L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Clément Marot ; texte établi par Gérard Defaux · Chapitre 49 sur 49 · partie 5/6

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L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Chapitre XLVIII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Or est arrivé l'Antechrist,

Epistres 287 Et nous l'avons tant attendu.

Ma dame ne m'a pas vendu,

C'est une Chanson gringotée,

La Musique en est bien notée,

Ou l'assiette de la Clef ment.

Par la mort bieu, voylà Clement,

Prenez le, il a mangé le Lard.

Il faict bon estre Papelard,

Et ne courroucer poinct les Fées.

Toutes choses qui sont coiffées.

Ont moult de lunes en la teste.

Escripvez moy, s'on faict plus feste

De la Lingere du Palays,

Car maistre Jan du Pont Alays

Ne sera pas si oultrageux,

Quand viendra à jouer ses Jeux,

Qu'il ne nous fasse trestous rire.

Ung homme ne peult bien escrire,

S'il n'est quelcque peu bon lisart.

La Chanson de Frère Grisard,

Est trop [sallée à] ces Pucelles, [salle pour]

Et si faict mal au cueur de celles,

Qui tiennent foy à leurs Marys.

Si le grand Rimeur de Paris

Vient ung coup à veoir ceste Lettre,

Il en vouldra oster, ou mettre,

Car c'est le Roy des Corrigears.

Et ma plume d'Oye, ou de Jars

Se sent desjà plus errenée,

Que ta grand vieille Haquenée :

D'escrire aujourd'huy ne cessa.

Des nouvelles de pardeçà,

Le Roy va souvent à la chasse,

Tant qu'il faut descendre la Chasse

Saint Marceau pour faire pleuvoir.

Or Lyon, puis qu'il t'a pleu veoir

Mon Epistre jusques icy,

Je te supply m'excuser, si

Du Coq à l'Ase voys saultant,

Et que ta plume en fasse aultant,

Affin de dire en petit Metre,

Ce que j'ay oublié d'y mettre.

XIV

Au Chancelier du Prat, nouvellement Cardinal

Si Officiers en l'Estat seurement

Sont tous couchez, fors le pauvre Clement,

Qui comme une Arbre est debout demouré,

Qu'en dictes vous Prelat trehonnoré ?

Doibt son malheur estre estimé offense ?

Je croy que non. Et dy pour ma deffense,

Si ung Pasteur, qui a fermé son parc

Epistres 288 Trouve de nuict loing cinq, ou six traictz d'Arc,

Une Brebis des siennes esgarée,

Tant qu'il soit jour, et la nuict separée,

En quelcque lieu la doibt loger, et paistre :

Ainsi a faict nostre bon Roy, et Maistre,

Me voiant loing de l'Estat jà fermé

(Jusques au jour, qu'il sera deffermé)

Ce temps pendant, à pasturer m'ordonne,

Et pour trouver plus d'Herbe franche, et bonne,

M'a adressé au pré mieulx florissant

De son Royaulme ample, large, et puissant.

Là (sans argent) je rimaille, et compose,

Et quand suis las, sur ce Pré me repose,

Là où la Trefle en sa verdeur se tient,

Et où le Lys en vigueur se maintient :

Là je m'attends, là mon espoir je fiche,

Car si scellez mon Acquict, je suis riche.

Raison me dict (puis que le Roy l'entend)

Que le ferez. Mon espoir, qui attend,

Me dit apres (pour replique finale)

Que de la grand dignité Cardinale

Me sentiray. Car ainsi que les Roys

De nouveau mis en leurs nobles arroys,

Mettent dehors en pleine delivrance

Les Prisonniers vivans en esperance :

Ainsi j'espere, et croy certainement,

Qu'à ce beau rouge, et digne advenement,

Vous me mettrez (sans difference aulcune)

Hors des Prisons de faulte de pecune.

Puis qu'en ce donc tous aultres precellez,

Je vous supply (tresnoble Pré) scellez

Le mien Acquit : pourquoy n'est il scellé ?

Le Parchemin a long, et assez Lé.

Dictes (sans plus) il fault que le scellons,

Scellé sera sans faire proces longs.

S'on ne le veult d'adventure sceller,

Je puis bien dire (en effect) que c'est L'aer,

L'eau, Terre, et Feu, qui tout bon heur me celent,

Consideré que tant d'aultres se scellent :

Mais si je touche argent par la scellure,

Je beniray des fois plus de sept L'heure,

Le Chancellier, le Seau, et le Scelleur,

Qui de ce bien m'auront pourchassé l'heur.

C'est pour Marot, vous le congnoissez ly,

Plus legier est, que Volucres Coeli,

Et a suivy long temps Chancellerie,

Sans proffiter rien touchant scellerie.

Brief, Monseigneur, je pense que c'est là

Qu'il fault seeller, si jamais on seella :

Car vous sçavez, que tout Acquit sans seel,

Sert beaucoup moins, qu'ung Potage sans sel,

Epistres 289 Qu'ung Arc sans corde, ou qu'ung Cheval sans selle.

Si prie à Dieu, et sa tresdoulce Ancelle,

Que dans cent ans en santé excellent

Vous puisse veoir de mes deux yeux seellant.

XV

Audict Seigneur pour se plaindre de Monsieur le Tresorier Preudhomme, faisant difficulté d'obeir à l'Acquit despesché

Puissant Prelat, je me plainds grandement

Du Tresorier, qui ne veult croire en Cire,

En bon Acquit, en expres Mandement,

En Robertet, n'en Françoys nostre Sire :

Si ne sçay plus, que luy faire, ne dire,

Fors paindre Dieu à mon Acquit susdict :

Adonc s'il est si preudhomme, qu'on dit,

Il y croira, car en Dieu doibt on croire.

