La vie qui m'attendait
24 - Samedi AINSI SOIT-IL
24
Samedi
AINSI SOIT-IL
Il est 12 h 03. J’aperçois le taxi, stationné en face.
Je suis totalement perdue.
Suis-je manipulée par tout le monde ? Dans quel but ? J’essaie de distinguer le vrai du faux, mais je n’y parviens pas.
Je ne comprends plus rien.
Pourtant, je dois y aller. Car deux choses sont absolument certaines : Juliette est ma sœur, l’ADN ne ment pas. Et Juliette va mourir si elle n’est pas greffée dans les jours qui viennent – jamais le personnel d’un grand hôpital ne jouerait la comédie sur un sujet aussi grave, nous ne sommes pas dans le Truman Show. Quelles que puissent être les explications de ces photos de mon père et Juliette réunis, ma décision ne changera pas. Je me répète que je n’ai pas le choix, mais me rends compte que si, justement, je l’ai toujours eu. Je l’ai toujours. J’ai choisi de donner à ma sœur une chance de survivre.
Je jette un dernier coup d’œil à l’appartement. C’est donc là que s’achève cette histoire. Ne pas flancher. Rester solide. Courageuse. Droite dans mes bottes. Ce que je m’apprête à faire est l’acte le plus difficile que je n’aie jamais eu à exécuter, bien sûr. Un tel don est loin d’être sans danger. Je ne peux pas être certaine d’en sortir intacte, je le sais pertinemment.
Je descends les marches, une à une. Je prends le temps. Je ne suis pas à quelques secondes près. C’est étrange, c’est la première fois de mon existence que j’ai une conscience aussi aiguë de mon propre corps. J’ai l’impression de ressentir jusqu’au moindre mouvement de fluide. Les pulsations du sang dans mes tempes. Les battements de mon cœur, qui s’accordent, dans une esthétique quasi parfaite, au rythme de mes pas. À mesure que je me rapproche de la rue, la pessimiste en moi s’apaise, une bonne fois pour toutes. Je me force à ne voir que le positif, le bonheur. Je dis adieu à ma vie d’avant, car quoi qu’il advienne, je sais que désormais tout sera différent. Ou ne sera plus. Je suis à Cannes, ma montée des marches est une descente.
Sur la marche no 3, le goût de la glace partagée avec Marie quelques instants plus tôt.
Sur la marche no 4, la saveur sucrée du baiser de Désiré.
Sur la marche no 10, la voix de mon père, son timbre si doux, ses « je t’aime ».
Sur la marche no 12, son sourire à la sortie de l’école, lorsqu’il me prenait dans ses bras, me couvrait de baisers, m’appelait son petit amour, et me tendait un morceau de pain chaud.
Sur la marche no 15, toutes les fêtes de Noël de mon enfance, les bougies, les chants, les guirlandes lumineuses, les jouets tant espérés. Le sourire de mon père, encore et toujours.
Sur la marche no 17, la photo de mes parents. Si belle, si parfaite. Je l’ai tellement scrutée. Je l’ai tellement aimée, cette photo. Ce sera sans doute l’image que je convoquerai, au tout dernier instant. Même si elle n’existe pas.
Sur la marche no 20, ma mère. Toute ma vie, j’ai pensé lui être inférieure, ne pas mériter d’exister à sa place. Ce matin, j’ai douté. Peut-être qu’il n’y a pas d’un côté les êtres solaires et de l’autre les moins que rien. Peut-être que ma mère aurait été fière de moi. Qui sait ? Alors que Juliette ou moi allons peut-être la rejoindre, la rencontrer pour la première fois, je me demande si elle savait. Avait-elle conscience d’abriter, au creux de ses entrailles, deux jumelles, deux sœurs rigoureusement identiques ? Savait-elle que la vie les séparerait ? Comment imaginait-elle ses trente-neuf années avec elles ? Je suis certaine qu’elle nous aurait aimées, toutes les deux. Sans condition. Je suis certaine qu’elle savait. J’en ai l’intime conviction.
Sur la dernière marche, le sourire de Juliette. Il va revenir. Avec ou sans moi. Il illuminera les jours de merveilleux êtres humains. Il brillera trois fois plus, puisque désormais nous serons trois à le faire exister.
Parvenue dans le hall d’entrée de l’immeuble, je sens mon portable vibrer.
Numéro inconnu.
Je décroche.
Au même instant, j’ouvre la porte.
Les sons, les images se télescopent. Une cacophonie dont j’ai du mal à capter les éléments essentiels.
Je me concentre, plisse les yeux afin de mieux voir, mieux entendre.
Je perçois avec clarté une voix dans le combiné. Il est question de Juliette.
Il est arrivé quelque chose à Juliette.
