La vie qui m'attendait
II - Jours
II
JOURS
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10
Lundi
NOUVEAU LOOK, NOUVELLE VIE
Juliette m’attend sur le parking de la gare, debout devant sa Twingo rose – je déteste le rose, ça tombe bien. Lorsque je lui ai expliqué, la veille, que je ne savais pas conduire, elle s’est gentiment moquée.
— Je me demande bien comment tu as pu survivre jusque-là… et sinon tu as l’eau courante chez toi, dans ta petite capitale ?
Elle n’a pas tort. Ne pas avoir le permis, c’est assez exceptionnel pour quelqu’un de ma génération. Mais les transports en commun parisiens me font moins peur qu’un véhicule conduit par mes soins. Je n’ai jamais sauté le pas et n’en ai jamais souffert, bien au contraire.
Plus je m’approche de la voiture, plus je prends conscience de la beauté de Juliette. Naturelle et sophistiquée à la fois. Légèrement maquillée, les cheveux relevés, retenus par une simple pince. Lumineuse, étincelante sans en avoir l’air, dans son ensemble chemisier fluide, short en jean, sandales en cuir tressé. Le contraste avec mon allure – cheveux bruns effet « saut du lit » (pas coiffés, en vérité), tee-shirt bleu informe et jupe banale – est saisissant. Il y a du boulot pour me hisser à son niveau. Un adjectif du XVe siècle se fraie un chemin dans mon esprit, je n’en trouve pas d’autre. Tant pis.
— Juliette, tu es pimpante !
— Merci… mamie !
Grand sourire. Je prends un air choqué, elle continue :
— Je te taquine, elles sont géniales tes expressions anachroniques. Il va juste falloir que tu les mettes de côté quelques jours.
Je me creuse la tête pour répondre quelque chose d’inspiré et animer de nouveau ses yeux pétillants.
— No problemo, je peux parler au top de la caillera chanmé si je veux !
Juliette éclate de rire mais s’arrête net. Elle se retourne pour éviter que je la voie et tousse de longues secondes. Tout en continuant de se marrer, malgré tout.
— OK, Romane, on progresse dans le vocabulaire, mais là tu es restée coincée dans les années 90… tu as donc un Tamagotchi, un radiocassette et tu danses le Mia en regardant Hartley cœurs à vif… plus que vingt ans à rattraper. On a une journée. On est large.
Je lui demande si elle se sent suffisamment bien pour conduire, elle me répond « oui, bien sûr, je ne suis pas encore morte » en souriant. J’ai le sentiment que Juliette pourrait égayer n’importe quelle situation dramatique. Je sens en elle une force, une envie de vivre qui déplacerait des montagnes.
Elle m’expose en conduisant le programme de la journée. Ultra-chargé. Elle s’éclipsera demain à la première heure, son rendez-vous à l’hôpital étant fixé à 9 h 30.
Juliette m’explique que sa fille ne sera pas là de la semaine, finalement. Elle devait la récupérer aujourd’hui, mais elle est parvenue à convaincre Raphaël, son ex-compagnon, d’intervertir leurs semaines. Sans rien lui révéler, bien entendu. Juliette ne s’est pas mariée avec Raphaël, Juliette est « contre le mariage, les engagements solennels, toutes ces conneries », mais elle a gardé d’excellentes relations avec lui. Elle l’aime toujours, d’une certaine façon. Différemment, bien sûr. Mais il est le père de sa fille, leur lien demeure puissant.
— Raphaël gardera Marie jusqu’à lundi prochain. Ce sera plus simple pour toi, tu auras déjà pas mal de choses à gérer, sans en plus te coltiner ma princesse.
Juliette pense avoir bien fait. Son intention est des plus louables. Je ne dis rien, parviens à contrôler mes émotions. Mais je suis extrêmement déçue. Cela fait des années que je ressens ce que de nombreuses personnes encore seules à mon âge ressentent, et qui pèse plus lourd encore que la solitude : le manque d’enfant. M’occuper de ma nièce quelques jours en prétendant être sa mère me mettait en joie. Mais Juliette a raison, ce sera plus simple comme ça.
Nous serpentons quelque temps à travers de grandioses paysages émaillés de vignobles provençaux. La lumière est aveuglante, presque noire. Je plisse les yeux, et déjà je distingue, à flanc de colline, le village de Châteauneuf-du-Pape, surmonté d’un donjon dont Juliette m’apprend qu’il est un vestige de l’ancienne résidence des souverains pontifes, construite au XIVe siècle. La voiture s’immobilise dans une rue médiévale étroite, à l’ombre d’épais murs de pierre. Nous nous asseyons sur une poutre de bois brut scellée dans un bloc de roche, et Juliette sort deux bouteilles d’eau de son sac à main – un « it bag de créateur », selon ses propres termes, un simple cabas en toile décoré de sequins argentés, d’après moi. Nous buvons quelques gorgées, renversons la tête et observons le ciel. Un dernier silence avant le tumulte des jours à venir. Un îlot de fraîcheur au cœur du bouillonnement. Un instant de recueillement.