Encor j'ay peur, que Dieu ne soit desdit,

Si ne mettez l'homme en bonne memoire.

XVI

Marot Prisonnier escript au Roy, pour sa delivrance

Roy des Françoys, plein de toutes bontez,

Quinze jours a (je les ay bien comptez)

Et des demain seront justement seize,

Que je fuz faict Confrere au Diocese

De sainct Marry en l'Eglise sainct Pris :

Si vous diray, comment je fuz surpris,

Et me desplaist, qu'il fault que je le dye.

Trois grands Pendars vindrent à l'estourdie

En ce Palais, me dire en desarroy,

Nous vous faisons Prisonnier par le Roy.

Incontinent, qui fut bien estonné,

Ce fut Marot, plus que s'il eust tonné.

Puis m'ont monstré ung Parchemin escript,

Où il n'avoit seul mot de Jesuchrist :

Il ne parloit tout que de playderie,

De Conseilliers, et d'emprisonnerie.

Vous souvient il (se me dirent ilz lors)

Que vous estiez l'aultre jour là dehors,

Qu'on recourut ung certain Prisonnier

Entre noz mains ? Et moy de le nyer :

Car soyez seur, si j'eusse dict ouy,

Que le plus sourd d'entre eux m'eust bien ouy :

Et d'aultre part j'eusse publicquement

Esté menteur. Car pourquoy, et comment

Eussé je peu ung aultre recourir,

Quand je n'ay sceu moymesmes secourir ?

Pour faire court, je ne sceu tant prescher,

Que ces Paillards me voulsissent lascher.

Sur mes deux bras ilz ont la main posée,

Et m'ont mené ainsi qu'une Espousée,

Non pas ainsi, mais plus roide ung petit :

Et toutefois j'ay plus grand appetit

Epistres 290 De pardonner à leur folle fureur,

Qu'à celle là de mon beau Procureur.

Que male Mort les deux jambes luy casse :

Il a bien prins de moys une Becasse,

Une Perdrix, et ung Levrault aussi :

Et toutesfoys je suis encor icy.

Encor je croy, si j'en envoioys plus,

Qu'il le prendroit : car ilz ont tant de glus

Dedans leurs mains ces faiseurs de pipée

Que toute chose, où touchent, est grippée.

Mais pour venir au poinct de ma sortie :

Tant doulcement j'ay chanté ma partie,

Que nous avons bien accordé ensemble :

Si que n'ay plus affaire, ce me semble,

Sinon à vous. La partie est bien forte :

Mais le droit poinct, où je me reconforte,

Vous n'entendez Proces, non plus que moy :

Ne plaidons point, ce n'est que tout esmoy.

Je vous en croy, si je vous ay mesfaict.

Encor posé le cas que l'eusse faict,

Au pis aller n'escherroit que une Amende.

Prenez le cas que je la vous demande,

Je prens le cas que vous me la donnez :

Et si Plaideurs furent onc estonnez,

Mieulx que ceulx cy, je veulx qu'on me delivre,

Et que soubdain en ma place on les livre.

Si vous supply (Sire) mander par Lettre,

Qu'en liberté voz gens me vueillent mettre :

Et si j'en sors, j'espere qu'à grand peine

M'y reverront, si on ne m'y rameine.

Treshumblement requerant vostre grâce,

De pardonner à ma trop grand audace

D'avoir empris ce sot Escript vous faire :

Et m'excusez, si pour le mien affaire

Je ne suis point vers vous allé parler :

Je n'ay pas eu le loysir d'y aller.

XVII

Au Reverendissime Cardinal de Lorraine

L'Homme qui est en plusieurs sortes bas,

Bas de stature, et de joye, et d'esbas,

Bas de sçavoir, en bas degré nourry,

Et bas de biens, dont il est bien marry,

Prince tresnoble, à vostre advis, comment

Vous pourroit il saluer haultement ?

Fort luy seroit, car petite Clochette

A beau branler avant que ung hault son jecte :

Puis qu'il n'a donc que humble, et basse value,

Par ung bas stile humblement vous salue.

Mais qui est il ce gentil salueur,

Qui ose ainsi approcher sa lueur.

Du cler Soleil, qui la peult effacer ?

Epistres 291 C'est ung Marot : lequel vient pourchasser

Ung traict verbal de vostre Bouche exquise,

Pour bien tirer droict au blanc, où il vise.

Ce qu'il attend en ceste Court, gist là,

Et ce pendant pour tous Tresors il a

Non Revenu, Banque, ne grand Practique,

Mais seulement sa Plume Poëtique :

Ung don royal, où ne peult advenir :

Et ung espoir (en vous) d'y pervenir.

Touchant la Plume, elle vient de la Muse,

Qui à rimer aulcunesfoys m'amuse :

Le don Royal vient (certes) d'ung Octroy

Plus liberal, que de nul aultre Roy :

Quand à l'Espoir, que j'ay en vous bouté,

D'ailleurs ne vient, que de vostre bonté,

En qui me fie. Et brief, telle fiance.

Mettra ma peine au gouffre d'oubliance,

J'entends pourveu que Monsieur le grand Maistre

Vueillez prier vouloir souvenant estre

De mon affaire à ces nouveaux Estatz,

Car on y voyt ung si grand nombre, et tas

De Poursuivans, que grand peur au cueur ay je

De demourer aussi blanc comme Neige.

