La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 2 sur 25

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La vie qui m'attendait

2 - Je Vais Bien

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JE VAIS BIEN

 

Mme Lebrun est toujours claire, nette, précise. C’est mon tempérament, tu me connais, ma petite Romane. Je la connais en tout cas suffisamment pour savoir qu’elle est foncièrement bienveillante. Pas le genre à colporter des ragots ou avancer des sous-entendus sans avoir réfléchi aux conséquences de ses paroles. Aussi, lorsqu’elle me demande avec précaution si tout va bien, je sens un frisson me parcourir. Mon corps se tend.

— Bien sûr, tout va bien. Mais c’est moi le médecin ici, c’est plutôt à moi de vous demander ça. Qu’est-ce qui vous amène ?

Je tente de dissimuler mon trouble derrière une jovialité forcée. Mme Lebrun prend une longue inspiration, plante ses yeux dans les miens.

— Je ne vais pas y aller par quatre chemins, ma petite Romane. Tu sais que je t’aime beaucoup. Tu sais que je n’ai pas d’enfant et… je t’ai toujours considérée comme… importante.

Pause. Trop longue. Ma nature de foldingue paranoïaque me pousse à imaginer le pire. Mme Lebrun va m’annoncer une terrible nouvelle, Mme Lebrun est mourante. Elle a l’air en pleine forme pourtant, mais je suis bien placée pour savoir à quel point une maladie peut être sournoise.

— Romane, j’étais à Marseille le week-end dernier.

Je me dis : qu’est-ce que ça peut bien me faire, madame Lebrun, votre petit voyage à Marseille ? Mais évidemment je me tais. Elle continue :

— Ma sœur a une fracture du col du fémur, je lui ai rendu visite. Elle est hospitalisée. À l’hôpital Nord.

— Je suis désolée pour votre sœur. Je suis certaine que tout va rentrer dans l’ordre très vite. Elle est encore jeune, il me semble. Ne vous inquiét…

— Ma sœur n’est pas le problème, Romane, elle s’en remettra. Le problème c’est toi.

Mme Lebrun vient de m’interrompre sèchement. Elle n’est pas dans son état normal.

— Je ne suis pas sûre de vous suivre… De quel problème parlez-vous ?

— Romane, je t’ai vue. À Marseille. J’étais descendue acheter un magazine à la boutique de l’hôpital, quand je t’ai vue entrer.

Punaise, Mme Lebrun a pété une durite.

— J’ai été intriguée. Parce que ton père ne m’avait pas dit que tu devais te rendre là-bas. Et puis surtout…

— Surtout quoi, madame Lebrun ?

— Surtout… tu étais déguisée. Tu avais mis une perruque rousse et une robe un peu trop décolletée à mon goût, mais enfin c’est le genre de robes qui se font aujourd’hui. Alors je t’ai suivie, sans rien dire. Je voulais savoir.

— Madame Lebrun, qu’est-ce que vous racontez ? Je ne suis jamais allée à Marseille de ma vie, et samedi dernier je suis restée chez moi à regarder une saison complète de série américaine. Vous avez vu quelqu’un qui me ressemble, et vous avez imaginé ce scénario improbable, voilà tout… Comment vous sentez-vous ? Avez-vous des douleurs au crâne en ce moment ?

— Ma petite Romane, ne te moque pas de moi. Je suis vieille, mais je ne suis pas stupide. Je vais très bien merci, et j’aimerais pouvoir en dire autant de toi… Je voulais juste te rappeler que… si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là. Je n’ai rien dit à ton père, bien sûr. Je serai muette comme une tombe.

Mme Lebrun semble véritablement touchée. Très inquiète pour moi.

— Tout ça est ridicule. Je ne sais pas quelle histoire vous avez fantasmée à mon propos, mais je vous assure que je vais parfaitement bien. Arrêtez de vous faire du mouron pour moi, j’ai bien assez de mon père pour ça.

— Romane, je t’ai vue, bon sang ! À l’autre bout de la France, pour que personne ne sache. Je t’ai suivie, j’ai vu le médecin te faire entrer dans son bureau. J’ai vu son regard grave, je t’ai vue tousser. Je t’ai attendue. Trente minutes plus tard, ton dossier médical sous le bras, tu as fondu en larmes. Tu as mis des lunettes de soleil pour cacher ton désarroi. Tu semblais dans un état second. Tu es partie très vite. Je me suis approchée de la porte du médecin, j’ai lu l’intitulé de la plaque…

Je ne comprends pas un mot de ce que Mme Lebrun me raconte. Je sens monter une crise. Ma respiration s’accélère.

Elle s’en aperçoit, se lève, pose une main sur mon épaule. Elle hésite une dernière fois, puis se décide :

— Romane, pourquoi as-tu rencontré le chef du service de pneumologie de l’hôpital Nord ?

 

*

Ensuite, j’ai perdu le fil de la conversation. Je me suis mise à flotter.

Mme Lebrun mettait tellement de force à me convaincre que j’étais réellement malade que je n’ai plus tenté de la contredire. Il fallait qu’elle sorte de mon cabinet, au plus vite. La chaleur me prenait à la gorge. Je suffoquais. J’avais besoin de respirer dans mon petit sac, mais je ne voulais pas le faire en sa présence, je ne voulais pas étayer ses hypothèses farfelues par des faits, des images concrètes. Je l’ai remerciée, elle m’a de nouveau promis qu’elle ne dirait rien à mon père, que cela resterait entre nous, m’a réitéré son soutien, et je l’ai poussée vers la sortie.

Une fois la porte close, je me suis assise sur le sol. Il m’a fallu dix bonnes minutes pour réguler mon rythme respiratoire.

