L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Clément Marot ; texte établi par Gérard Defaux · Chapitre 49 sur 49 · partie 2/6

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L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Chapitre XLVIII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Si son nom propre à dire on me semond,

Je respondray, qu'à son los se compasse :

Son los fleurit, son nom est Florimond,

Ung Mont Flory, ung plus que flory Mont,

Qui de haulteur Parnasus oultrepasse :

Car Parnasus (sans plus) les Nues passe :

Mais cestuy vainq la haulteur Cristaline,

Et de luy sort fontaine Cabaline.

De Robertet par tout le mot s'espart

En Tartarie, Espaigne, et la Morée :

Deux Filz du nom nous restent de sa part,

Et ung Nepveu, qui d'esprit, forme, et art

Semble Phebus à la barbe dorée.

De luy se sert Dame France honnorée

En ses secretz : car le nom y consonne,

Si fait son sens, sa plume, et sa personne.

Vous ses deux Filz ne sont voz yeux lassez ?

Cessez voz pleurs, cessez Françoys, et Claude :

Et en Latin, dont vous sçavez assez,

Ou en beau Grec quelcque Oeuvre compassez,

Qui apres mort vostre Pere collaude.

Puis increpez ceste Mort, qui nous fraulde,

En luy prouvant par dictz Philosophaux,

Comme inutile est son Dard, et sa Faulx.

L'auteur

Incontinent que la Mort entendit,

Que l'on vouloit inutile la dire,

Son bras tout sec en arriere estendit,

Et fierement son Dard mortel brandit,

Pour Republicque en frapper par grand ire :

Mais tout à coup de fureur se retire,

Et d'une voix, qui sembloit bien loingtaine,

Dit telle chose utile, et trescertaine.

Comment la Mort sur le propos de Republicque parle à tous humains Peuple seduict, endormy en tenebres

Tant de longs jours par la doctrine d'homme,

Pourquoy me fais tant de pompes funebres,

Puis que ta bouche inutile me nomme ?

Tu me mauldictz, quand tes Amys assomme,

Mais quand ce vient, qu'aux obseques on chante,

Le Prebstre adonc, qui d'Argent en a somme,

Ne me dict pas mauldicte, ne meschante.

Et par ainsi de ma pompe ordinaire

Amande plus le vivant, que le mort.

Car grand Tumbeau, grand Dueil, grand Luminaire,

Ne peult laver l'Ame, que peché mord.

Le Sang de Christ, quand la Loy te remord,

Par Foy te lave, ains que le corps desvie.

Et toutesfois sans moy, qui suis la Mort,

Aller ne peulx en l'eternelle vie.

Deploration sur le trespas de messire Florimond Robertet 220 Pourtant si suis deffaicte, et dessirée,

Ministre suis des grands tresors du Ciel :

Dont je debvrois estre plus desirée,

Que ceste vie amere plus que Fiel.

Plus elle est doulce, et moins en sort de Miel,

Plus tu y vis, plus te charges de crimes :

Mais par deffault d'esprit Celestiel,

En t'aymant trop, tu me hays, et deprimes.

Que dis je aymer ? celluy ne s'ayme en rien,

Lequel vouldroit tousjours vivre en ce Monde,

Pour se frustrer du tant souverain bien,

Que luy promect Verité pure, et munde :

Possedast il Mer, et Terre feconde,

Beaulté, Sçavoir, Santé sans empirer,

Il ne croit pas qu'il soit vie seconde,

Où s'il la croit, il me doibt desirer.

L'Apostre Paul, Sainct Martin charitable,

Et Augustin de Dieu tant escripvant,

Maint aultre Sainct plein d'esprit veritable,

N'ont desiré que moy en leur vivant.

Or est ta chair contre moy estrivant,

Mais pour l'amour de mon Pere celeste

T'enseigneray comme yras ensuyvant

Ceulx, à qui oncq mon Dard ne fut moleste.

Prie à Dieu seul que par grâce te donne

La vive Foy, dont Sainct Paul tant escrit.

Ta vie apres du tout luy abandonne,

Qui en peché journellement aigrist.

Mourir, pour estre avecques Jesuchrist,

Lors aymeras plus que vie mortelle.

Ce beau soubhait fera le tien esprit :

La chair ne peult desirer chose telle.

L'âme est le feu, le corps est le tyson.

L'âme est d'enhault, et le corps inutile

N'est aultre cas que une basse Prison,

En qui languist : l'âme noble, et gentile.

De tel prison j'ay la clef tressubtille :

C'est le mien Dard à l'âme gracieux :

Car il la tire hors de sa Prison vile

Pour (d'icy bas) la renvoyer aux Cieulx.

Tien toy donc fort du seul Dieu triumphant,

Croyant qu'il est ton vray, et propre Pere :

Si ton Pere est, tu es donc son Enfant,

Et Heritier de son Regne prospere.

S'il t'a tiré d'eternel impropere,

Durant le temps que ne le congnoissoys,

Que fera il s'en luy ton cueur espere ?

Doubter ne fault que mieulx traicté ne soys.

Et pour autant que l'homme ne peult faire

Qu'il puisse vivre icy bas sans peché,

Jamais ne peult envers Dieu satisfaire,

Deploration sur le trespas de messire Florimond Robertet 221 Et plus luy doibt le plus tard despeché.

Donc comme Christ en la croix attaché

Mourut pour toy, mourir pour luy desire.

Qui pour luy meurt, est du tout relasché

D'Ennuy, de Peine, de Peché, qui est pire.

Qui faict le coup ? c'est moy, tu le sçais bien.

Ainsi je suis au Chrestien, qui desvie,

Fin de peché, commencement de bien :

Fin de langueur, commencement de vie.

Donc homme vieil pourquoy prens tu envie

De retourner en ta jeunesse pleine ?

Veulx tu rentrer en misere asservie,

Dont eschappé tu es à si grand peine ?

Si tu me dis, qu'en te venant saisir,

Je ne te faiz sinon tort, et nuysance,

Et que tu n'as peine, ne desplaisir,

Mais tout plaisir, lyesse, et toute aisance,

Je dy qu'il n'est desplaisir, que plaisance,

Veu que sa fin n'est rien que damnement.

Et dy, qu'il n'est plaisir, que desplaisance,

Veu que sa fin redonde à saulvement.

Quel desplaisance entendz tu, que je dye ?

Craindre mon dard ? cela n'entendz je point ;

J'entendz pour Dieu souffrir Dueil, Maladie,

Perte, et Meschief, tant viennent mal appoint :

Et mettre jus de gré (car c'est le poinct)

Desirs mondains, et Lyesses charnelles :

Ainsi mourant soubz ma Darde, qui poingt,

Tu en auras, qui seront eternelles.

Doncques pour moy contristé ne seras,

Ains par fiance, et d'ung joyeulx courage,

Pour à Dieu seul obeyr, laisseras

Tresors, Amys, Maison, et Labourage.