Et puis Fortune en l'Oreille me souffle,

Qu'on ne prend point en Court telz Chatz sans moufle,

En me disant, qu'à cause du rebout,

Souvent se fault tenir ferme debout,

Et qu'aux estatz des Roys on ne se couche

Facilement comme en Lict, ou en Couche.

Soubz ces propos, Fortune l'insensée

Languir me faict sans l'avoir offensée :

Mais bon Espoir, qui veult estre vainqueur,

Jusques chez moy vient visiter mon cueur,

En m'asseurant que une seule parolle

De vous me peult faire coucher au rolle.

Plaise vous donc noble fleuron Royal,

Plaise vous donc à ce Baron loyal,

En dire ung mot (pour ma protection)

Acompagné d'ung peu d'affection :

Si vous pourray donner ce loz (si j'ose)

De m'avoir faict de neant quelcque chose.

Mais d'où provient, que ma Plume se mesle

D'escrire à vous ? ignore, ou presume elle ?

Non pour certain, motif en est Mercure :

Qui long temps a de me dire print cure,

Que vous estiez [des bien Rimantz aymant,] [des bien aymez Amans] De[s] dictz dorez, [et de tout beau Romant,] [de rymez rommans,] Soit de science ou divine, ou humaine.

C'est le motif qui mon Epistre maine

Devant voz yeux, esperant que bien prise

Sera de vous, sans en faire reprise :

Epistres 292 Non que dedans rien bon y puisse avoir,

Fors un desir de mieulx faire sçavoir.

Et non obstant, si petit que j'en sçay,

Quand me vouldrez pour vous mettre à l'essay,

Et que mon sens je congnoisse trop mince

Pour satisfaire à tant excellent Prince,

Je m'en iray par Boys, Prez, et Fontaines

Pour prier là les neuf Muses haultaines,

De vouloir estre à mon Escript propices,

Affin de mieulx accomplir voz services.

XVIII

Au Roy

On dit bien vray, la maulvaise Fortune

Ne vient jamais, qu'elle n'en apporte une,

Ou deux, ou trois avecques elle (Sire).

Vostre cueur noble en sçauroit bien que dire :

Et moy chetif, qui ne suis Roy, ne rien

L'ay esprouvé. Et vous compteray bien,

Si vous voulez, comment vint la besongne.

J'avois ung jour un Valet de Gascongne,

Gourmant, Yvroigne, et asseuré Menteur,

Pipeur, Larron, Jureur, Blasphemateur,

Sentant la Hart de cent pas à la ronde,

Au demeurant le meilleur filz du Monde,

Prisé, loué, fort estimé des filles

Par les Bourdeaux, et beau Joueur de Quilles.

Ce venerable Hillot fut adverty

De quelcque argent, que m'aviez departy,

Et que ma Bourse avoit grosse apostume :

Si se leva plus tost que de coustume,

Et me va prendre en tapinois icelle :

Puis la vous mist tresbien soubz son Esselle,

Argent et tout (cela se doibt entendre),

Et ne croy point, que ce fust pour la rendre,

Car oncques puis n'en ay ouy parler.

Brief, le Villain ne s'en voulut aller

Pour si petit : mais encor il me happe

Saye, et Bonnet, Chausses, Pourpoinct, et Cappe :

De mes Habitz (en effect) il pilla

Tous les plus beaulx : et puis s'en habilla

Si justement, qu'à le veoir ainsi estre,

Vous l'eussiez prins (en plein jour) pour son Maistre.

Finablement, de ma Chambre il s'en va

Droit à L'estable, où deux Chevaulx trouva :

Laisse le pire, et sur le meilleur monte,

Picque, et s'en va. Pour abreger le compte,

Soiez certain, qu'au partir : dudict lieu

N'oublya rien, fors à me dire Adieu.

Ainsi s'en va chastoilleux de la gorge

Ledict Valet, monté comme ung sainct George :

Et vous laissa Monsieur dormir son saoul :

Epistres 293 Qui au resveil n'eust sceu finer d'un soul.

Ce Monsieur là (Sire) c'estoit moy mesme :

Qui sans mentir fuz au Matin bien blesme,

Quand je me vy sans honneste vesture,

Et fort fasché de perdre ma monture :

Mais de l'argent, que vous m'aviez donné,

Je ne fuz point de le perdre estonné,

Car vostre argent (de tresbonnaire Prince)

Sans point de faulte est subject à la pince.

Bien tost apres ceste fortune là,

Une aultre pire encores se mesla

De m'assaillir, et chascun jour me assault,

Me menassant de me donner le sault,

Et de ce sault m'envoyer à l'envers,

Rymer soubz terre, et y faire des Vers.

C'est une lourde, et longue maladie

De troys bons moys, qui m'a toute eslourdie

La pauvre teste, et ne veult terminer,

Ains me contrainct d'apprendre à cheminer.

Tant affoibly m'a d'estrange maniere,

Et si m'a faict la cuisse heronniere,

L'estomac sec, le Ventre plat, et vague :

Quand tout est dit, aussi maulvaise bague

(Ou peu s'en fault) que femme de Paris,

Saulve l'honneur d'elles, et leurs Maris.

Que diray plus ? au miserable corps

(Dont je vous parle) il n'est demouré fors

Le pauvre esprit, qui lamente, et souspire,

Et en pleurant tasche à vous faire rire.

Et pour aultant (Sire) que suis à vous,

De troys jours l'ung viennent taster mon poulx

Messieurs Braillon, le Coq, Akaquia,

Pour me garder d'aller jusque à quia.

