La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 8 sur 25

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La vie qui m'attendait

8 - le Bon Vieux Temps

8

 

LE BON VIEUX TEMPS

 

En fin d’après-midi, Juliette m’accompagne jusqu’à la gare d’Avignon. Je saute dans le TGV de 17 h 41 en direction de Paris. Je n’en finis plus de prendre des trains. Pour une phobique comme moi, cela relève du masochisme. Finalement, je me surprends à baisser la garde, à me laisser bercer. Il faut dire que j’ai bien d’autres raisons de stresser, le train c’est du velours à côté du salmigondis que devient ma vie…

 

*

Sur le coup de 21 heures, je sonne chez mon père. Je ne suis pas sûre d’en être capable, mais je dois lui faire face. Je n’ai pas le choix. J’ai décidé d’aborder le sujet frontalement, sans préavis ni avertissement.

Je connais mon père, je connais ses réactions.

Je lirai entre les lignes, décoderai les rictus.

Je ne sais pas à quoi je m’attendais. J’imaginais naïvement qu’en découvrant ce que j’avais appris, mon père allait éclater en sanglots, tout avouer sur-le-champ. Avouer quoi, je ne savais pas bien, mais il y avait nécessairement quelque chose. Et s’il n’y avait rien à avouer, alors il serait ébranlé. Effrayé des conséquences pour moi, pour nous. Empathique. Protecteur. Un bon père de famille.

Je lui parle de Juliette, lui montre des photos d’elle et moi, ensemble.

Il ne bronche pas. Reste calme. Tourne l’affaire en dérision.

— Ma princesse, je me demande bien où tu vas chercher tout ça… tu as toujours eu beaucoup d’imagination, mais là… Est-ce que tu vas bien ? Je m’inquiète pour toi, tu sais… pour ta santé… j’ai l’impression que tu as maigri depuis que tu es partie de la maison… peut-être que tu devrais venir me voir plus souvent…

Je connais mon père par cœur. Je vois la gêne dans son regard fuyant, le léger tremblement de sa lèvre supérieure, malgré l’assurance factice qu’il affiche.

Sa réaction en forme d’esquive n’est pas la bonne. Elle n’est pas normale.

Dès cet instant, j’acquiers la certitude absolue que mon père me ment.

La discussion tourne court. Je m’assieds sur le canapé du salon, je baisse la tête, et les larmes affluent. Je ne maîtrise plus rien.

Lui maîtrise tout. Il maîtrise depuis trente-neuf ans. J’aurais dû me douter qu’il ne s’effondrerait pas. Il s’approche, pose une main sur mon dos recourbé.

— Ma chérie, ne pleure pas s’il te plaît, ça me fait mal de te voir comme ça… Tu devrais rester ici, avec moi. Je m’occuperais de toi, comme au bon vieux temps.

Cette expression, associée à son calme, à son sourire de premier communiant, tout cela me rend hystérique. Je me relève d’un bond. Deviens odieuse.

— Il n’y a jamais eu de bon vieux temps, papa ! Le bon vieux temps n’existe pas. Il n’y a eu que du mensonge, du toc, depuis toujours. Tu mens, papa ! Je ne sais pas ce que tu as à te reprocher, mais tu mens !

— Romane, je t’interdis de me parler de cette façon. Je suis ton père, point à la ligne. Je ne sais pas ce qui t’a mis des idées pareilles dans la tête mais je peux te jurer sur la tombe de ta défunte mère que je suis ton père, nom de Dieu !

Puis il me joue le refrain du « après tout ce que j’ai fait pour toi, comment oses-tu ? ». Mais déjà je n’écoute plus. Je suis ailleurs.

Que me cache-t-il ?

Il me demande quelques minutes. Il va me montrer, puisque nous en sommes là. Il revient. Étrangement vite à mon avis. Comme si les preuves attendaient depuis longtemps, prêtes à bondir. Comme s’il avait anticipé l’attaque de longue date. Je comprends qu’il ne lâchera rien. Il me tend des papiers. Un extrait d’acte de naissance. Un compte rendu médical au nom de ma mère, mentionnant une grossesse simple. Tout semble authentique, mais comment savoir ? Un papier, c’est si facile à falsifier. Et puis, il a été bien trop rapide. Si on me demandait de retrouver ma déclaration d’impôt de l’an dernier, ça me prendrait plus de cinq minutes… alors un compte rendu d’hôpital datant de 1976…

Je suis sûre que tout est faux.