Cler temps de loing, est signe que l'Orage

Fera de l'Air tost separation.

Aussi tel' foy au mourant personnage

Est signe grand de sa salvation.

Jesus, affin que de moy n'eusses craincte,

Premier que toy voulut mort encourir :

Et en mourant ma force a si estaincte,

Que quand je tue, on ne sçauroit mourir

Vaincue m'a pour les siens secourir :

Et plus ne suis qu'une porte, ou entrée,

Qu'on doibt passer voulentiers, pour courir

De ce vil Monde en celestre Contrée.

Jadis celluy, que Moyse l'on nomme,

Ung grand Serpent tout d'Arain eslevoit :

Qui (pour le veoir) pouvoit guerir ung homme,

Quand ung Serpent naturel mors l'avoit.

Ainsi celluy, qui par vive Foy voit

La mort de Christ, guerist de ma blesseure :

Deploration sur le trespas de messire Florimond Robertet 222 Et vit ailleurs plus, que icy ne vivoit :

Que dis je plus ? mais sans fin, je t'asseure.

Parquoy bien folle est la coustume humaine,

Quand aulcun meurt, porter, et faire dueil.

Si tu croys bien que Dieu vers luy le maine

A quelle fin en jectes larmes d'oeil ?

Le veulx tu vif tirer hors du Cercueil,

Pour à son bien mettre empesche, et deffense ?

Qui pour ce pleure, est marry, dont le vueil

De Dieu est faict. Jugez si c'est offense.

Laisse gemir, et braire les Payens,

Qui n'ont espoir d'eternelle demeure :

Faulte de Foy te donne les moyens

D'ainsi pleurer, quand fault que quelcun meure :

Et quant au port du drap plus noir que Meure,

Ypocrisie en a taillé l'habit :

Dessoubz lequel tel pour sa mere pleure,

Qui bien vouldroit de son Pere L'obit.

Messes sans nombre, et force Anniversaires,

C'est belle chose, et la façon j'en prise :

Si sont les Chantz, Cloches, et Luminaires :

Mais le mal est en l'avare Prebstrise.

Car si tu n'as vaillant que ta Chemise,

Tiens toy certain, qu'apres le tien trespas

Il n'y aura ne Convent, ny Eglise,

Qui pour toy sonne, ou chante, ou fasse ung pas.

N'ordonne à toy telles solennitez,

Ne soubz quel marbre il fauldra qu'on t'enterre,

Car ce ne sont vers Dieu que vanitez :

Salut ne gist en Tombeau, ny en Terre.

Le bon Chrestien au Ciel yra grand erre,

Fust le sien corps en la rue enterré :

Et le maulvais en Enfer tiendra serre,

Fust le sien corps soubz l'Autel enserré.

Mais pour tumber à mon premier propos,

Ne me crains plus, je te pry, ne maulditz :

Car qui vouldra en eternel repos

Avoir de Dieu les promesses, et dictz,

Qui vouldra veoir les Anges benedictz,

Qui vouldra veoir de son vray Dieu la face,

Brief, qui vouldra vivre au beau Paradis,

Il fault premier que mourir je le fasse.

Confesse donc, que je suis bien heureuse,

Puis que sans moy tu ne peulx estre heureux :

Et que ta vie est aigre, et rigoreuse,

Et que mon Dard n'est aigre, ou rigoreux :

Car tout au pis, quand l'esprit vigoreux

Seroit mortel comme le corps immunde,

Encores te est ce Dard bien amoureux,

De te tirer des peines de ce Monde.

L'autheur

Deploration sur le trespas de messire Florimond Robertet 223 Quand Mort preschoit ces choses, ou pareilles,

Ceulx qui avoient les plus grandes Oreilles,

N'en desiroient entendre motz quelconques.

Parquoy se teut, et feit marcher adoncques

Son chariot en grand triumphe, et gloire,

Et le deffunct mener à Bloys sur Loyre :

Où les Manans, pour le corps reposer,

Preparoient Tumbe, et pleurs pour l'arroser.

Or est aux champs ce mortel Chariot,

Et n'y a Bled, Sauge, ne Polliot,

Fleurs, ne Boutons hors de la Terre yssus,

Qu'il n'amortisse en passant par dessus.

Taulpes, et Verms, qui dedans Terre hantent,

Tremblent de peur, et bien passer le sentent.

Mesmes la Terre en seurté ne se tient,

Et à regret ce Chariot soustient.

Là dessus est la Mort maigre, et villaine,

Qui de sa froide, et pestifere alaine

L'air d'entour elle a mis en tel meschef,

Que les Oyseaulx, vollans dessus son chef

Tumbent d'enhault, et mors à Terre gisent :

Excepté ceulx, qui les malheurs predisent.

Boeufz, et Jumens courent par le Pays,

De veoir la Mort grandement esbays.

Le Loup cruel crainct plus sa face seulle,

Que la Brebis du Loup ne crainct la gueulle.

Tous Animaulx de quelconques manieres

A sa venue entrent en leurs Tasnieres.

Quand elle approche ou Fleuves, ou Estangs,

Poulles, Canardz, et Cignes là estants,

Au fons de l'eaue se plongent, et se cachent,

Tant que la Mort loing de leurs rives sachent.

Et s'elle approche une Ville, ou Bourgade,

Le plus hardy se musse, ou chet malade,

Ou meurt de peur. Nobles, Prebstres, Marchans

Laissent la Ville, et gaignent l'air des Champs :

Chascun faict voye à la Chimere vile,

Et quand on voit, qu'elle a passé la Ville,

Chascun revient. Lors on espand et rue

Eaue de senteurs, et Vinaigre en la rue.

Puis es Cantons feu de Genevre allument,

Et leurs Maisons esventent, et parfument,

A leur pouvoir de leur Ville chassant

L'air, que la Mort y a mis en passant.

Tant fait la Mort, qu'aupres de Bloys arrive,

Et costoyoit jà de Loyre la rive,

Quand les Poissons grands, moiens, et petitz

Le hault de leaue laisserent tous crainctifz,

Et vont trouver au plus profond, et bas

Loyre leur Dieu, qui prenoit ses esbatz

Dedans son creux avec ses Soeurs, et Filles

Deploration sur le trespas de messire Florimond Robertet 224 Dames des eaues les Naiades gentilles :

Mais bien à coup ses esbatz se perdirent,

Car les Poissons en leur langue luy dirent,

Comment la Mort, qu'ilz avoient rencontrée,

Avoit occis quelcun de sa Contrée.

Le Fleuve Loyre adonc en ses espritz

Bien devina que la Mort avoit pris

Son bon Voisin : dont si fort lamenta,

Que de ses pleurs ses undes augmenta :

Et n'eust esté qu'il estoit immortel ;

Trespassé fust d'ouïr ung remors tel.