Tout consulté ont remis au Printemps

Ma guerison : mais à ce que j'entends,

Si je ne puis au Printemps arriver,

Je suis taillé de mourir en Yver,

Et en danger (si en Yver je meurs)

De ne veoir pas les premiers Raisins meurs.

Voilà comment depuis neuf moys en çà

Je suis traicté. Or ce que me laissa

Mon Larronneau (long temps a) l'ay vendu,

Et en Sirop, et Julez despendu :

Ce neantmoins ce que je vous en mande,

N'est pour vous faire ou requeste, ou demande :

Je ne veulx point tant de gens ressembler,

Qui n'ont soucy aultre que d'assembler.

Tant qu'ilz vivront, ilz demanderont eulx,

Mais je commence à devenir honteux,

Et ne veulx plus à voz dons m'arrester.

Je ne dy pas, si voulez rien prester,

Epistres 294 Que ne le preigne. Il n'est point de Presteur

(S'il veult prester) qui ne fasse ung Debteur.

Et sçavez vous (Sire) comment je paye ?

Nul ne le sçait, si premier ne l'essaye.

Vous me debvrez (si je puis) de retour :

Et vous feray encores ung bon tour,

A celle fin qu'il ny ayt faulte nulle,

Je vous feray une belle Cedulle,

A vous payer (sans usure il s'entend)

Quand on verra tout le Monde content :

Ou (si voulez) à payer ce sera,

Quand vostre Loz, et Renom cessera.

Et si sentez, que soys foible de reins

Pour vous payer, les Deux Princes Lorrains

Me plegeront. Je les pense si fermes,

Qu'ilz ne fauldront pour moy à l'ung des termes.

Je sçay assez, que vous n'avez pas peur

Que je m'en fuie, ou que je soys trompeur :

Mais il faict bon asseurer ce, qu'on preste.

Brief, vostre paye (ainsi que je l'arreste)

Est aussi sceure, advenant mon trespas,

Comme advenant, que je ne meure pas.

Advisez donc, si vous avez desir

De rien prester, vous me ferez plaisir :

Car puis ung peu, j'ay basty à Clement,

Là où j'ay faict ung grand desboursement :

Et à Marot, qui est ung peu plus loing :

Tout tumbera, qui n'en aura le soing.

Voilà le poinct principal de ma Lettre.

Vous sçavez tout, il n'y fault plus rien mettre :

Rien mettre, las ! Certes, et si feray,

En ce faisant, mon stile j'enfleray,

Disant, ô Roy amoureux des neuf Muses,

Roy, en qui sont leurs sciences infuses,

Roy, plus que Mars, d'honneur environné,

Roy, le plus Roy, qui fut oncq couronné,

Dieu tout puissant te doint (pour t'estrener)

Les quatre coings du Monde gouverner,

Tant pour le bien de la ronde Machine,

Que pour aultant, que sur tous en es digne.

XIX

A ung sien Amy sur ce propos

Puis que le Roy a desir de me faire

A ce besoing quelcque gracieux prest,

J'en suis content, car j'en ay bien affaire,

Et de signer ne fuz oncques si prest :

Parquoy vous pry sçavoir, de combien c'est

Qui veult Cedulle, affin qui se contente :

Je la feray tant seure (si Dieu plaist)

Qu'il n'y perdra que l'Argent, et l'attente.

XX

Epistres 295 A ung, qui calumnia l'Epistre precedente

Le Rimeur, qui assailly m'a,

En mentant contre moy Rima,

Car je ne blasme point Gascoigne.

De toutes tailles bons Levriers,

Et de tous Arts maulvais Ouvriers,

Son Epistre assez le tesmoigne.

Il fault dire, puis qu'ainsi hoigne,

Que je luy ay gratté sa Roigne

En quelcque mot, qu'il trouva laid.

Pourquoy d'ailleurs vouldroit il guerre ?

Je vouldroys voulentiers m'enquerre,

S'il est parent de mon Valet.

Si je congnoissois le Follet,

Je produiroys en mon Rollet

De sa vie assez de Tesmoings.

Quel qu'il soit, il n'est point Poëte,

Mais Filz aisné d'une Chouette,

Ou aussi Larron pour le moins.

Pinseur pinsant, entre aultres poinctz

Je t'ai pinsé de ce mot, pinse :

Les Bons n'y sont pinsez, ny poinctz,

Mais les Meschans, dont tu es Prince.

XXI

Au Lieutenant Gontier

Si Maladie au visaige blesmy

N'eust perturbé le sens à ton Amy,

Long temps y a (Gontier) que ta semonce

Eust eu de moy la presente response,

Qui ne debvroit response se nommer.

Quant à tes faictz, qui feront renommer

Ton nom par tout, et apres la mort vivre,

Si en cest art veulx ta poincte poursuivre,

Tes poinctz sont grands, tes Metres mesurez,

Tes dictz tout d'Or, tes termes Azurez,

Voire si haults, et arduz à tout prendre,

Que mon Esprit travaille à les comprendre.

Quand tout est dit, les louanges données

De toy à moy, doibvent estre ordonnées

(Sans de nully vouloir blesser l'honneur)

A Jan le Maire, ou au mesme Donneur.

Il te failloit ung esprit Poëtique,

Non pas ma Plume essorée, et rustique,

Pour te respondre. Or ay je mis estude

A n'estre point notté d'ingratitude.