Non, au contraire. Juliette s’apprête à entrer au bloc opératoire.
Ils ont trouvé. Ils ont trouvé. Ce n’est pas possible. C’est miraculeux.
Je me mets à trembler.
Devant moi, une vision incompréhensible.
Mme Racine se tient debout, là. Elle pleure.
À ses côtés, une tête baissée, une silhouette familière. Le visage se relève. Dévasté, lui aussi. Mme Lebrun est là. Elle est en larmes.
Je ne comprends rien de ce qui est en train de se dérouler sous mes yeux.
Je regarde mieux.
Mme Lebrun tient dans ses mains, contre son cœur, ce qui ressemble à un classeur. Elle me le tend lentement. Elle tremble, elle aussi.
J’éloigne mon téléphone. Je demande à la voix féminine à l’autre bout du fil de patienter. Je n’ai jamais su faire plusieurs choses à la fois.
Je lis ce qui est écrit sur la couverture du classeur que me tend Mme Lebrun.
Et soudain, je comprends tout.
Je comprends les mensonges. Les silences. Les photos.
Je comprends que les miracles n’existent pas.
Je serre le classeur de toutes mes forces. Et je m’effondre, au ralenti, contre les jambes de Mme Racine et Mme Lebrun.
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CETTE MORT-LÀ
Lorsque j’ai appris la maladie de Juliette, quelque chose s’est brisé en moi. Définitivement. Juliette était parvenue à cacher son état à son entourage, à ses proches. Je n’en faisais pas véritablement partie. Alors avec moi, Juliette s’est moins méfiée. Un jour, elle a pris un appel en ma présence. A pris soin de s’éloigner, de parler bas. Mais je l’ai entendue répéter un horaire de rendez-vous. Et un lieu. Samedi 11 juillet. Hôpital Nord. Service de pneumologie. Je l’avais entendue tousser, ces derniers mois, comme tout le monde. Mais elle balayait tout d’un revers de main, d’un rire. Rien n’était grave, tout était léger. J’avais envie d’y croire, probablement. Cette fois-ci, après avoir raccroché, son air était empreint d’une gravité que je ne lui connaissais pas. J’ai frémi, bien sûr. Je n’ai rien dit, sur le moment, mais je l’ai suivie, ce samedi 11 juillet, dans les couloirs de l’hôpital Nord, à Marseille.
C’est moi qui l’ai vue, totalement détruite, sortir du bureau du chef de service de pneumologie. Je me suis éclipsé discrètement, mais je n’ai pas pu résister. Je ne pouvais pas la laisser dans cet état. Je devais jouer mon rôle de père, pour une fois dans ma vie. Consoler ma petite fille en détresse. Alors j’ai fait semblant de la rencontrer par hasard, dans le hall d’accueil – je lui ai expliqué que l’un de mes proches était hospitalisé ici pour une fracture du col du fémur. Elle n’a pas pu me mentir. Elle était en larmes. Nous nous sommes assis, avons siroté ensemble un café d’hôpital trop sucré. Je l’ai prise dans mes bras, pour la première fois. Et elle m’a tout raconté. Sa fibrose pulmonaire. L’annonce qui venait de lui être faite d’une dégradation soudaine. Le besoin d’une greffe, qui se rapprochait. Le secret. « Monsieur Joseph, désormais vous êtes le seul au courant. Je ne vous l’aurais jamais dit, si nous ne nous étions pas rencontrés ici. Personne d’autre que vous ne doit jamais savoir. Ni Marie, ni mes parents. Vous devez me promettre de ne rien dire, de ne faire aucune allusion à ma maladie, jamais. »
J’ai promis. J’ai menti. Pour la sauver.
Je suis rentré à Paris. Sous le choc.
Juliette pouvait mourir. Bientôt. Très bientôt. Encore une fois, j’allais la perdre. Je ne pouvais pas. Je revoyais Marie, ta mère, Marie, ta nièce, les deux images se superposaient, je devais trouver un moyen de détourner le destin. La personne qui méritait de mourir, ça n’était pas Juliette. C’était moi. Je suis conscient d’avoir volé sa vie à Juliette. D’avoir volé vos vies, à toutes les deux. Le moment était venu, non pas de compenser par des actes mineurs – une librairie, un prénom d’enfant – mais par quelque chose de bien plus grand. Jusque-là, j’avais toujours considéré comme inconcevable le fait de dévoiler ma véritable identité. J’avais peur de briser la stabilité, le bonheur de Juliette. Mais maintenant la situation était différente. La famille de Juliette tolèrerait mon intrusion posthume, si elle avait pour but de la sauver. J’en étais convaincu. Je le suis encore. Quoi qu’il en soit, l’occasion m’était donnée de réparer pour de bon. De donner naissance à Juliette une seconde fois. Et de vous réunir, enfin.