— Tu mens, papa ! Tu demandes comment j’ose te parler comme ça ? Mais toi, comment oses-tu me regarder ? Comment oses-tu ? Je te raconte que j’ai une sœur jumelle et tu agis comme si j’étais folle ! Dis-moi la vérité ! Est-ce que tu crois que maman serait heureuse de nous voir comme ça aujourd’hui ? Est-ce que tu penses qu’elle serait fière de toi ?

Je m’arrête net. Je retiens mon souffle car soudain je lis dans les yeux de mon père quelque chose que je n’y ai jamais vu. Une forme de violence.

C’est à ce moment que je perds le contrôle et qu’il le reprend. Ou bien l’inverse, je ne sais pas. Mon père me gifle.

C’est la première fois de ma vie qu’il lève la main sur moi. Décidément. Je croyais connaître mon père, mais je me rends compte que je ne sais rien de lui, de l’homme qu’il a été. Mon père ne m’a jamais rien raconté de sa vie d’avant moi, à part sa vie avec ma mère, sûrement enjolivée par la puissance du souvenir – ou le mensonge. Cette évidence me saute au visage, littéralement. Je porte la main à ma joue, reste immobile un instant, choquée.

Je sens gronder en moi une colère sourde, mâtinée de tristesse et de peur. Quelque chose de fondamental vient de se briser, là, dans l’appartement de mon enfance. Je n’ai plus confiance en mon père.

Je me remets à pleurer, mais en réalité je gagne du temps. Mon cerveau tourne à plein régime. Certains éléments sont forcément faux dans le récit de mon père. Lesquels, je ne sais pas. Mais il ne semble pas décidé à coopérer.

Je me dirige vers la salle de bains. Il me suit. Je m’enferme à clef, continue de renifler, me passe de l’eau sur le visage en lui hurlant de me laisser tranquille. À travers la porte, il s’excuse. Une dizaine de fois. Il ne sait pas ce qui lui a pris de me gifler, il s’en veut tellement. Il se met à pleurer, lui aussi. Mais il maintient sa version des faits. Il est mon père. Il m’aime.

— Cette fille te ressemble, je ne peux pas dire le contraire. Mais il y a sept milliards d’individus sur Terre… sept milliards, Romane ! Les ressemblances existent, en ce bas monde. Tu es la seule, ma fille unique, ma fille adorée. Je t’aime, Romane, je t’aime tellement. Si tu as besoin de discuter, je suis là. Je serai toujours là pour toi, ma princesse.

Pendant qu’il me parle, je récupère des cheveux sur son éternelle brosse. Certains ont toujours leurs bulbes. Parfait. Je n’ai pas droit à l’erreur, il me faut un autre échantillon. Je saisis un coupe-ongles, avec lequel je sectionne quelques poils de sa brosse à dents. Cette scène de prélèvement aussi méticuleux qu’invisible est digne d’un mauvais épisode des Experts, c’est l’impression saugrenue qui me passe par la tête, au beau milieu de ce marasme.

Je sors en trombe de la salle de bains puis je m’échappe de l’appartement, ignore les cris de mon père, ses appels, ses SMS.

 

*

Je passe chez moi, constitue une valise en un temps record – dix petites minutes, je n’ai jamais été aussi rapide. Je décide de passer la nuit dans un hôtel près de la gare de Lyon, afin de ne pas subir l’intrusion de mon père chez moi. Je sais qu’il possède un double de mes clés, je n’ai aucune envie de l’écouter me convaincre de la véracité de ses mensonges.

Au fond de moi, une petite voix me crie toujours qu’il me dit peut-être la vérité. Qu’il n’est pas au courant de l’existence de Juliette, qu’il est mon père. Est-ce possible ? Son comportement de ce soir m’indique le contraire. Ou du moins indique autre chose. Il avait l’air tellement préparé. Tout sonnait tellement faux. S’il n’avait rien su, il aurait – comme moi – cherché à comprendre, plutôt que de sortir du chapeau quelques documents officiels.

En plein cœur de la nuit, j’identifie en trois clics – internet est une mine d’or – plusieurs entreprises situées en Espagne, en Belgique, aux États-Unis, proposant un service rapide, fiable, de qualité. Je décide d’aller au plus court, choisis la Belgique, et poste au petit matin une enveloppe contenant un ensemble de cheveux et poils de brosse à dents appartenant à Juliette, mon père et moi. L’idéal aurait été d’y inclure des prélèvements des parents de Juliette, mais elle n’avait rien sous la main. Et je ne veux pas attendre. Je dois savoir. Je pourrai consulter les résultats en ligne d’ici quatre à six jours.

Si mon père ne parle pas, son ADN parlera pour lui.

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