Tu m'as escript, je te responds aussi :

Et si tu n'as beaucoup de Vers icy,

Supporte moy : les Muses me contraignent

Penser ailleurs : et fault que mes Vers plaignent

La dure mort de la Mere du Roy

Mon Mecenas. Et si quelcque desroy

Epistres 296 On treuve icy, ou resverie aulcune,

Tu n'as (Gontier) pour moy excuse, que une,

C'est que celluy pour Resveur on prendra,

Qui un Resvant (en fiebvre) reprendra.

XXII

A Vignals Thoulousain

Quand Dieu m'auroit aussi bien presenté

Le bon loysir, et l'entiere santé,

Que le vouloir, ta Response alongée

Seroit du tiers, et beaucoup mieulx songée :

Ce neantmoins (Vignals) je pense bien,

Que tu congnois, que le souverain bien

De l'amytié ne gist en longues Lettres,

En motz exquis, en grand nombre de Mettres,

En riche Rime, ou belle invention,

Ains en bon cueur, et vraye intention :

Dont je m'attends, que excusé je seray

De ton bon sens. Or à tant cesseray.

Ma Muse foible à peine peult chanter :

Mais pour le moins tu te peulx bien vanter,

Que de Marot tu as à ta commande

Petite Epistre, et amytié bien grande.

XXIII

A mon Seigneur de Guise passant Par Paris

Va tost Epistre, il est venu, il passe,

Et part demain, des Princes l'outrepasse :

Il le te fault saluer humblement,

Et dire ainsi : Vostre humble Serf Clement

(Prince de pris) luy mesme fust venu,

Mais Maladie au Lict l'a retenu

Si longuement, qu'oncques ne fut si mince,

Pasle, et deffaict : Vray est (illustre Prince)

Qu'en ce corps mesgre est l'esprit demouré,

Qui aultrefoys a pour vous labouré,

Non bien sachant, combien il y doit estre :

Parquoy tandis, qu'il vit en ce bas estre,

Servez vous en. Ainsi diras Epistre

A cil, qui est digne de Royal tiltre :

Puis te tairas, car tant debile suis,

Que d'ung seul vers alonger ne te puis.

XXIV

Au Roy

Non que par moy soit arrogance prinse,

Non que ce soit par curieuse emprinse

D'escrire au Roy : pour tout cela ma Plume

D'ardant desir de voller ne s'allume.

Mon juste dueil (seulement) l'a contraincte

De faire à vous (et non de vous) complaincte.

Il vous a pleu, Sire, de pleine grâce

Bien commander, qu'on me mist en la place

Du Pere mien, vostre Serf humble mort :

Epistres 297 Mais la Fortune, où luy plaist, rit, et mord.

Mords, elle m'a, et ne m'a voulu rire,

Ne mon nom faire en voz Papiers escrire.

L'Estat est faict, les Personnes rengées,

Le Parc est clos, et les Brebis logées

Toutes, fors moy le moindre du Trouppeau,

Qui n'a Toyson, ne Laine sur la peau.

Si ne peult pas grand los Fortune acquerre,

Quand elle meine aux plus foybles la guerre

Las pourquoy donc à mon bon heur s'oppose ?

Certes mon cas pendoyt à peu de chose,

Et ne falloit, Sire, tant seulement,

Qu'effacer Jan, et escrire Clement.

Or en est Jan par son trespas hors mis,

Et puis Clement par son malheur obmis,

C'est bien malheur, ou trop grand oubliance :

Car quant à moy, j'ay ferme confiance,

Que vostre dire est ung divin Oracle,

Où nul vivant n'oseroit mettre obstacle.

Telle tousjours a esté la parolle

Des Roys, de qui le bruit aux Astres volle.

Je quiers sans plus, Roy de los eternel,

Estre heritier du seul bien Paternel.

Seul bien je dy, d'aultre n'en eut mon Pere,

Ains s'en tenoit si content, et prospere,

Qu'aultre oraison ne faisoit icelluy,

Fors, que peussiez vivre par dessus luy :

Car vous vivant, tousjours se sentoit riche,

Et vous mourant, sa Terre estoit en frische.

Si est il mort, ainsi qu'il demandoit :

Et me souvient, quand sa mort attendoit,

Qu'il me disoit, en me tenant la Dextre :

Filz, puis que Dieu t'a faict la grâce d'estre

Vray Heritier de mon peu de sçavoir,

Quiers en le bien ; qu'on m'en faict avoir :

Tu congnois, comme user en est decent.

C'est ung sçavoir tant pur, et innocent,

Qu'on n'en sçauroit à creature nuire.

Par Preschemens, le Peuple on peult seduire :

Par Marchander, tromper on le peult bien :

Par Plaiderie, on peult menger son bien :

Par Medecine, on peult l'homme tuer :

Mais ton bel Art ne peult telz coups ruer :

Ains en sçauras meilleur Ouvrage tistre :

Tu en pourras dicter Lay, ou Epistre,

Et puis la faire à tes Amis tenir,

Pour en l'Amour d'iceulx t'entretenir.

Tu en pourras traduire les Volumes

Jadis escriptz par les divines Plumes

Des vieulx Latins, dont tant est mention.

Apres tu peulx de ton invention

Epistres 298 Faire quelcque Oeuvre [pour] jecter en lumiere : [à jecter]

Dedans lequel en la Fueille premiere

Doibs invocquer le nom du tout puissant :

Puis descriras le bruit resplendissant

De quelcque Roy, ou Prince, dont le nom

Rendra ton Oeuvre immortel de renom :

Qui te fera (peult estre) si bon heur,

Que le proffit sera joinct à l'honneur.

Donc pour ce faire, il fauldroit que tu prinses

Le droict chemin du service des Princes.