Juliette se tourne vers moi. Elle semble heureuse, apaisée.
— Nous sommes à une demi-heure de chez moi, j’ai dû mettre les pieds ici deux fois dans ma vie, j’ai pensé que ce serait l’idéal pour une petite séance de relooking en toute tranquillité. Je connais trop de monde à Avignon, l’ensemble du plan tomberait à l’eau si l’un de mes voisins nous surprenait côte à côte. Et puis, ça nous permettra d’enchaîner sur un bon restaurant… et du bon vin !
— Hmm… es-tu certaine de vouloir boire de l’alcool ? Je ne suis pas sûre que ce soit bien raisonnable… et puis tu dois conduire après…
Elle me fout la frousse avec tout ça. Je lance machinalement la main dans mon sac, à la recherche de mes alliés de papier. Elle s’en aperçoit.
— Ça va, Romane, déstresse. Oui, je peux boire un petit verre de vin, non, ça ne va pas me tuer, non, je ne vais pas nous envoyer dans le décor… lâche tes sacs à vomi, tout va bien, la situation est sous contrôle. Allons-y !
Elle me tend la main, comme pour m’inviter à danser. Je pose ma paume dans la sienne, esquisse un simulacre d’entrechat, et nous nous dirigeons vers le salon De quoi j’ai l’hair. Je prie pour qu’ils soient meilleurs en coiffure qu’en jeux de mots. Nous entrons, et Juliette explique le plus simplement du monde qu’il faudrait que je ressorte de là en étant sa copie conforme.
— Nous nous ressemblions tellement quand nous étions petites, nous aimerions retrouver cette sensation aujourd’hui, nous sommes tellement proches, vous savez…
La coiffeuse – au look improbable d’icône gothique cagole –, est ravie de ce défi, qu’elle prend très au sérieux. Couleur, coiffure, puis maquillage. Tout y passe, conseils patients à l’appui – il faut dire que le mascara, l’eye-liner, le fond de teint… tout cela est exotique pour moi, je n’en ai mis que trois ou quatre fois dans ma vie.
Deux heures plus tard, je suis une autre.
Je suis elle.
Lorsque je me vois dans la glace, une fois la transformation achevée, je ne parviens pas à retenir mes larmes.
Mes pensées se bousculent. Je me dis que ça n’est pas moi, que c’est Juliette que je vois. Que d’ici quelques jours je redeviendrai Romane, et que tout ça disparaîtra, s’envolera avec le carrosse.
C’est étrange, car en même temps, je me dis tout le contraire. Que ce jour marque peut-être pour moi un nouveau départ, qu’il ne tient qu’à moi de rester cette femme-là. Que j’ai le droit, moi aussi, de me sentir belle. Car je me sens belle, là, devant ce miroir de salon de coiffure. C’est un moment d’une force insoutenable, pour moi qui n’ai jamais eu qu’une piètre estime de mon physique. Mes vêtements me paraissent soudain totalement décalés, j’ai envie de les jeter, de les brûler. « C’est l’étape d’après, nous allons y venir », affirme Juliette en riant. Je continue de pleurer doucement, et la coiffeuse peste car je viens de détruire en quelques instants tout son travail en matière de maquillage. Juliette et moi nous esclaffons comme deux idiotes. Alors, ma finalement très talentueuse relookeuse ravale sa fureur et rit avec nous.
Pendant le déjeuner qui suit, Juliette passe en revue les consignes concernant la librairie et son appartement. Alors même que je n’avais pas encore dit oui, elle a profité de mon aller-retour à Paris pour préparer et imprimer un document reprenant les informations principales. Juliette le complétera en cours de journée, au fil de nos discussions. Codes d’accès, horaires d’ouverture, quelle clé pour quelle porte, liste des numéros de téléphone de sa mère, son père, Raphaël, sa meilleure amie Corinne (« elle est en vacances en Bretagne elle ne devrait ni t’appeler ni venir te voir cette semaine »), arbre généalogique simplifié, anecdotes sur l’un, sur l’autre, phrases à placer à sa mère ou son père « pour faire plus vrai »… Ces pages sont un véritable kit de survie qui m’apparaît tout de suite indispensable, mais qui me met également un bon coup de pression.
