ont parlé dans une émission il y a trois semaines, bon sang, vous ne regardez pas la télé ?
— Euh… non, pas vraiment… mais dites-moi, c’était quelle émission ?
— Je sais plus le nom, mais c’était sur RTL.
— Ah, c’était à la radio alors ?
— Bon, écoutez, madame, si vous ne l’avez pas, vous ne l’avez pas, hein, on ne va pas en faire toute une histoire. Vous pouvez appeler la librairie en face de la mairie pour savoir s’ils l’ont, eux ? La dernière fois, ils avaient le manuel de fabrication de cercueils que je leur demandais, alors que vous, vous ne l’aviez pas…
— …
Flamboyante opportunité d’envoyer un SMS hilare à Juliette. Je ne boude pas mon plaisir et retranscris ce surréaliste dialogue le plus fidèlement possible. Réponse de Juliette sans équivoque : « J’adooooore ☺ ☺ ☺ »
*
La vieille dame étrange revient. Même pull rouge anachronique, même chevelure violacée impeccable, même risque de phlébite, même horaire. Elle passe – comme hier – une dizaine de minutes dans la librairie, prend puis repose de nombreux ouvrages, sourit lorsque je lui propose de l’aider. Et profite d’un instant d’inattention (je suis bien obligée de répondre aux autres clients) pour filer à l’anglaise. Lorsqu’elle passe devant la vitrine, elle marque un temps d’arrêt, presque imperceptible, et me fait un clin d’œil. Ou bien l’ai-je rêvé ? Qui est cette bonne femme, nom d’un chien ? Je me jure de ne pas la lâcher d’une semelle désormais. Si mes prévisions sont exactes, elle reviendra demain, à 17 h 30 tapantes.
18 h 25, j’éteins les lumières et baisse le rideau. Je suis épuisée mais j’ai prévu de fouiner de nouveau chez Juliette, ce soir. Cette sensation étrange d’être passée à côté de quelque chose hier ne m’a pas quittée de la journée. Quelque chose que j’aurais vu sans regarder, entendu sans écouter… quelque chose d’important, qui aurait accroché mon esprit et ne l’aurait plus lâché depuis. Avant de remonter chez Juliette, je décide de m’octroyer un moment de répit, que j’estime mérité. Je me dirige vers le confortable fauteuil en cuir et m’apprête à m’asseoir, lorsque j’entends de l’agitation à l’étage.
Il y a quelqu’un, là-haut.
Je commence à paniquer. Ma respiration s’accélère. J’imagine tout de suite le pire, bien sûr. Les probabilités pour que je me retrouve face à un voleur, un violeur, un assassin, sont extrêmement faibles, mais tout de même bien trop élevées à mon goût. Je me saisis d’une paire de ciseaux et monte l’escalier qui relie la boutique à l’appartement. Je pense à fuir, mais je me raisonne. Si l’origine de ces bruits n’est pas crapuleuse, ma fuite attirera l’attention, alertera sur un changement de comportement de Juliette, puisque ma sœur ne m’a pas semblé vivre dans un sentiment d’insécurité permanent.
Mon cœur va sortir de ma poitrine.
Respire, Romane. Il y a sûrement une explication. Est-ce que ça peut être Paola ? Non, elle serait passée me voir avant, c’est sûr. Juliette ? Elle m’aurait prévenue de son retour. Qui d’autre a les clefs de l’appartement ? Le père de Juliette ? Possible, oui. À mesure que j’approche, les sons se font plus nets, plus précis. Je suis terrorisée.
Soudain, j’entends un hurlement d’enfant.
Non, un rire. Punaise, c’est un rire d’enfant.
Je suis soulagée, mais le soulagement ne dure pas. Je comprends ce qui est en train de se passer, car j’entends aussi une voix d’homme.
Marie et Raphaël.
Que font-ils là ? Juliette m’a dit qu’ils étaient à Nice… apparemment ils n’y sont plus.
Je dois faire comme si je les connaissais depuis toujours puisque je suis leur mère et ex-compagne. Mon rythme cardiaque est à son maximum. Je prépare mon visage de surprise joyeux. Moins crispé, Romane, plus naturel.