Mesme du Roy, qui cherit, et practique

Par son hault sens ce noble Art Poëtique.

Va donc à luy, car ma fin est presente,

Et de ton faict quelcque Oeuvre luy presente,

Le suppliant, que par sa grand doulceur,

De mon estat te fasse successeur.

Que pleures tu, puis que l'aage me presse ?

Cesse ton pleur, et va, où je t'adresse.

Ainsi disoit le bon Vieillard mourant :

Et aussi tost que vers vous fuz courant,

Plus fut en vous Liberalité grande,

Qu'en moy desir d'impetrer ma demande.

Je l'impetray, mais des fruictz je ne herite.

Vray est aussi, que pas ne les merite,

Mais bien est vray, que j'ay d'iceulx besoing

Or si le cueur, que j'ay de prendre soing

A vous servir, si ceste Charte escripte,

Ou du Deffunct quelcque faveur petite

Ne vous esmeut (ô Sire) à me pourveoir,

A tout les moins vous y vueille esmouvoir

Royal promesse, en qui toute asseurance

Doibt consister. Là gist mon esperance,

Laquelle plus au Deffunct ne peult estre,

Combien qu'il eust double bien, comme ung Prebstre :

C'est assçavoir Spiritualité,

Semblablement la Temporalité.

Son Art estoit son bien Spirituel

Et voz Biensfaictz estoient son Temporel.

Or m'a laissé son Spirituel bien :

Du Temporel jamais n'en auray rien,

S'il ne vous plaist le commander en sorte,

Qu'obeissance (à mon profit) en sorte.

XXV

Pour la petite Princesse de Navarre, à Madame Marguerite

Voyant que la Royne ma Mere

Trouve à present la Ryme amere,

Ma Dame, m'est prins fantasie

De vous monstrer, qu'en Poesie

Sa Fille suis. Arriere Prose,

Puis que rimer maintenant j'ose.

Pour commencer donc à Rimer,

Epistres 299 Vous pouvez (ma Dame) estimer,

Quel joye à la Fille advenoit

Sachant que la Mere venoit :

Et quelle joye est advenue

A toutes deux à sa venue.

Si vous n'en sçavez rien, j'espere,

Qu'au retour du Roy vostre Pere

Semblable joye sentirez,

Puis des nouvelles m'en direz.

Or selon que j'avoye envye,

Par eau jusques icy l'ay suyvie

Avecques mon bon Perroquet

Vestu de Vert, comme ung Bouquet

De Marjolaine. Et audict lieu

M'a suyvie mon Escurieu,

Lequel tout le long de l'année

Ne porte que robbe Tanée.

J'ay aussi pour faire le tiers

Amené Bure en ses Quartiers,

Qui monstre bien à son visage,

Que des trois n'est pas le plus sage.

Ce sont là des nouvelles nostres :

Mandez nous, s'il vous plaist, des vostres,

Et d'aultres nouvelles aussy :

Car nous en avons faulte icy.

Si de la Court aulcun revient,

Mandez nous (s'il vous en souvient)

En quel estat il la laissa.

Des nouvelles de pardeçà,

Loyre est belle, et bonne Riviere,

Qui de nous revoir est si fiere,

Qu'elle en est enflée, et grossie,

Et en bruyant nous remercie.

Si vous l'eussiez donc abordée,

Je croy, qu'elle fust desbordée :

Car plus fiere seroit de vous,

Qu'elle n'a pas esté de nous :

Mais Dieu ce bien ne m'a donné,

Que vostre chemin adonné

Se soit icy : et fault que sente

Parmy ceste joye presente

La tristesse de ne vous veoir.

Joye entiere on ne peult avoir,

Tandis que l'on est en ce Monde :

Mais affin que je ne me fonde

Trop en Raison, icy je mande

A vous, et à toute la Bande,

Qu'Estienne ce plaisant Mignon

De la dance du Compaignon

(Que pour vous il a compassée)

M'a jà fait Maistresse passée,

Epistres 300 De fine force (par mon Ame)

De me dire, tourne ma Dame.

Si tost qu'ensemble nous serons,

Si Dieu plaist, nous la danserons.

Ce temps pendant soit loing, soit pres,

Croiez que je suis faicte expres

Pour vous porter obeissance,

Qui prendra tousjours accroissance,

A mesure que je croistray :

Et sur ce la fin je mettray

A l'Escript de peu de value,

Par qui humblement vous salue

Celle, qui est vostre sans cesse

Jane de Navarre Princesse.

XXVI

A Monsieur le général Prevost

Je l'ay receu ton gracieux Envoy,

Trescher Seigneur, te promettant en foy

D'homme non fainct, que leu, et regardé

L'ay plusieurs fois, et si sera gardé

(Tout mon vivant) parmy toutes les choses,

Que j'ay au cueur par souvenir encloses,

Que je crains perdre, et dont j'ay cure, et soing.

Ce tien Escript (certes) sera tesmoing

A tousjours mais de l'amytié ouverte,

Laquelle m'as de si bon cueur offerte,

Que la reçoy : et par ceste presente

De mesme cueur la mienne te presente.

Bien est il vray, que la tienne amytié

Passe en pouvoir la mienne de moytié :

Mais de retour, je t'offre le service,

Qui ne fauldra de faire son office,

En, et par tout, où vouldras l'employer.

Et sur ce poinct voys ma Lettre ployer,

Pour me remettre aux choses ordonnées,

Que pour t'escrire avoys abandonées.