Je prends conscience peu à peu de l’immensité de la tâche qui sera la mienne. Juliette le sent, réussit à m’apaiser. À dédramatiser.
— Il n’est question que de quelques minutes avec chacun d’eux. Raphaël et Marie sont partis chez mes ex-beaux-parents, du côté de Nice. Ma mère, c’est sûr que tu la verras, elle passe au moins trois fois par semaine à la boutique. Elle va peut-être t’inviter à dîner, mais tu peux refuser, dire que tu as autre chose de prévu, que tu es fatiguée… Mon père, je ne suis pas certaine que tu le croises. Il trouve qu’il fait bien trop chaud pour sortir en ce moment, alors il reste chez lui – chez eux. Ils ont une baraque avec piscine et climatisation en périphérie d’Avignon, c’est son havre de paix, alors s’il peut éviter de déambuler au milieu des festivaliers éméchés, ça l’arrange.
Juliette fait une pause. Prend le temps de respirer. Me sourit.
Je l’admire. Lui souris en retour. Je me garde bien de lui hurler à quel point je brûle de rencontrer ses parents. Juliette n’évoque plus nos origines. Elle ne semble pas habitée de ce besoin de savoir, cette fièvre qui ne me quitte plus. Ces éléments pourtant si importants, Juliette les occulte. Est-ce que tout ça passerait au second plan pour moi aussi, si j’étais à sa place ? Oui, bien sûr. Elle a sans doute raison. Il lui faut diriger ses forces vers le combat le plus rude, le plus urgent. À quoi bon remettre en question toute sa vie au moment où elle se prépare à affronter la mort ? Sur un navire à la dérive, nous avons tous besoin d’un cap, d’une boussole en état de marche, pour ne pas s’abîmer sous le poids de la panique, des incertitudes.
— Tout va bien se passer, Romane. Les clients de la librairie, ou mes connaissances avignonnaises, ça fait beaucoup de monde, mais tu n’auras qu’à faire semblant, dire bonjour poliment, lancer un joli sourire franc, et le tour sera joué. S’ils engagent la conversation, laisse-les parler en premier, comme ça, tu entendras s’ils disent « tu » ou « vous », s’ils ont plutôt l’air de bien te connaître ou pas…
Nouvelle pause. Nouvelle toux, douloureuse. Nouveau sourire.
— Et puis… on vit dans un monde surconnecté, où l’on est sursollicité, alors la bonne vieille méthode du coup de fil auquel tu dois répondre, du rendez-vous que tu ne peux pas rater et qui t’oblige à partir, ça marche toujours. Et si quelqu’un te signale quelque chose que tu aurais oublié, prends-le comme un jeu. Ça arrive. On a tous droit à l’erreur, non ?
Elle a sans doute raison. Je me fais trop de mouron, comme d’habitude. Il faut que je me calme.
*
De retour à Avignon, nous prenons bien soin de ne pas arriver chez Juliette ensemble. Elle me dépose près des remparts, et je finis le trajet à pied, guidée par mon smartphone. Il y a toujours autant de monde dans les rues, mais j’ai l’impression qu’il fait moins chaud aujourd’hui. Ou bien suis-je en train de m’habituer ? Je n’ai pas eu le temps de consulter une quelconque application météo, je ne sais pas si l’alerte canicule a été levée, mais je respire mieux.
Je passe une partie de l’après-midi à apprendre à m’habiller comme Juliette, puis j’observe quelques photos, je m’imprègne des visages de ceux qui deviendront « mon entourage » d’ici quelques heures. Juliette me demande si je peux lui montrer une photo de mon père. Elle n’avait pas osé me le demander la veille. Je n’en ai aucune. Je n’y avais même pas pensé. Mon père a toujours été phobique des prises de vues, et l’avènement des smartphones n’a rien arrangé. Il pense, comme moi, que laisser traîner des images de soi dans un objet si facile à voler ou pirater est dangereux. N’importe qui peut s’en emparer, la NSA, des hackers, un simple pickpocket. Ni lui ni moi n’avons une quelconque envie de voir notre visage associé à une scène de crime, un faux passeport. Alors nous ne prenons pas de photo. Jamais. En fait, celles que Juliette et moi avons prises la veille, ensemble, sont les seules images dans mon smartphone. Juliette rit et affirme que nous sommes une belle brochette de paranos. Elle n’a pas tort.
Je travaille ensuite à intégrer les manies de Juliette, ses habitudes. Juliette se ronge les ongles, mord son stylo-bille, entortille ses cheveux autour de son doigt lorsqu’elle parle, ponctue ses interventions de « c’est clair » ou de « tu vois ce que je veux dire ? » automatiques… je vais essayer de les imiter.