Romane, je ne sais pas si tu trouveras la force de me pardonner. J’ai écrit ce journal pour toi. Je voulais que tu saches. Je ne veux plus rien te cacher. J’ai menti trop longtemps. Je n’ai pas eu le courage de te raconter tout ça en face. Je n’aurais pas pu soutenir ton regard. Je n’aurais pas supporté de voir l’amour se faner, s’éloigner. Je t’aime de tout mon être. Je suis fier de toi. Tu es ma seule réussite. Mon unique amour, depuis trente-neuf ans. Tu es belle. Tu es intelligente, talentueuse, drôle, incroyablement forte. N’en doute jamais. Je serai toujours là, quelque part, pour toi. Dans ton cœur, je l’espère.
Suzanne, que tu appelles toujours Mme Lebrun, depuis tout ce temps, et qui se tient probablement devant toi à l’instant, a été, depuis de nombreuses années maintenant, bien plus qu’une amie pour moi. Je sais que tu t’en es doutée. Elle a été à mes côtés lorsque j’allais mal. Elle m’a soutenu, je lui ai raconté ma vie. Toute ma vie. Elle aussi a vécu son lot de souffrances. Alors nos deux douleurs se sont tenu compagnie. C’est elle, qui m’a encouragé à retrouver Juliette, il y a vingt ans. Lorsque je lui ai révélé mes intentions, mon souhait de sauver Juliette, elle m’a écouté. A accepté ma décision, même si cela lui a brisé le cœur. Alors elle m’a aidé. Je voulais, plus que tout, que Juliette et toi vous rencontriez. J’étais sûr que vous vous aimeriez follement, dès l’instant où vous vous verriez. Je savais que tu aurais besoin de soutien lorsque tu apprendrais ma mort, je voulais que tu te projettes, que tu sortes de ta solitude. Quoi de mieux qu’une sœur inespérée, au début d’une seconde vie, pour en amorcer une nouvelle toi aussi, sans moi ? Et puis, je crois que je ne me serais jamais pardonné, si je ne vous avais pas donné l’occasion de vous rencontrer, et de vous aimer. J’avais, au fond de moi, toujours gardé cet espoir fou de vous réunir. Suzanne t’a joué – apparemment à merveille – la scène que nous avions écrite. T’a orientée vers l’hôpital Nord. Là-bas, tu t’es finalement débrouillée toute seule. Sinon nous t’aurions aidée, bien sûr.
Je savais que je pouvais donner mes poumons à Juliette. Je suis médecin, de formation en tout cas. Je connais les risques, les impossibilités. Malgré toute la volonté du monde, un parent et son enfant ne sont pas nécessairement compatibles pour le don d’organe. J’ai toujours voulu te protéger, coûte que coûte, tu le sais. Il y a quelques années de cela, lorsque tu as fait cette crise de coliques néphrétiques qui t’a paralysée de longs jours, j’ai imaginé le pire, tu me connais. L’idée de t’offrir un rein au cas où tu en aurais besoin m’a traversé l’esprit. Ça n’est pas banal, mais ma vie n’a jamais été banale, mes craintes n’ont jamais été banales. Alors j’avais fait réaliser, sans te le dire, des tests de compatibilité immunologique entre nous deux. Puisque nous étions compatibles et puisque Juliette est ta jumelle, je suis compatible avec Juliette également. J’ai soixante-cinq ans, je n’ai jamais fumé, je suis en pleine forme, mes poumons peuvent encore servir de nombreuses années, j’en suis convaincu. Et par rapport à Juliette, officiellement, légalement, je suis un parfait anonyme.
Dimanche dernier, après notre douloureuse confrontation, j’étais anéanti. J’étais tellement désolé de t’avoir giflée. Lorsque j’ai compris que tu doutais que je sois ton père, lorsque tu as évoqué le regard réprobateur de ta mère, cela a été plus fort que moi. Je ne pouvais pas entendre ces mots, j’ai voulu qu’ils cessent. Je m’en voudrai jusqu’à la dernière seconde. Je t’ai menti ce jour-là, encore une fois, pour n’éveiller en toi aucun doute sur mon sombre dessein. J’espère que tu arriveras à me comprendre, un jour.
Puis j’ai compris que tu étais repartie pour Avignon, mais j’avais perdu ta trace. Tu n’as plus répondu à mes messages. Sans nouvelles de toi, j’étais mort d’inquiétude. Je ne pouvais plus me présenter moi-même à la librairie désormais, je ne savais pas si je t’y trouverais, je ne pouvais pas prendre le risque. Si tu avais tout compris, tu aurais tenté de m’empêcher de faire ce que j’avais à faire. Cela aurait été plus dur encore, pour nous tous. Suzanne non plus ne pouvait pas prendre ce risque. Alors j’ai mis Mme Racine dans la confidence.