XXVII

A Alexis Jure de Quiers en Piedmont

Amy Jure

Je te Jure,

Que desir,

Non loysir,

J'ay d'escrire.

Or de dire,

Que tes Vers

Me sont vertz,

Durs, ou aigres,

Ou trop meigres,

Qui l'a dit,

A mesdit :

Toutesfoys

Epistres 301 Je m'en voys

Dire en sens,

Que j'en sens.

Ton vouloir

Faict valoir

Tes Escriptz,

Que j'ay pris

En gré, comme

Si docte homme

Chastelain,

Ou Allain

Les eust faictz.

De leurs faictz

Sans reproches

Tu n'approches :

Mais il fault

Ton deffault

Raboter

Pour oster

Les gros noeudz,

Lours, et neufz

Du langage

Tout ramage :

Et que limes,

Quand tu rimes,

Tes Mesures,

Et Cesures.

Alors Maistre

Pourras estre,

Car ta veine

N'est point vaine :

Mais d'icelle

Le bon zelle

D'amytié

La moytié

Plus j'estime,

Que ta Rime :

Qui ung jour

A sejour

Sera faicte

Plus parfaicte.

Ce pendant

Actedant

Que te voye,

Je t'envoye

Jusque en France

Asseurance,

Que je quiers

Congnoissance

D'ung de Quiers.

XXVIII

Epistres 302 A une Damoyselle malade

Ma Mignonne

Je vous donne

Le bon jour.

Le sejour

C'est prison :

Guerison

Recouvrez,

Puis ouvrez

Vostre porte,

Et qu'on sorte

Vistement :

Car Clement

Le vous mande.

Va friande

De ta bouche,

Qui se couche

En danger

Pour manger

Confitures :

Si tu dures

Trop malade,

Couleur fade

Tu prendras,

Et perdras

L'embonpoint.

Dieu te doint

Santé bonne

Ma Mignonne.

XXIX

A deux Damoyselles

Subscription

Sus Lettre, il fault que tu desloges :

Par toy saulver je pretendz

La nouvelle Espouse Bazauges,

Aussi Trezay, qui pert son temps.

Mes Damoyselles

Bonnes, et belles,

Je vous envoye

Mon feu de joye :

Si j'avois mieulx,

Devant voz yeux

Il seroit mis.

A ses Amis

Bien, tant soit cher,

Ne fault cacher.

Or est besoing,

Quand on est loing,

De s'entrescrire.

Cela faict rire,

Et chasse esmoy.

Epistres 303 Escrivez moy

Donc je vous prie :

Car l'Enfant crie,

Quand on luy fault.

S'il ne le vault,

Il le vauldra,

Et ne fauldra

D'estre à jamais

Tout vostre : mais

Dieu sçait combien

Il vouldroit bien

Vous supplier

Ne l'oublier.

Ailleurs, ne là

Rien que cela

Il ne demande.

Me recommande.

XXX

A ceux, qui apres l'Epigramme du beau Tetin en feirent d'aultres Nobles Espritz de France Poëtiques,

Nouveaux Phebus surpassans les Antiques,

Grâces vous rendz, dont avez imité

Non ung Tetin beau par extremité,

Mais ung Blason, que je feis de bon zelle

Sur le Tetin d'une humble Damoiselle.

En me suivant vous avez blasonné :

Dont haultement je me sens guerdonné.

L'un de sa part, la Chevelure blonde :

L'aultre le Cueur : l'aultre la Cuisse ronde :

L'aultre la Main descripte proprement :

L'aultre un bel Oeil deschiffré doctement :

L'autre ung Esprit, cherchant les Cieulx ouvers :

L'aultre la Bouche, où sont plusieurs beaulx Vers :

L'autre une Larme ; et l'aultre a faict l'Oreille :

L'aultre ung Sourcil de beaulté non pareille,

C'est tout cela qu'en ay peu recouvrer :

Et si bien tous y avez sceu ouvrer,

Qu'il n'y a cil, qui pour vray ne desserve

Ung Pris à part de la main de Minerve :

Mais du Sourcil la beaulté bien chantée

A tellement nostre Court contentée,

Qu'à son Autheur nostre Princesse donne

Pour ceste fois de Laurier la Couronne :

Et m'y consens, qui point ne le congnois,

Fors qu'on m'a dit, que c'est un Lyonnais.

O Sainct Gelais creature gentile,

Dont le sçavoir, dont l'Esprit, dont le stile,

Et dont le tout rend la France honnorée,

A quoy tient il, que ta Plume dorée

N'a faict le sien ? ce maulvais vent, qui court,

T'auroit il bien poulsé hors de la Court ?

Epistres 304 O Roy Francoys, tant qu'il te plaira perds le,

Mais si le perd tu perdras une Perle

(Sans les susdictz Blasonneurs blasonner)

Que l'Orient ne te sçauroit donner.

Or chers Amys, par maniere de rire

Il m'est venu voulenté de descrire

A contre poil ung Tetin, que j'envoye

Vers vous, affin que suiviez ceste voye

Je l'eusse painct plus laid cinquante fois,

Si l'eusse peu : tel qu'il est toutesfois,

Protester veulx, affin d'eviter noise,

Que ce n'est point ung Tetin de Françoyse,

Et que voulu n'ay la bride lascher

A mes propos, pour les Dames fascher :

Mais voulentiers, qui l'Esprit exercite,

Ores le Blanc, ores le Noir recite :

Et est le Painctre indigne de louange,

Qui ne sçait paindre aussi bien Diable, qu'Ange.

Après la course il fault tirer la Barre :

Apres Bemol il fault chanter Becarre.

