La vie qui m'attendait

Julien Sandrel · Chapitre 21 sur 25

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La vie qui m'attendait

21 - Vendredi DE VIE OU DE MORT

21

Vendredi

DE VIE OU DE MORT

 

Je pourrais rendre à Juliette la place qui lui a été volée.

Je pourrais donner ma vie pour Juliette.

Je pourrais la sauver.

Juliette voulait que je prenne sa place dans sa vie. En réalité, je pourrais prendre sa place dans la mort, moi qui ai vécu avec notre vrai père, toutes ces années.

Est-ce possible, vraiment ? Il ne s’agirait pas que je me sacrifie, et qu’un problème d’ordre technique, ou éthique, vienne se mettre en travers de la route. Nous mourrions alors toutes les deux, tout cela n’aurait servi à rien.

Réfléchis, Romane, réfléchis.

Je connais bien le processus de greffe, j’ai suivi l’attente, puis la convalescence de trois de mes patients. Je me connecte sur le portail de l’Agence de la biomédecine, afin de vérifier que mes connaissances sont à jour. Elles le sont.

Pour que mon don d’organes soit pris en compte, il faut impérativement qu’il n’y ait aucun doute sur mon suicide, sinon une enquête pourrait être ouverte pour homicide, faisant perdre un temps précieux. Je devrai donc laisser une lettre sans équivoque, et faire en sorte que des témoins m’aient vue entrer seule dans ma dernière résidence. Il faut également qu’aucun lien de parenté avec Juliette ne soit décelable. En France, le don d’organes est anonyme. Les familles des donneurs et des receveurs ne connaissent pas l’identité de l’autre partie. Mon sacrifice aurait du mal à passer les barrières des comités d’éthique s’il était avéré que Juliette est ma sœur. Pour l’hôpital, la sœur de Juliette s’appelle Laurence Delgrange – le nom que Juliette m’a inventé lorsqu’elle m’a désignée comme sa « personne de confiance ». Pour les autorités, Juliette est fille unique.

Lorsque mon corps sera découvert, j’aurai dans mes poches ma carte de donneuse d’organes et ma carte d’identité. Sur ce document collector émis en 1992, l’adolescente aux cheveux noirs et au nez trop large ne ressemble en rien à la Juliette Delgrange d’aujourd’hui. Étant donné mon mode de vie, toute autre recherche me concernant (passeport, carte d’identité plus récente, publications sur internet) s’avérera, bien entendu, totalement vaine.

Il faudra en revanche que mon visage ne soit pas reconnaissable. J’y veillerai. Ça ne sera pas un problème. Mon père, qui a toujours eu peur que je me fasse agresser, m’a offert il y a cinq ans quelques séances d’entraînement au tir accompagnées d’une arme à feu. Cette paranoïa me servira enfin, dans les derniers instants de ma vie.

Demain dès la première heure, j’irai récupérer l’arme, chez moi à Paris.

La nuit suivante, je prendrai une chambre d’hôtel à deux pas de l’hôpital Nord. J’appellerai les secours, j’attendrai quelques minutes, et lorsque j’entendrai les pas des pompiers dans le couloir, je mettrai fin à mes jours. Efficacement. Je sais exactement comment faire pour préserver mes poumons. Et les offrir à Juliette.

Ainsi, on retrouvera une femme, sans aucun lien de parenté avec Juliette Delgrange, à la compatibilité histologique parfaite – l’analyse qui sera menée ne révélera que la compatibilité, pas la gémellité –, possédant des poumons formidables : je n’ai jamais fumé de ma vie, et mon hyperventilation est purement psychologique, tous les examens de la Terre l’ont attesté. Une personne d’une corpulence comparable, décédée à moins d’un kilomètre de l’hôpital Nord. Un coup de chance, pour cette patiente placée en « Super Urgence ».