Ce temps pendant la Mort fait ses exploictz

De faire entrée en la Ville de Bloys,

Dedans laquelle il n'y a Citoyen,

Qui pour fuir cherche lieu, ne moyen,

Car du defunct ont plus d'amour empraincte

Dedans leurs cueurs, que de la Mort n'ont craincte.

De leurs maisons partirent Seculiers,

Hors des Convens sortirent Reguliers,

Justiciers laisserent leurs practiques :

Gens de labeur serrerent leurs Bouticques :

Dames aussi, tant fussent bien polies,

Pour ce jour là ne se feirent jolyes.

Toutes, et tous, des grans jusque aux menuz,

Loing au devant de ce corps sont venuz :

Sinon aucuns, qui les Cloches sonnoient,

Et qui la Fosse, et la Tumbe ordonnoient.

Ses Cloches donc chascune Eglise esbranle

Sans carrilon, mais toutes à grand bransle

Si haultement que le Ciel entendit

La belle Echo, qui pareil son rendit.

Ainsi receu ont honorablement

Leur Amy mort, et lamentablement

L'ont amené avec Croix, et Bannieres,

Cierges, Flambeaulx de diverses manieres

Dedans l'Eglise au bon sainct Honnoré :

Là où Dieu fut pour son âme imploré

Par Augustins, par Jacobins, et Carmes,

Et Cordeliers. Puis avec pleurs, et larmes

Enterré l'ont ses Parens, et Amys :

Et aussi tost qu'en la Fosse il est mis,

Et que sur luy Terre, et Tumbe l'on voit,

La fiere Mort, qui amené l'avoit,

Subtilement de là s'esvanouyt,

Et oncques puis on ne la veit, ne ouyt.

Tel fut conduyt dedans Bloys la Conté

L'ordre funebre, ainsi qu'on m'a compté.

Si l'ay comprins succinct en cest Ouvrage

Faict en faveur de maint noble courage.

S'il y a mal, il vient tout de ma part :

S'il y a bien, il vient, d'où le bien part.

Deploration sur le trespas de messire Florimond Robertet 225 [Mort ny mord]

 

Deploration sur le trespas de messire Florimond Robertet 226 Eglogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom,

 

En laquelle Eglogue sont introduictz deux Pasteurs. Colin d'Anjou, et Thenot de Poictou Tenot

En ce beau Val sont plaisirs excellens,

Un cler Ruisseau bruiant pres de l'ombrage :

L'herbe à soubhait, les Vents non violens,

Puis toy Colin, qui de chanter fait rage.

A Pan ne veulx rabaisser son hommage :

Mais quant aux Champs tu l'accompaignerois,

Plus tost proffit en auroit, que dommage :

Il t'apprendroit, et tu l'enseigneroys.

Quant à chansons, tu y besongneroys

De si grand art, s'on venoit à contendre,

Que quand sur Pan rien tu ne gaigneroys,

Pan dessus toy rien ne pourroit pretendre.

S'il gaigne en pris ung beau Frommage tendre,

Tu gaigneras ung pot de Laict caillé :

Ou si le Laict il ayme plus cher prendre,

A toy sera le Frommage baillé.

Colin

Berger Thenot je suis esmerveillé

De tes chansons : et plus fort je m'y baigne

Qu'à escouter le Lynot esveillé,

Ou l'Eaue qui bruyt tombant d'une Montaigne.

Si au matin Calliope te gaigne,

Contre elle au soir obtiendras le Butin :

Ou s'il advient, que [ta noble compagne] [tant noble compaigne] Te gaigne au soir, tu vaincras au matin.

Or je te pry, tandis que mon Mastin

Fera bon guet, et que je feray paistre

Noz deux trouppeaulx, chante ung peu de Cathin,

En deschiffrant son bel Habit champestre.

Thenot

Le Rossignol de chanter est le maistre,

Taire convient devant luy les Pivers :

Aussi estant là, où tu pourras estre,

Taire feray mes Chalumeaulx divers.

Mais si tu veulx chanter dix fois dix Vers,

En deplorant la Bergere Loyse,

Des Coings auras six jaulnes, et six verts,

Les mieulx sentans qu'on vit depuis Moyse.

Et si tes Vers sont d'aussi bonne mise,

Que les derniers que tu fis d'Ysabeau,

Tu n'auras pas la chose qu'ay promise,

Ains beaucoup plus, et meilleur, et plus beau.

De moy auras ung double Chalumeau

Faict de la main de Raffy Lyonnoys :

Lequel (à peine) ay eu pour ung Chevreau

Eglogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom, 227 Du bon Pasteur Michau, que tu congnois.

Jamais encor n'en sonnay que une fois,

Et si le garde aussi cher, que la vie :

Si l'auras tu de bon cueur toutesfois,

Faisant cela à quoy je te convie.

Colin

Tu me requiers de ce, dont j'ay envie.

Sus donc mes Vers, chantez chants doloreux,

Puis que la Mort a Loyse ravie,

Qui tant tenoit noz Courtilz vigoreux.

Or sommes nous maintenant malheureux,

Plus estonnez de sa mortelle absence,

Que les Aigneaulx à l'heure qu'entour eulx

Ne trouvent pas la Mere qui les pense.

Plorons Bergers, Nature nous dispense :

Plorons la Mere au grand Berger d'icy :

Plorons la Mere à Margot d'excellence,

Plorons la Mere à nous aultres aussi.

O grand Pasteur, que tu as de soucy :

Ne sçay lequel, de toy ou de ta Mere

Me rend le plus de tristesse noircy :

Chantez mes Vers, chantez douleur amere.

Lors que Loyse en sa Loge prospere

Son beau mesnage en bon sens conduysoit,

Chascun Pasteur, tant fust il riche Pere,

Lieu là dedans pour sa Fille eslisoit.

Aulcunesfois Loyse s'advisoit

Les faire seoir toutes soubz ung grand Orme,

Et elle estant au millieu, leur disoit,

Filles il fault, que d'ung poinct vous informe.

Ce n'est pas tout, qu'avoir plaisante forme,

Bordes, trouppeaux, riche Pere, et puissant :

Il fault preveoir que Vice ne difforme

Par long repos vostre aage florissant.

Oysiveté n'allez point nourrissant,

Car elle est pire entre jeunes Bergeres,

Qu'entre Brebis ce grand Loup ravissant,

Qui vient au soir tousjours en ses Fougeres.

A travailler soyez doncques legeres :

Que Dieu pardoint au bon homme Roger,

Tousjours disoit, que chez les Mesnageres

Oysiveté ne trouvoit à loger.

Ainsi disoit la Mere au grand Berger,

Et à son dict travailloient Pastourelles :

L'une plantoit herbes en ung Verger :

L'autre paissoit Coulombs, et Tourterelles :

L'autre à l'Aiguille ouvroit choses nouvelles :

L'autre (en apres) faisoit Chappeaux de fleurs :

Or maintenant ne font plus rien les belles,

Sinon ruisseaux de larmes, et de pleurs.