Enfin, elle me parle de la librairie. Je lui dis que je ne suis pas très littéraire, que je ne vais pas savoir conseiller les clients.
— Tu sais, tout le monde n’est pas en demande de conseil, surtout en cette période estivale. Certains viennent acheter un livre précis, d’autres se balader dans une boutique climatisée pour quelques minutes. Si tu ne sais pas répondre, ne t’inquiète pas, tu n’es pas censée tout savoir. En revanche, je te préviens, tu risques d’avoir droit à quelques perles…
— Quelques quoi ?
— Des perles… Des gens qui viennent te demander si par hasard tu n’aurais pas « En attendant Golio » de Beckett, « Le zoo de Hurlevent » ou les Poésies complètes de Rambo…
Je me mets à glousser.
— Je suis sûre que tu exagères… ça ne doit pas t’arriver si souvent que ça, de telles demandes, si ?
— Plus souvent que tu ne l’imagines… Promets-moi de m’envoyer un SMS si quelqu’un vient te demander l’« Antigode » d’Anouilh, le « Colonel Choubert » ou « Ça glisse dans la vallée » !
Je pleure de rire, mais je promets, entre deux reniflements. Croix de bois, croix de fer.
Juliette m’apprend ensuite les rudiments techniques du métier. A priori, je n’aurai rien d’extravagant à faire cette semaine, les commandes majeures sont passées, le stock est plein.
— Mais il y a toujours quelqu’un qui a besoin d’un livre que tu n’as pas, il faut que tu saches manier le logiciel de commande. Et la caisse, bien sûr.
Je ne suis pas très douée dès qu’il s’agit d’ordinateur, alors ce qui lui aurait peut-être pris trente minutes avec quelqu’un d’autre nous prend une bonne heure. Elle ne se plaint pas. Explique, inlassablement, toujours avec le sourire. Elle tousse, s’essouffle, repart. J’ai mal pour elle. Plus je passe de temps avec elle, plus je me dis que la maladie n’a pas le droit de la menacer de la sorte. Qu’elle mérite de vivre. Mon cœur se serre à chaque déchirement de sa poitrine.
Je passe à ses côtés une soirée fantastique. Nous dormons peu, mais nous dormons, faisant bloc dans son grand lit. Peut-être ont-elles l’air un peu ridicule, ces deux petites filles de trente-neuf ans qui se tiennent la main toute la nuit. Les deux gamines s’en moquent. Elles sont ensemble. Elles n’ont pas l’intention de se quitter une seconde.
*
Lorsque le mardi arrive, je ne sais pas si je suis totalement rassurée.
Mais je crois que je suis prête.
À 7 h 30, Juliette m’enlace longuement.
Je récupère son iPhone, lui tends le mien. C’est sans doute l’objet le plus personnel que nous ayons de nos jours. Il y a tout dans un smartphone. L’échanger revient à échanger sa vie. C’est exactement ce que nous sommes en train de faire.
Juliette a le regard humide en me disant au revoir. Le taxi l’attend, elle doit me laisser, je ne peux pas la suivre, on pourrait nous surprendre. Alors qu’elle lâche mes mains et me sourit, je vois passer une terrible vague de tristesse dans ses yeux. Je referme la porte, et cette même vague déferle dans les miens. J’ai l’étrange sensation que je viens d’étreindre ma sœur pour la dernière fois. Je tente de chasser cette idée noire, mais elle s’accroche, cruelle, à la paroi de ma boîte crânienne.
Pourtant je ne dois pas m’apitoyer. Je n’en ai pas le temps.
J’ai une coiffure, un maquillage à reconstituer – Dieu sait que je n’en ai pas l’habitude –, et une librairie à ouvrir. J’ai une journée de mensonge à vivre.
Je prends une grande inspiration, et m’attelle à mon invraisemblable promesse. Malgré les émotions extrêmes qui m’agitent, à mesure que je me transforme en Juliette, je sens une joie confuse m’envahir. Une forme de bonheur, peut-être.
Parce que je rends service à ma sœur.
Parce qu’au fond de moi, je suis convaincue qu’elle va s’en sortir.
Parce que j’ai compris que me savoir là, à assurer ses arrières, la rend plus sereine, plus armée, plus apte à affronter sa maladie.
Parce que je sais que ce que je fais n’est pas seulement pour elle. Si j’ai accepté, c’est pour moi, aussi. C’est pour moi, avant tout.
Je suis fébrile, nerveuse, exaltée, troublée.
Je finis d’appliquer mon rouge à lèvres. Je souris à cette nouvelle venue, dans le miroir. Je ne la trouve pas si mal, après tout.
Tout, en elle, a l’air furieusement vivant.
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