Bien sûr, la greffe pourrait ne pas prendre, mais avec des poumons exactement identiques à ceux du receveur, la probabilité d’un rejet serait extrêmement faible, j’en suis convaincue. Juliette aurait toutes les chances de s’en sortir. Juliette pourrait continuer sa vie, auprès des siens. Marie serait heureuse, Paola et Gabriel seraient heureux…

Moi qui n’ai rien réussi dans ma vie, j’ai encore le pouvoir de réussir ma mort.

Qu’elle soit belle, généreuse, utile.

Mon père perdrait une fille, mais en gagnerait une nouvelle.

Bien mieux que l’autre.

Bien plus apte au bonheur.

Vraiment ?

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CETTE ENFANCE-LÀ

 

C’est difficile d’être père. C’est difficile d’élever seul son enfant.

J’ai fait de mon mieux, Romane.

Dès ta naissance, je n’ai eu qu’une peur : qu’il t’arrive quelque chose. Que tu meures. Que tu m’abandonnes, toi aussi. Alors, j’ai travaillé à réduire les risques.

En éloignant ta jumelle, d’abord. En te protégeant coûte que coûte, ensuite.

J’ai bien conscience que dans mon cas, il ne s’agissait pas de simples précautions. J’étais anxieux à l’idée de te laisser dormir seule, de te laisser marcher, expérimenter par toi-même. J’ai toujours eu un mal fou à accepter de déléguer à d’autres adultes la responsabilité de ta surveillance. On ne peut que compter sur soi dans la vie, je l’ai appris dans la douleur.

L’hôpital était synonyme de gardes, de travail nocturne régulier. Comment aurais-je pu te laisser dormir loin de moi ? J’avais abandonné Marie, ta mère, ce premier jour de 1976, et ce fléchissement avait été fatal. Je ne pouvais me résoudre à me séparer de toi une seule nuit. J’étais le plus apte à te protéger. Le seul, l’unique. Celui qui désirait ton bonheur plus que tout, qui te faisait passer avant tout le reste, bien avant sa propre existence.

Alors pour mieux te surveiller, j’ai tout d’abord songé à me mettre à mon compte. À exercer mon métier en cabinet. Mais peu importe ce que je faisais, les images de Marie sur ce lit glacial me revenaient. La vue d’un pansement, du sang, suffisait à me faire défaillir. Je pensais le problème passager, mais il a rendu mon quotidien invivable. Le 1er janvier de l’année suivante, j’ai décidé de tourner la page définitivement. Changer de vie, de métier. J’ai choisi un travail au calme, éloigné des cris de douleur, qui me laissait le temps de t’élever, de t’aimer. Je pensais y rester quelques mois. J’ai surveillé le parc des Buttes-Chaumont durant trente-cinq heureuses années. J’ai aimé cette vie. Bien sûr, mon salaire n’était plus le même, mais ce que j’y ai gagné en sérénité, en respiration, en temps disponible pour toi, mon amour, est inestimable.

Nous avons déménagé, nous sommes rapprochés de ce quartier populaire dans lequel je travaillais désormais. J’ai décidé de tout modifier, de réenchanter nos vies, notre histoire. J’ai décidé de ne jamais te raconter le passé. De te tenir à l’écart de mes blessures d’enfance. De mes blessures d’adulte. Je ne pouvais pas, je ne pouvais plus, raconter ce qu’il s’était passé réellement le jour de ta naissance. Je ne pouvais pas, je ne pouvais plus, raconter ces gestes, la mort de celle que j’aimais au-delà du raisonnable. L’abandon de Juliette, dont le visage en pleurs dans cette couverture revenait me hanter chaque soir avant de m’endormir, me grignotait à petit feu. Je ne pouvais pas, je ne pouvais plus revivre tout cela, même en paroles. Cela aurait soulevé bien trop de douleurs.