Convertis ont leurs danses en douleurs,

Eglogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom, 228 Le Bleu en Brun, le Vergay en Tanné :

Et leurs beaulx tainctz en maulvaises couleurs :

Chantez mes Vers, chantez dueil ordonné.

Des que la Mort ce grand coup eut donné,

Tous les plaisirs Champestres s'assoupirent :

Les petits Ventz alors n'ont hallené,

Mais les fors Vents encores en souspirent.

Fueilles, Fruictz des arbres abbatirent :

Le cler Soleil chaleur plus ne rendit :

Du manteau vert les Prez se devestirent,

Le Ciel obscur larmes en respendit.

Le grand Pasteur sa Musette fendit,

Ne voulant plus que de pleurs se mesler,

Dont son Trouppeau (qui plaindre l'entendit)

Laissa le paistre, et se print à besler.

Et quand Margot ouyt tout reveler,

Son gentil cueur ne fut assez habile

Pour garder l'oeil de larmes distiller,

Ains de ses pleurs en feit bien plorer mille.

Terre en ce temps devint nue, et debile :

Plusieurs Ruisseaulx tous à sec demourerent :

La mer en fut troublée, et mal tranquille,

Et les Daulphins bien jeunes y plourerent.

Biches, et Cerfz estonnez s'arresterent :

Bestes de proye, et Bestes de pasture,

Tous Animaulx Loyse regretterent,

Exceptez Loups de maulvaise nature.

Tant (en effect) griefve fut la poincture,

Et de malheur l'adventure si pleine,

Que le beau Lys en print noire taincture,

Et les Trouppeaux en portent noire Laine.

Sus Arbre sec s'en complaint Philomene,

L'aronde en faict cryz piteux, et tranchans,

La Tourterelle en gemit, et en meine

Semblable dueil : et j'accorde à leurs chants.

O francs Bergers sur franche herbe marchans

Qu'en dictes vous ? quel dueil, quel ennuy est ce,

De veoir secher la fleur de tous nos Champs ?

Chantez mes Vers, chantez à Dieu liesse.

Nymphes, et dieux, de nuyt en grand destresse

La vindrent veoir, et luy dirent helas,

Dors tu icy, des Bergers la Maistresse,

Ou si c'est Mort qui t'a mise en ces las ?

Las ta couleur (telle comme tu l'as)

Nous juge bien, que morte tu reposes :

Ha mort fascheuse oncques ne te mesla

Que de ravir les excellentes choses.

Tant eut au chef de sagesses encloses :

Tant bien sçavoit le clos de France aymer :

Tant bien y sceut aux Lys joindre les Roses :

Tant bien y sceut bonnes herbes semer :

Eglogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom, 229 Tant bien sçavoit en seurté confermer

Tout le Bestail de toute la Contrée :

Tant bien sçavoit son Parc clore, et fermer,

Qu'on n'a point veu les Loups y faire entrée.

Tant a de fois sa prudence monstrée

Contre le temps obscur, et pluvieux,

Que France n'a (long temps a) rencontrée

Telle Bergere, au rapport des plus vieulx.

A Dieu Loyse, à Dieu en larmes d'ieux,

A Dieu le corps, qui la terre decore.

En ce disant, s'en vont Nymphes, et Dieux :

Chantez mes Vers, chantez douleur encore.

Rien n'est çà bas, qui ceste mort ignore :

Coignac s'en coigne en sa poictrine blesme :

Rommorantin la perte rememore :

Anjou faict jou : Angolesme est de mesme.

Amboyse en boyt une amertume extrême :

Le Meine en maine ung lamentable bruyt :

La pauvre Trouve arrousant Angolesme

A son pavé de Truites tout destruict.

Et sur son eaue chantent de jour, et nuyct

Les cignes blancs, dont toute elle est couverte,

Pronostiquans en leur chant, qui leur nuyt,

Que Mort par mort leur tient sa porte ouverte.

Que faictes vous en ceste forest verte

Faunes, Silvains ? je croy que dormez là :

Veillez, veillez, pour plorer ceste perte :

Ou si dormez, en dormant songez la.

Songez la Mort, songez le tort, qu'elle a :

Ne dormez point sans songer la meschante :

Puis au resveil comptez moy tout cela

Qu'avez songé, affin que je le chante.

D'où vient cela qu'on veoit l'herbe sechante

Retourner vive, alors que l'Esté vient ?

Et la personne au Tombeau trebuchante,

Tant grande soit, jamais plus ne revient ?

Ha, quand j'ouy l'autrhyer (il me souvient)

Si fort crier la Corneille en ung Chesne,

C'est ung grand cas (dis je lors) s'il n'advient

Quelcque meschef bien tost en cestuy Regne.

Aultant m'en dist le Corbeau sur ung Fresne :

Aultant m'en dist l'Estoille à la grand queue :

Dont je laschay à mes souspirs la Resne,

Car tel douleur ne pense avoir onc eue.

Chantez mes vers fresche douleur conceue.

Non, taisez vous, c'est assez deploré.

Elle est aux champs Elisiens receue

Hors des travaulx de ce Monde esploré.

Là où elle est, n'y a rien defloré :

Jamais le jour, et ses plaisirs n'y meurent :

Jamais n'y meurt le Vert bien coloré,

Eglogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom, 230 Ne ceulx avec qui là dedans demeurent :

Car toute odeur Ambrosienne y fleurent,

Et n'ont jamais ne deux, ne troys saisons,

Mais ung Printemps : et jamais ilz ne pleurent

Perte d'Amyz, ainsi que nous faisons.

En ces beaulx Champs, et nayves maisons

Loyse vit sans peur, peine, ou mesaise :

Et nous çà bas pleins d'humaines raisons

Sommes marriz (ce semble) de son aise.

Là ne voyt rien, qui en rien luy desplaise :

Là mange fruict d'inestimable pris :

Là boyt liqueur, qui toute soif appaise :

Là congnoistra mille nobles espritz.

Tous Animaulx plaisans y sont compris,

Et mille Oyseaulx y font joye immortelle,

Entre lesquelz volle par le pourpris

Son Papegay, qui partit avant elle.

Là elle voit une lumiere telle,

Que pour la veoir mourir devrions vouloir.

Puis qu'elle a doncq tant de joye eternelle,

Cessez mes Vers, cessez de vous douloir.

Mettez voz Montz, et Pins en nonchailloir,

Venez en France, ô Nymphes de Savoye,

Pour faire honneur à celle, qui valoir

Feit par son los son Pays, et sa voye.

Savoysienne estoit, bien le sçavoye,

Si faictes vous : venez doncques, affin

Qu'avant mourir vostre Oeil par deçà voye,

Là où fut mise apres heureuse fin.