J’ai expédié en moins d’une heure les quatre dernières consultations. Abrégé cette journée. Je ne parvenais plus à me concentrer, je devais rentrer chez moi. Réfléchir.

Mme Lebrun a vu une femme en détresse qui n’est pas moi, puisque je sais bien où j’étais samedi dernier. Punaise, elle me fait dire n’importe quoi, cette vieille cinglée – ce n’est pas moi, point barre, aucune justification à apporter. Mais Mme Lebrun n’est pas folle, justement. Son assurance m’a troublée, car elle semblait en pleine possession de ses moyens. Un détail dans ce qu’elle a dit m’obsède, plus encore que tout le reste. Elle a évoqué une perruque rousse. Je suis brune depuis l’adolescence, mais le roux est ma couleur naturelle. Je ne me souviens pas que Mme Lebrun m’ait jamais connue rousse. Bien sûr je ne suis pas la seule rousse sur Terre, bien sûr mon père a pu évoquer avec elle cette rousseur. C’est une coïncidence ou une affabulation, rien de plus, Romane.

Au cours de la soirée, la focalisation de mon esprit sur l’attribut capillaire de cette Marseillaise a laissé progressivement s’épanouir une hypothèse. Aussi insolite qu’excitante. Et si cette personne était de ma famille ? Cela pourrait expliquer une vague ressemblance. Et si la curiosité de Mme Lebrun me permettait de rencontrer enfin un membre de cette parenté dont mon père a toujours refusé de parler, et avec laquelle il a coupé les ponts après la mort de maman ?

Le décès de ma mère. L’élément qui a déterminé, j’en suis certaine, mes fêlures, mes peurs, celles de mon père, mon isolement, ma relation fusionnelle avec lui, si difficile à dépasser, ma vie, mon absence de vie.

Ma mère est décédée lorsque j’avais tout juste un an.

De la plus tragique des façons. En me sauvant.

Je ne garde aucun souvenir d’elle, ni de cet après-midi d’hiver. Des impressions, des sensations sont peut-être imprimées quelque part, dans une circonvolution de mon cerveau ? Rien de conscient, en tout cas. J’étais si petite.

Mon père m’a toujours dit qu’il faisait beau, ce jour-là. Qu’il fallait bien ça, « pour le dernier jour d’une déesse ». Qu’il n’aurait pas pu en être autrement. Depuis, j’éprouve une aversion irrationnelle pour le soleil des froides journées parisiennes. Ses rayons sont des lames qui me transpercent et reflètent à l’infini la mort de ma mère. Même si mon père m’a sans cesse répété, fataliste, qu’il n’y avait rien à faire, que c’était « la faute à pas de chance », je me suis toujours sentie responsable. Elle a donné sa vie pour la mienne. Si elle ne s’était pas précipitée pour projeter d’un coup sec ma poussette vers le trottoir, c’est moi qui serais morte. Mon psy balaie désormais cette culpabilité lancinante d’un revers de la main. Après toutes ces années de consultation, il faut que je passe à autre chose. Mais je n’y arrive pas. Lorsque je regarde des photos de maman, elle est tellement souriante, tellement belle, tellement mieux que moi, que je ne peux m’empêcher de penser que sa vie aurait mérité d’être prolongée.

Mon père a concentré sur moi tous ses espoirs, toute son attention, tout son amour. Voilà pourquoi il m’est si difficile de m’émanciper vraiment. Depuis toujours nous sommes une famille de deux personnes. Mon père a tourné la page du passé, soigneusement. Je n’ai jamais rencontré aucun grand-oncle, aucune grand-tante, personne, jamais.

Et voilà que soudain, Mme Lebrun m’offre une perspective nouvelle. Différente. Probablement sans fondement, mais qui sait ? On ne peut l’assurer comme ça, sans vérifier. J’ai forcément des cousins éloignés, je ne suis pas née par l’opération du Saint-Esprit, malgré le prénom de mes parents. Marie et Joseph. Je me suis toujours dit que si j’avais été un garçon, ils m’auraient peut-être appelée Jésus… et que je l’avais échappé belle.

Mais je digresse. Pour mieux revenir au sujet qui m’obsède, depuis la révélation de Mme Lebrun : j’ai envie de rencontrer cette femme. J’ai besoin de savoir. D’en avoir le cœur net.

Je suis allongée sur mon lit. Impossible de fermer l’œil.

Mme Lebrun m’a aiguillonnée. Ce qu’elle a remué en moi va bien au-delà de la curiosité. Elle est tellement sûre d’elle, sûre de m’avoir vue moi, que c’en est angoissant. Et exaltant. Depuis combien de temps ne m’est-il pas arrivé quelque chose d’aussi excitant ? J’essaie de rassembler mes idées, elles partent dans tous les sens. Morbides, parfois. Euphorisantes, souvent.

2 heures du matin, je ne dors toujours pas.

Je repasse les paroles de Mme Lebrun en accéléré, au ralenti.

Il fait une chaleur insupportable dans mon appartement. Je décide de prendre une nouvelle douche. Froide. Le jet glacé heurte mon visage, et soudain je sais quoi faire. Je sors de ma salle de bains en hâte, une serviette nouée sur la poitrine. Je suis encore trempée, mais peu importe.

Nous sommes en plein mois de juillet, je suis en congés dans trois jours, n’ai toujours rien prévu. Je suis libre comme l’air marin, lequel me fera sûrement le plus grand bien. Je vais partir pour Marseille. Explorer en profondeur cette ville dans laquelle je n’ai jamais mis les pieds.

J’allume mon ordinateur et commence à organiser mes vacances, frénétiquement.

Je crois que je n’ai pas ressenti une telle excitation depuis longtemps.

Je vais visiter les calanques. La Canebière. Le Panier. La Cité Radieuse.

Et l’hôpital Nord.

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