J’entre dans le salon. Une petite furie blonde se rue sur moi en criant « Maman ! », me saute dans les bras, m’embrasse. Je l’embrasse en retour. Elle sent bon. Un léger parfum de vanille et de barbe à papa. Je la repose, jette un œil à l’arrière-plan de cette scène idyllique. Raphaël est un peu moins bien en vrai que sur les photos. Je m’approche pour l’embrasser. Comment embrasse-t-on un ex ? On lui fait une simple bise, standard ? Oui, je crois bien. Combien de bises à Avignon ? Juliette m’en a fait deux, systématiquement. Va pour deux, et sinon j’en serai quitte pour un petit rire gêné.
Marie est déjà partie dans sa chambre. Je note qu’elle est habillée en rose de la tête aux pieds, c’est une manie le rose, dans cette famille. Raphaël a été épargné par l’attaque de la bonbonnière : il porte un jean brut, un polo bleu pétrole assez moulant, me sourit. J’ai un peu exagéré – la jalousie, sûrement –, il n’est pas mal du tout. Des yeux sombres qui lui donnent un air intelligent, un nez fin, les tempes légèrement grisonnantes. Il me sourit, de ces sourires qui tentent de se faire pardonner quelque chose. J’ai peur, car je pressens ce qu’il va me dire. Je ne suis pas tout à fait sotte.
— Juliette je suis désolé, je ne t’ai pas téléphoné mais on est rentrés de Nice en catastrophe. J’ai eu un appel de l’Olympia, ils ont besoin d’un ingénieur du son en urgence pour les quatre jours qui viennent. Si je refuse ça, je vais me mettre à dos pas mal de monde dans la profession… j’ai un train dans une heure. Tu peux garder Marie pleaaaaaase ? C’était ta semaine de toute façon… et si tu ne peux pas peut-être que ta mère peut t’aider ?
La tuile. Géante.
Je ne sais pas quoi dire. Juliette m’a très peu parlé de Raphaël puisque je n’étais pas censée le voir. Je sais juste que leur séparation il y a trois ans s’est plutôt bien passée et qu’elle l’apprécie beaucoup. Elle m’a indiqué ne plus en être amoureuse, mais semblait ravie que leurs relations soient au beau fixe. Chacun d’eux veut le bonheur de Marie, tout se passe en bonne intelligence, m’a-t-elle assuré.
J’ai l’impression d’être prise au piège. Alors c’est ce que je dis.
— Je n’ai pas le choix, apparemment… ça ne m’arrange pas… Tu rentres quand ?
— Lundi.
— Lundi ? Mais tu as dit quatre jours…
— Quatre soirs de concert à partir de demain, ce qui fait que je rentre lundi.
— Tu es vraiment sûr que tu ne peux pas faire autrement ?
— Merde Juliette, ça va… quand tu m’as demandé avant-hier de garder Marie, je t’ai dit oui sans même te demander pourquoi. Si je n’y vais pas, je serai blacklisté par ces producteurs-là. J’aurai beaucoup plus de temps pour garder Marie, c’est certain… mais je ne crois pas que ce soit ce que tu veuilles pour moi, non ?
Il est vexé. L’étau se resserre. Je suis faite comme un rat.
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, Raphaël. Je comprends… Bien sûr que je vais garder Marie. Je vais me débrouiller. Pars tranquille.
— T’es la meilleure, merci ma Ju.
Il se penche, m’embrasse d’une seule bise sur une seule joue. Je rougis, me retourne pour masquer mon émotion.
Raphaël dit au revoir à Marie, lui promet que ces quelques jours vont passer très vite. Marie l’enlace, minaude un peu en lançant des « tu vas me manquer, mon papa d’amour » qui me font penser qu’Œdipe a toujours de beaux jours devant lui. Puis elle retourne dans sa chambre, hurlant la chanson phare d’un Disney à base de souveraine glacée, qui pousserait le plus fervent républicain à haïr toute forme de liberté.
C’est ainsi que je me retrouve avec une petite fille rose de cinq ans.
Je sens monter un stress intense, en même temps qu’une grande euphorie.
Après tout, je suis maman pour la première fois.
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