Portez au bras chascune plein coffin

D'herbes, et fleurs du lieu de sa naissance,

Pour les semer dessus son Marbre fin

Le mieulx pourveu, dont ayons congnoissance.

Portez Rameaulx parvenus à croissance,

Laurier, Lierre, et Lys blancs honnorez,

Rommarin vert, Roses en abondance,

Jaulne Soulcie, et Bassinetz dorez,

Passeveloux de Pourpre colorez,

Lavande franche, Oeillet de couleur vive,

Aubepins blancs, Aubepins azurez,

Et toutes fleurs de grand beaulte nayve.

Chascune soit d'en porter ententive :

Puis sur la tombe en jectez bien espays,

Et n'oubliez force branches d'Olive :

Car elle estoit la Bergere de Paix.

Laquelle sceut dresser accords parfaictz

Entre Bergiers, alors que par le Monde

Taschoient l'ung l'aultre à se rendre desfaictz

A coups de Goy, de Holette, et de Fonde.

Vien le dieu Pan, vien plustost que l'Aronde,

Pars de tes Parcs, d'Archadie desplace,

Eglogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom, 231 Cesse à chanter de Syringue la blonde,

Approche toy, et te mectz en ma place,

Pour exalter avec meilleure grâce

Celle, de qui je me suis entremys,

Non (pour certain) que d'en parler me lasse,

Mais tu as tort, que tu ne la gemys.

Et toy Thenot, qui à plorer t'es mys

En m'escoutant parler de la tresbonne,

Delivre moy le Chalumeau promis,

A celle fin qu'en concluant la sonne :

Et : que du son rende grâces, et donne

Louange aux Dieux des haultz Montz, et des Plains,

Si haultement, que ce Val en resonne :

Cessez mes vers, cessez icy vos plaindz.

Thenot

O franc Pasteur, combien tes Vers sont pleins

De grand doulceur, et de grand amertume :

Le chant me plaist, et mon cueur tu contraincts

A se douloir plus qu'il n'a de coustume.

Quand tout est dit, Melpomene allume

Ton stille doulx à tristement chanter :

Oultre, il n'est cueur (et fust ce un cueur d'Enclume)

Que ce propos ne feist bien lamenter.

Parquoy (Colin) sans flater, ny vanter,

Non seulement le bon flageol merites,

Ains devroit on Chappeau te presenter

De vert Laurier pour choses tant bien dictes.

Sus, grans Taureaux, et vous Brebis petites

Allez au Tect, assez avez brousté :

Puis le Soleil tombe en ces bas limites,

Et la Nuyct vient devers l'autre costé.

Epitaphe de ladicte Dame

Celle, qui travailla pour le repos de maintz,

Repose maintenant : pourquoy criez Humains ?

Gardez bien le repos, qu'elle vous a donné,

Sans luy rompre le sien, puis qu'il est ordonné.

 

Eglogue sur le trespas de Ma Dame Loyse de Savoye, mere du Roy Françoys, premier de ce nom, 232 Elegies

 

La Première Elegie en Forme d'Epistre

Quand j'entreprins t'escrire ceste lettre,

Avant qu'un mot à mon gré sceusse mettre,

En cent façons elle fut commencée :

Plustost escripte, et plustost effacée :

Soubdain fermée, et tout soubdain desclose,

Craignant avoir oublié quelcque chose,

Ou d'avoir mis aulcun mot à refaire :

Et briefvement, je ne sçavois que faire,

De l'envoyer vers toy (mon reconfort)

Car (pour certain) Doubte advertissoit fort

Le mien esprit de ne la commencer,

Ne devers toy en chemin l'advancer.

Incessamment venoit Doubte me dire,

Homme abusé, que veulx tu plus escrire ?

Tous tes escriptz envoyez à fiance

Sont mis au fons du coffre d'oubliance.

N'as tu point d'yeux ? ne vois tu pas que celle,

Où tu escriz, ses nouvelles te cele ?

Si tes Envoys luy fussent agreables,

Ele t'eust faict responces amyables.

Croy moy, Amy, que les choses peu plaisent,

Quand on les voyt, si les Voyans se taisent.

Ainsi disoit Doubte plaine d'esmoy :

Mais Ferme amour, qui estoit avecq moy,

Me dist (Amant) il fault que tu t'asseures :

Te convient il doubter en choses seures ?

Sçais tu pas bien, qu'en cueur de noble Dame

Loger ne peult ingratitude infâme ?

S'elle a de toy quelcque escript apperceu,

Croy qu'à grand joye aura esté receu,

Leu, et releu, baisé, et rebaisé,

Puis mys à part comme ung Tresor prisé.

Et si pour toy ne mect Lettres en voye,

Crainte ne veult que vers toy les envoye :

Car bien souvent Lettres, et Messagers

Les Dames font tomber en gros dangers.

Parquoy, Amy, ne laisse point à prendre

La plume en main, en luy faisant apprendre,

Que quand jamais elle ne t'escriroit,

Jà pour cela t'amour ne periroit.

Si par amour le fais (comme je pense)

Mal n'en viendra, mais plustost recompense :

Pource que chose estant d'amour venue

Voulentiers est par amour recongneue.

Recongnois doncq, que celle où tu t'adresses,

D'honnesteté congnoist bien les adresses.

Voylà comment Amour ferme t'excuse

Elegies 233 De ce, de quoy Doubte si fort t'accuse :

Et m'ont tenu longuement en ce poinct.

L'ung dict, escry : l'autre dict, n'escry point :

Puis l'ung m'attraict : puis l'autre me reboute :

Mais à la fin Amour a vaincu Doubte.

Doubte vouloit lyer de sa cordelle

Ma langue, et main : mais tout en despit d'elle

Amour a faict ma langue desployer,

Et ma main dextre à t'escrire employer,

Pour t'advertir, que puis le mien depart,

Tant de malheurs, dont j'ay receu ma part,

Tumbez sur nous n'ont point eu la puissance

De te jecter hors de ma congnoissance :

Voire et combien qu'au Camp il n'y eust âme

Parlant d'Amours, de Damoyselle, ou Dame,

Mais seulement de Courses, et Chevaulx,

De Sang, de Feu, de Guerre, et de Travaulx :

Ce nonobstant avecques son contraire

Amour venoit en mon cueur se retraire

Par le record, qui de toy me advenoit.

D'aultre (pour vray) tant peu me souvenoit,

Que si de toy cela ne fust venu,

Certes jamais ne me fust souvenu

D'amour, de Dame, ou Damoyselle aulcune :

Car tu es tout (quand à moy) et n'es, qu'une.

Que diray plus du combat rigoreux ?

Tu sçais assez, que le sort malheureux

Tumba du tout sur nostre Nation :

Ne sçay si c'est par destination,

Mais tant y a, que je croy que Fortune

Desiroit fort de nous estre importune.