Mme Racine est une amie. Nous nous sommes rencontrés à la librairie, il y a une dizaine d’années. J’ai tout de suite adoré ses extravagances : ses tenues d’un classicisme si travaillé qu’il en devient baroque, sa volonté de ne pas révéler son prénom, et d’opérer sous ce pseudonyme, hommage à son auteur de théâtre favori, ses distributions de petites notes de bonheur poétiques au sein des livres. La dernière était pour toi, j’ai toujours adoré ce poème de Marguerite Yourcenar, j’ai pensé qu’il était parfaitement adapté à la situation. Parfaitement beau, rempli d’espoir et de vie, aussi. Lorsque j’ai connu Mme Racine, j’ai tout de suite senti sa solitude. Nous nous sommes vus en dehors de la librairie – en tout bien tout honneur, bien entendu. Nous nous sommes liés d’une amitié sincère. Je n’avais jamais révélé à Mme Racine la nature exacte de mes failles, mais je savais qu’elle comprendrait le moment venu, elle aussi. Je n’avais pas le choix. Je devais savoir où tu étais, où était Juliette. Mme Racine n’a vu que l’une de vous. L’autre était introuvable. Mais Juliette était étrange. Juliette avait l’air gênée parfois, avec les clients. Et surtout, Juliette n’a pas reconnu Mme Racine. Juliette n’était plus Juliette. Lorsque j’ai pris conscience de votre petit manège, de cet échange incroyable que vous avez réussi à mettre en place, j’ai été pris d’une terreur indicible.
Je te connais, Romane. Je te connais parfaitement. Je savais que cette situation était dangereuse. Je savais que dans ton esprit – aussi tortueux que le mien – allait se former l’idée du sacrifice. Mais je ne savais pas ce que Juliette t’avait dit exactement. Alors je suis allé voir ta sœur à l’hôpital, il y a deux jours. Son état s’était dégradé. Elle ne pouvait plus parler, mais elle avait écrit. Pour ses parents, pour Marie, pour toi. Ta sœur est une femme formidable, Romane. Elle aussi avait compris que si tu savais qu’elle n’était pas atteinte d’un cancer mais d’une fibrose, tu envisagerais ce qui était pour elle inenvisageable : risquer ta vie pour la sienne. Alors elle t’a menti. T’a parlé de cancer. C’était un demi-mensonge, puisque quelques semaines auparavant, c’était l’une des possibilités qui avaient été envisagées. Elle voulait te protéger.
J’ai compris que toi aussi tu étais allée à l’hôpital lorsque tes appels se sont faits plus insistants, la nuit dernière. Puis lorsque tu m’as donné rendez-vous à Marseille, j’ai compris ce que tu avais en tête. J’ai compris que tu ne renoncerais pas, que tu irais jusqu’au bout. Que je devais agir vite, que c’était maintenant.
C’est à moi de sauver Juliette, à moi seul. Je ne veux prendre aucun risque te concernant, Romane. Moi aussi, j’ai pensé à cette possibilité. Le don d’organes en parfaite communion. Mais c’est un acte rarissime. Qui se prépare longtemps à l’avance, passe devant des instances d’éthique s’assurant que les liens familiaux entre les donneurs et le receveur sont suffisamment forts. Il est loin d’être certain que notre situation aurait été vue favorablement par ce genre d’instance. Un père repenti, ayant abandonné sa fille quarante ans en arrière, une sœur jumelle qui n’a aucun lien officiel avec la malade… tout ça ne va guère dans le sens d’une décision rapide, évidente. Et le temps pour Juliette est compté.
Cette nuit, j’ai compris que c’était la dernière fois que j’entendrais ta voix.
J’étais déjà à Marseille, tout était prêt. J’attendais le bon moment, le signal.
Aujourd’hui je quitte ce monde le cœur rempli de joie.
Je laisse tous les mensonges derrière moi. Je dois m’en détacher, maintenant. Je te demande pardon, Romane, à nouveau. Je vous demande pardon à toutes les deux. Pour tout. Pour vos vies, pour ma mort.
Mon cœur est apaisé, car même si je n’ai jamais cru en l’au-delà, à quelques instants de me lancer, je me dis que je vais peut-être retrouver votre mère. Ce serait tellement merveilleux. Je m’accroche à cette idée. Et à l’image de vous deux, mes filles, réunies pour le restant de vos vies.
Vous avez encore tellement à vivre, à partager.
Vivez, soyez heureuses, mes amours, mes reines.
Je vous aime.
Papa.
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