Je voulais que tu gardes de Marie l’image de la femme solaire qu’elle était. Que tu saches qu’elle t’avait aimée plus que tout. Je voulais qu’elle reste vivante, dans mon cœur comme dans le tien. Son décès était malheureusement le seul fait que je ne pourrais jamais changer, même si c’était celui que j’aurais voulu rayer d’un coup de couteau. Alors j’ai réinventé la mort de ta mère. J’ai imaginé une année avec elle. Une année à trois, avec une belle photo, des anecdotes, des joies. Puis j’ai inventé une balade en famille, un jour de sacrifice rempli de lumière, de courage. J’ai voulu faire de Marie l’héroïne qu’elle méritait d’être. Prête à tout risquer par amour pour toi, sa fille. Pas de cri, pas de larme, pas de souffrance. Juste une mort héroïque, un choc bref, absolu, presque beau. Pour te sauver.

Ton entrée à l’école a été un déchirement. Je n’avais pas le choix, bien entendu. Tu grandissais, je devais te laisser évoluer, vivre ta vie d’enfant. Je comptais les heures qui me séparaient de la mal nommée « heure des mamans ». Quelle ignominie, ce terme, pour les gosses qui n’en ont plus. Quelle angoisse, ces journées à ne pas t’avoir sous les yeux.

J’ai dû t’apprendre à te blinder, t’immuniser. Un enfant averti en vaut cent mille. Je t’ai énuméré les pires horreurs qui pouvaient arriver à une petite fille, à une adolescente, à une adulte. Afin que tu te méfies, que tu te construises une carapace solide, réfléchisses aux conséquences de tes actes avant d’entreprendre quoi que ce soit. Je t’ai transmis toutes mes peurs, j’en suis conscient. Je ne pouvais pas faire autrement. Je devais te rendre invincible, intouchable. Je t’ai transmis la volonté farouche de te défendre, et les meilleures méthodes pour y parvenir, en toutes circonstances. Mais j’ai aussi alimenté dès le plus jeune âge ce qui aujourd’hui t’encombre. Une certaine paranoïa, qui à l’époque me semblait saine, nécessaire.

En 1985, l’épisode de la cheville cassée, a joué un rôle fondateur dans ton orientation professionnelle. Lorsque j’ai été appelé par ton institutrice de CM1, j’ai vécu, ce jour-là, un moment de détresse insensé. Lorsque la voix de cette femme a retenti dans le combiné de mon téléphone, j’ai cru qu’elle s’apprêtait à m’annoncer ton décès. Ce coup de fil a ravivé la douleur de la perte, sa morsure a fait sauter les coutures de toutes mes mutilations passées. J’ai très vite compris qu’il ne s’agissait de rien de bien méchant, mais j’ai perdu pied. J’ai su qu’il me serait désormais impossible de veiller sur toi 24 h/24, que tu acquerrais de plus en plus d’autonomie, et que je ne pourrais bientôt plus continuer à te garder en cage.

C’est à ce moment précis que j’ai décidé que tu deviendrais médecin. Ce métier que je ne pouvais plus exercer, ce serait le tien.

Je devais faire en sorte que tu connaisses ton corps parfaitement, que tu en identifies le moindre dysfonctionnement, que tu saches te soigner, que tu saches te sauver, le moment venu. Dès cet instant, je suis sûr que tu t’en souviens, j’ai commencé à t’entraîner dans d’innombrables parties de Docteur Maboul, à t’offrir des cassettes d’Il était une fois la vie, des livres sur le corps humain… Je voulais que tu trouves ce métier amusant, attirant. Dès l’âge de douze ans, tu déclarais gaiement que tu serais généraliste. J’étais fier, satisfait. Soulagé.

Pour le reste – les transports, les accidents domestiques, les délinquants de tous bords –, t’inculquer un sens aigu du danger était tout ce que je pouvais faire. Je l’ai fait. Longtemps, j’ai estimé avoir réussi. Désormais je me rends bien compte qu’en te transmettant mes peurs, j’ai nourri ton hypocondrie, tes angoisses. Mais je ne peux pas changer le passé.

Aujourd’hui tu es en vie, tu es belle, tu es resplendissante, te voir chaque jour me remplit de bonheur.

Je t’aime, Romane. Plus que tout.

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