Là fut percé tout oultre rudement

Le bras de cil, qui t'ayme loyaulment :

Non pas le bras, dont il a de coustume

De manyer ou la Lance, ou la Plume :

Amour encor le te garde, et reserve,

Et par escriptz veult que de loing te serve.

Finalement avecq le Roy mon maistre

Delà les Monts Prisonnier se veit estre

Mon triste corps navré en grand souffrance :

Quant est du cueur, long temps y a qu'en France

Ton Prisonnier il est sans mesprison.

Or est le corps sorty hors de Prison :

Mais quant au cueur, puis que tu es la Garde

De sa Prison, d'en sortir il n'a garde :

Car tel Prison luy semble plus heureuse,

Que celle au corps ne sembla rigoreuse :

Et trop plus ayme estre serf en tes mains,

Qu'en liberté parmy tous les humains.

Aussi fur prins maint Roy, maint Duc, et Conte

En ce conflict, dont je laisse le compte :

Elegies 234 Car que me vault d'inventer, et de querre

En cas d'Amours tant que propos de Guerre ?

J'en laisseray du tout faire à Espaigne,

De qui la main en nostre sang se baigne.

C'est à ses gens à coucher par hystoires,

D'un stile hault Triumphes, et Victoires :

Et c'est à nous à toucher par escriptz

D'un piteux stile infortunes, et cryz.

Ainsi diront leurs Victoires apertes,

Et nous dirons noz malheureuses pertes.

Les dire (helas) il vault trop mieulx les taire,

Il vault trop mieulx en ung lieu solitaire,

En Champs, ou Boys pleins d'Arbres, et de fleurs

Aller dicter les plaisirs, ou les pleurs,

Que l'on reçoit de sa Dame cherie.

Puis pour oster hors du cueur fascherie,

Voller en Plaine, et chasser en Forest,

Descoupler Chiens, tendre Toilles, et Rhetz,

Aulcunesfois apres les longues Courses

Se venir seoir pres des Ruisseaux, et Sources,

Et s'endormir au son de l'eaue qui bruyt,

Ou escouter la Musique, et le bruyt

Des Oyselletz painctz de couleurs estranges

Comme Mallars, Merles, Mauviz, Mesanges,

Pinsons, Pivers, Passes, et Passerons.

En ce plaisir le temps nous passerons :

Et n'en sera (ce croy je) offensé Dieu,

Puis que la Guerre à l'Amour donne lieu.

Mais s'il advient, que la Guerre s'esbranle,

Lors conviendra dancer d'un autre branle :

Laisser fauldra Boys, Sources, et Ruisseaulx,

Laisser fauldra Chasse, Chiens, et Oyseaulx,

Laisser fauldra d'Amours les petitz dons,

Poursuivre aux Champs Estandars, et Guydons :

Et lors chascun ses forces reprendra,

Et pour l'amour de s'Amye tendra

A recouvrer Gloire, Honneur, et Butins,

Faisant congnoistre aux Espaignolz mutins,

Que longuement Fortune variable

En ung lieu seul ne peult estre amyable.

Tant plus les a Fortune autorisez,

Tant moins seront en fin favorisez,

Car la Fortune est pour ung Verre prise,

Qui tant plus luist, plustost se casse, et brise.

Voyla comment avecques Dieu j'espere,

Que nous aurons la Fortune prospere.

Si ne sçay plus que t'escrire, ou mander,

Fors seulement de te recommander

Cil, qui vers toy ceste lettre transmect :

Et si pour luy ta main blanche ne mect

La Plume en oeuvre, au moins (quoy qu'il advienne)

Elegies 235 Fais, que de luy quelcque fois te souvienne.

S'il t'en souvient, lors que tu trouveras

De mes Amys, si dure ne sera

A mon advis, que de moy ne t'enquieres :

Et qui plus est, que tu ne les requieres

De t'advertir, en quel poinct je me porte :

Lors ce seul mot, si on le me raporte,

Allegera la grand douleur des coups,

Dont j'ay esté en deux sortes secoux.

Amour a faict de mon cueur une bute,

Et Guerre m'a navré de hacquebute :

Le coup du bras le montre à veue d'oeil :

Le coup du cueur le monstre par son dueil :

Ce nonobstant celluy du bras s'amende,

Celluy du cueur je le te recommande.

La Seconde Elegie

Puis qu'il te fault desloger de ce lieu,

Il m'est bien force (helas) de dire à Dieu

Par escripture au corps, qui s'en ira,

Veu que la Bouche à peine le dira.

O quel depart plein de dueil, ou liesse.

Certes croy moy (ma terrestre Deesse)

Que ton depart a vertu, et pouvoir

De me laisser ou vie, ou desespoir.

Quand ta promesse avant partir tiendras,

En tout plaisir ton Amy maintiendras :

Mais si mon cueur ne vient à son entente

A ce coup cy, je n'y ay plus d'attente,

Et si je perds icelle attente toute,

User mes jours en desespoir je doubte.

Pour ton amour j'ay souffert tant d'ennuys

Par tant de jours, et tant de longues nuictz,

Qu'il est advis à l'espoir, qui me tient,

Que desespoir le cours du Ciel retient,

A celle fin que le jour ne s'approche

De l'attendue, et desirée approche.

Ung an y a, que par toy commencée

Fut l'amytié : et sachant ta pensée

Esclave, et serf d'Amour fus arresté,

Ce que devant jamais n'avoit esté.

Ung an y a (ou il s'en fault bien peu)

Que par toy suis d'Esperance repeu.

O moys de May pour moy trop sec, et maigre :

O doulx acueil tu me sera trop aigre,

Si ma Maistresse, avant son departir,

En aultre goust ne te veult convertir.

S'ainsi n'advient, à tel Moys de l'année,

Bien me duyra couleur Noire, ou Tannée :

A ung tel moys qu'on doibt dancer, et rire,

Raison vouldra, que d'ennuy je souspire,

Veu qu'en ce temps fut faicte l'alliance,

Elegies 236 Dont je perdray la totalle fiance.

Mais s'il te plaist, à tel Moys de l'Année

Ne me duira couleur Noire, ou Tannée.

A ung tel Moys, qu'on doibt s'esbatre, et rire,

Raison vouldra, que point je ne souspire,

Veu qu'en ce temps fut faicte l'alliance

Dont j'obtiendray la totalle fiance.

Las, s'il t'eust pleu, bien je l'eusse obtenue

Depuis le temps de la tienne venue :

Mais je congnois, que ton amour de glace

Pres de mon feu du tout se fond, et passe.

Ne me dy point que peur te faict refraindre,

Je sçay que n'as occasion de craindre :

Puis crainte, et peur retarder ne font point

Le cueur d'aulcun, quand vraye Amour le poinct.

Que diray plus ? au tour, dont je t'accuse,

Ne trouveras bien souffisante excuse.

Qu'il soit ainsi, plus tost huy, que demain

(Si ton bon sens y veult mettre la main)

Maulgré Fortune, et tout en despit d'elle,

Tu me rendras content, et toy fidelle,

Brief, rien n'y fault, sinon que ton plaisir

Soit accordant à mon ardant desir.

Or voy je bien que tu n'as pas envie

De me laisser ton cueur toute ta vie :

Car s'ainsi feust, ton Servant allié

Par Jouyssance eusses desjà lié,

Veu que souvent tu t'es dicte asseurée

Que loyaulté auroit en luy durée.

Ce nonobstant quand ton cueur vouldras prendre,

Pour t'obeir, je suis prest à le rendre.

Quand est du mien, tu le tiens enserré

En tes Prisons, et si n'a point erré :

Que pleust à Dieu ne t'avoir jamais veue,

Ou que ma vie encores feust pourveue

De sa franchise : ou que ton propre vueil

Feust ressemblant à ton si bel acueil.

Ha cher Amye, onc jour de mon vivant

Ne me trouvay de tel sorte escrivant.

Mon sens se trouble et lourdement rimoie,

Mon cueur se fend, et mon pauvre Oeil larmoie,

Bien prevoians qu'apres le tien despart,

Des biens d'Amour ilz n'auront jamais part.

Doncques avant que partir, je supplie

Qu'envers moy soit ta promesse accomplie.

Ne perds l'Amy, qui ne t'a point forfaict,

Donne remede au mal, que tu as faict.

Si tu le fais, bien heureux me tiendray :

Si ne le fais, patience prendray,

M'esjouissant voiant ma foy promise

Mener la tienne en Triumphe submise.

Elegies 237 La Troisiesme Elegie, en manière d'Epistre

Puis que le jour de mon despart arrive,

C'est bien raison que ma main vous escrive,

Ce que ne puis vous dire sans tristesse :

C'est assavoir, or à Dieu ma Maistresse,

Doncques à Dieu ma Maistresse honnorée

Jusque au retour, dont trop la demourée

Me tardera : toutefois ce pendant

Il vous plaira garder ung cueur ardant,

Que je vous laisse au partir pour hostage,

Ne demandant pour luy aultre advantage,

Fors que vueillez contre ceulx le deffendre,

Qui par desir vouldront sa place prendre.

S'il a mal faict, qu'il en soit hors jecté :

S'il et loyal, qu'il y soit bien traicté :

Que pleust à Dieu, qu'en ce cueur puissiez lire,

Vous y pourriez mille choses eslire.

Vous y verriez vostre face au vif paincte,

Vous y verriez ma loyaulté empraincte,

Vous y verriez vostre nom engravé,

Avec le deuil qui me tient aggravé

Pour ce despart : et en voiant ma peine

Certes je croy (et ma foy n'est point vaine

Qu'en souffririez pour le moins la moytié)

Par le moien de la nostre amytié,

Qui veult aussi que la moitié se sente

Du dueil, qu'aurez d'estre de moy absente.

N'aiez donc peur, deffiance, ne doubte

Qu'aultre jamais hors de mon cueur vous boute.

Je suis à vous : et depuis ma naissance

Du feu d'Amour n'ay eu tel congnoissance :

Car aussi tost que la Fortune bonne

Eut à mes yeux monstré vostre personne,

Nouveaulx soucys, et nouvelles pensées

En mon esprit je trouvay amassées.

Tant que (pour vray) mon franc, et plein desir,

Qui en cent lieux alloit pour son plaisir,

En ung seul lieu s'arresta tout à l'heure,

Et y sera jusques à ce qu'il meure.

Oublirez vous donc apres ce despart

Ce qui est vostre ? helas, quant à ma part,

Des que mon oeil de loing vous a perdue,

Il me vient dire, ô Personne esperdue,

Qu'est devenue ceste claire lumiere,

Qui me donnoit liesse coustumiere ?

Incontinent d'une voix basse, et sombre

Je luy responds, Oeil, si tu es en l'ombre,

Ne t'esbahis : le Soleil est caché,

Et pour toy est à plein Midy couché :

C'est asçavoir, ceste face tant claire,

Qui te souloit si contenter, et plaire

Elegies 238 Est loing de toy. Ainsi M'amye, et Dame,

Mon Oeil, et moy sans nul reconfort d'âme

Nous complaignons, quand vient à vostre absence,

En regrettant vostre belle presence.

Et puis j'ay peur (quand de vous je suis loing)

Que ce pendant Amour ne prenne soing

De desbander ses deux aveuglez yeux,

Pour contempler les vostres gracieux,

Si qu'en voyant chose tant singuliere,

Ne prenne en vous amytié familiere,

Et qu'il ne m'oste à l'aise, et en ung jour,

Ce que j'ay eu en peine, et long sejour.

Certainement si bien ferme vous n'estes,

Amour vaincra voz responses honnestes.

Amour est fin, et sa parole farde,

Pour mieulx tromper ; donnez vous en doncq garde,

Car en sa bouche il n'y a rien que Miel,

Mais en son cueur il n'a rien que Fiel.

Si vous promect, et s'il vous faict le doulx,

Respondez luy, Amour, retirez vous :

J'en ay choysi ung, qui en mainte sorte

Merite bien, que dehors moy ne sorte.

Quant est de moy, vienne Helaine, ou Venus,

Viennent vers moy m'offrir leurs corps tous nudz,

Je leur diray, retirez vous Deesses,

En meilleur lieu j'ay trouvé mes lyesses.

Ainsi tous deux tant comme nous vivrons

De Fermeté le grand Guydon suivrons,

Lequel (pour vray) Fermeté a faict paindre

De Noir obscur, qui ne se peult destaindre,

Signifiant à tous ceulx, qui conçoivent

Amour en eulx, qu'estaindre ne la doibvent.

Cestuy Guydon, et triumphante Enseigne

Nous debvons suyvre. Amour le nous enseigne.

Et s'il advient qu'Envieux, et Envie,

Reçoivent dueil de nostre heureuse vie,

Que nous en chault ? en douleur ilz mourront,

Et noz plaisirs tousjours nous demourront.

La quatriesme Elegie, en Epistre

Salut, et mieulx que ne sçauriez eslire,

Vous doint Amour : je vous supply de lire

Ce mien escript, auquel trouver pourrez

Ung nouveau cas, ainsi que vous orrez.

Mon cueur entier en voz mains detenu,

N'a pas long temps, vers moy est revenu,

Tout courroucé sans nulz plaisirs quelconques,

Et toutesfois aussi bon qu'il fut oncques :

Si me vint dire en plaincte bien dolente :

Homme loyal, ton amour violente

M'a mis es mains d'une que fort je prise,

Et qui (pour vray) ne peult estre reprise

Elegies 239 Fors seulement d'un seul, et simple poinct,

Qui trop au vif (sans fin) me touche, et poingt,

C'est que sans cause est en oubly mettant

Moy ton las cueur, et toy qui l'aymes tant.

N'est ce point là trop ingrate oubliance ?

Certes j'avoys d'elle ceste fiance

Que l'on verroit Ciel, et Terre finir

Plustost qu'en moy son ferme souvenir.

Or ne se peult la chose plus nyer,

Regarde moy, je semble ung Prisonnier

Qui est sorty d'une Prison obscure,

Ou l'on n'a eu de luy ne soing, ne cure.

Eschappé suis d'elle secrettement,

Et suis venu vers toy apertment

Te supplier que mieulx elle me traicte,

Ou que vers toy je fasse ma retraicte.

Je suis ton cueur, qu'elle tient en esmoy,

Je suis ton cueur, ayes pitié de moy :

Et si pitié n'as de mon dueil extrême,

A tout le moins prens pitié de toymesme,

Car apres moy, vif tu ne demourroys,

Quand en ses mains mal traicté je mourroys,

Reçoy moy donc, et ton estomach ouvre,

A celle fin que dedans toy recouvre

Mon premier lieu, duquel tu m'as osté,

Pour estre (helas) en service bouté.

Ainsi parloit mon cueur plein de martyre,

Et je luy dy, mon Cueur, que veulx tu dire ?

D'elle tu as voulu estre amoureux,

Et puis te plainds, que tu es doloreux.

Sçais tu pas bien, qu'Amour a de coustume

D'entremesler ses plaisirs d'amertume,

Ne plus ne moins comme Espines poignantes

Sont par Nature au beau Rosier joignantes ?

Ne vueille aulcun Damoyselles aymer

S'il ne s'attend y avoir de l'amer.

Refus, Oubly, Jalousie, et Langueur

Suyvent Amours : et pource donc mon Cueur

Retourne t'en, car je te fais sçavoir,

Que je ne veulx icy te recepvoir,

Et ayme mieulx qu'en peine là sejournes,

Que pour repos devers moy tu retournes.

Voilà comment mon Cueur je vous renvoye.

Brief, puis le temps qu'il print sa droicte voye

Par devers vous, je n'ay eu le desir

De l'en tirer pour apres m'en saisir :

Et toutesfois à dire ne veulx craindre,

Qu'il n'a point eu aulcun tort de se plaindre,

Car mis l'avez hors de vostre pensée,

Sans vous avoir (que je sache) offensée.

Quand force fut d'aupres de vous partir,

Elegies 240 Plus d'une fois me vinstes advertir,

Qu'au souvenir de vous je me fiasse,

Me requerant que ne vous oubliasse :

Ce que je feis : mais vous, qui m'advertistes,

La souvenance en oubly convertistes,

Si qu'au retour j'ay en vous esprouvé

Ce que craigniez en moy estre trouvé.

Las tous Amans au departir languissent,

Et retournans tousjours se resjouyssent :

Mais au contraire ay eu plus de tourment

A mon retour, qu'à mon departement :

Car vostre face excellente, et tant claire,

S'est faicte obscure à moy, qui luy veulx plaire :

Vostre gent corps de moy se part, et emble :

Vostre parler au premier ne ressemble,

Et vos beaulx yeux, qui tant me consoloient,

Ne m'ont point rys ainsi, comme ilz souloient.

La qu'ay je faict ? Je vous pry que on me mande

La faulte mienne, affin que je l'amende,

Et que d'y cheoir desormais je me garde.

Si rien n'ay faict, au Cueur, qu'avez en garde,

Vueillez offrir traictemens plus humains :

Car s'il mouroit loyal entre voz mains,

Tort me feriez, et de ce Cueur la perte

Seroit à vous (trop plus qu'à moy) aperte,

D'aultant qu'il est (et vous le sçavez bien)

Beaucoup plus vostre (en effect) qu'il n'est mien.

La Cinquiesme Elegie

Si ta promesse amoureusement faicte

Estoyt venue à fin vraye, et parfaicte,

Croy (chere Soeur) qu'en ferme loyaulté

Je serviroys ta jeunesse et beaulté,

Faisant pour toy de corps, d'esprit, et d'âme,

Ce que Servant peult faire pour sa Dame.

Je ne dy pas que de ta bouche sorte

Mot, qui ne soit de veritable sorte :

Mais quand à l'oeil voy ta belle stature

Et la grandeur d'une telle adventure,

Qui ne se peult meriter bonnement,

Je ne sçaurois croire qu'aucunement

Je peusse attaindre à ung si hault degré,

S'il ne me vient de ta grâce, et bon gré.

Puis que ton cueur me veulx donc presenter,

Et qu'il te plaist du mien te contenter,

Je loue Amour. Or evitons les peines,

Dont les Amours communement sont pleines :

Trouvons moien, trouvons lieu, et loisir

De mettre à fin le tien, et mien desir.

Voicy les jours de l'An les plus plaisans,

Chascun de nous est en ses jeunes ans :

Faisons donc tant que la fleur de nostre aage,

Elegies 241 Ne suive point de tristesse l'oultrage :

Car temps perdu, et jeunesse passée

Estre ne peult par deux fois amassée.

Le tien office est, de me faire grâce :

Le mien sera, d'adviser que je fasse

Tes bons plaisirs, et sur tout regarder

Le droict chemin pour ton honneur garder.

Si te supply, que ta Dextre m'anonce

De cest escript la finalle response,

A celle fin que ton dernier vouloir

Du tout me fasse esjouyr, ou douloir.

La Sixiesme Elegie meslée d'une joye doubteuse

Le plus grand bien, qui soit en amytié,

Apres le don d'amoureuse pitié,

Est s'entrescrire, ou se dire de bouche,

Soit bien, soit dueil, tout ce qui au cueur touche :

Car si c'est dueil, on s'entre reconforte :

Et si c'est bien, sa part chascun emporte.

Pourtant je veulx (M'amye, et mon desir)

Que vous ayez vostre part d'ung plaisir,

Qui en dormant l'aultre nuict me survint.

Advis me feut, que vers moy tout seul vint

Le dieu d'Amours, aussi cler que une Estoille,

Le corps tout nud, sans drap, linge, ne toille,

Et si avoit (affin que l'entendez)

Son Arc alors, et ses yeux desbendez,

Et en sa main celluy traict bien heureux,

Lequel nous feit l'ung de l'aultre amoureux.

En ordre tel s'approche, et me va dire :

Loyal Amant, ce que ton cueur desire,

Est asseuré : celle, qui est tant tienne,

Ne t'a rien dit (pour vray) qu'elle ne tienne :

Et qui plus est, tu es en tel credit,

Qu'elle a foy ferme en ce que luy a dit.

Ainsi Amour parloit : et en parlant

M'asseura fort. Adonc en esbranlant

Ses Aesles d'or en l'Air s'en est vollé,

Et au resveil je fuz tant consollé,

Continuer : partie 3 sur 6