Là donc, Amys, celles, qu'avez louées,

Mieulx, qu'on n'a dict, sont de beaulté douées :

Parquoy n'entends, que vous vous desdiez

Des beaulx Blasons à elles desdiez :

Ains que chascun le Rebours chanter vueille,

Pour leur donner encores plus grand fueille :

Car vous sçavez qu'a Gorge blanche, et grasse,

Le Cordon noir n'a point maulvaise grâce.

Là doncq, là doncq, poulsez, faictes merveilles :

A beaulx Cheveux, et à belles Oreilles,

Faictes les moy les plus laidz, que l'on puisse :

Pochez cest Oeil : fessez moy ceste Cuisse :

Descrivez moy en stile espoventable

Ung Sourcil gris : une Main detestable :

Sus, à ce Cueur, qu'il me soit pelaudé,

Mieulx que ne fut le premier collaudé :

A ceste Larme, et pour bien estre escripte,

Deschiffrez moy celle d'ung hipocrite :

Quant à l'Esprit, paignez moy une Souche :

Et d'ung Toreau le Mufle, pour la Bouche.

Brief, faictes les si horribles à veoir,

Que le grand Diable en puisse horreur avoir :

Mais je vous prie, que chascun Blasonneur

Veuille garder en ses Escriptz honneur :

Arriere motz, qui sonnent sallement,

Parlons aussi des membres seulement,

Que l'on peult veoir sans honte descouvers,

Et des honteux ne soillons point noz Vers :

Car quel besoing est il mettre en lumiere

Ce, qu'est Nature à cacher coustumiere ?

Ainsi fairez pour à tous agreer,

Epistres 305 Et pour le Roy mesmement recreer

Au soing qu'il a de Guerre jà tissue,

Dont Dieu luy doint victorieuse issue :

Et pour le Pris, qui mieulx faire sçaura,

De verd Lierre une Couronne aura,

Et ung Disain de Muse Marotine,

Qui chantera sa louange condigne.

 

Epistres 306 Chants divers

 

I

Le Chant de l'Amour fugitif, composé par Lucian, Autheur Grec, et translaté de Latin en Francoys par Clement Marot : et ce commence en Latin

Perdiderat Natum Genitrix Cytheroea vagantem.

Advint ung jour, que Venus Cytherée,

Mere pour lors dolente, et esplorée,

Perdit son filz, qui çà, et là volloit :

Et ainsi triste à haste s'en alloit

Par maint Carroy, par maint Canton ; et Place

Pour le chercher ; puis sus quelcque Terrace,

Ou sus ung Mont eslevé se plantoit,

Et devant tous à haulte voix chantoit

Ce, que s'ensuit. Quiconques de bon vueil

M'enseignera ou au doigt, ou à l'oeil,

En quelle voye, ou devers quel costé

Mon Cupido fuiant s'es transporté,

Pour son loyer (qui faire le sçaura)

Ung franc baiser de Venus il aura.

Et si quelc'un Prisonnier le rameine,

La Mere lors envers luy plus humaine

Luy donnera (pour plus son cueur aiser)

Quelcque aultre don par dessus le baiser.

Toy qui iras, affin que par tous lieux

Ce faulx Garson puisses congnoistre mieulx,

Je te diray vingt enseignes, et taches,

Que finement fault qu'en memoyre caches.

Blancheur aulcune en luy n'est evidente :

Son Corps est tainct de rougeur tresardente,

Ses Yeux perçans, qui de travers regardent,

Incessamment estincellent, et ardent :

Et son penser cauteleux, et frivolle

Jamais ne suit sa doulcette parolle.

Certainement le son de sa faconde

Passe en doulceur le plus doulx Miel du Monde :

Mais le droit sens, et la cause effective

Correspond mal à sa voix deceptive.

Si en colere il se prend à monter,

Il porte ung cueur impossible à dompter :

Et de son Bec il sçait (tout au contraire)

Tromper, seduire, et en ses laz attraire

Les cueurs remplis d'aspre severité,

Sans que jamais confesse verité.

Certes il est Enfant plein de jeunesse,

Mais bien pourveu d'astuce, et de finesse.

Souvent se joue, et faict de l'inscient :

Mais en jouant tasche à bon escient

Faire son cas. Sur son dos oultreplus

Pendent en ordre ungs Cheveulx crespelus :

Chants divers 307 Et en sa Face, ayant fiere apparence,

Jamais n'y a honte, ne reverence.

Apres il a (si bien vous l'espiez)

Petites Mains, avecques petiz Piedz :

Mais toutesfoys en hault, ou bas endroict

D'ung petit Arc tire fort long, et droict.

Jadis frappa de Flesche, et Vireton,

Jusque aux bas lieux le cruel Roy Pluton :

Et des Enfers les Umbres, et Espritz

Veirent leur Roy d'Amour vaincu, et pris,

Lors que dedans son grand Char Stygieux

Il emmena Proserpine aux beaulx yeux.

Son corps ardant, enflambé de nature

Il a tout nud, sans quelcque couverture,

Mais le cueur cault, et courage qu'il porte,

Se vest de maint, et variable sorte :

Et d'advantage, en soubzlevant en l'Air

Les membres siens, par ung subtil voller

Aux Nymphes va, puis aux hommes descend :

Et quand receu de bon gré il se sent,

Son siege faict plus chault que feu de Pailles

Au plus profond de leurs Cueurs, et Entrailles.

Petit, et court est son arc amoureux :

Mais le sien Traict mortel, et rigoreux

Va de droict fil jusques au Firmament,

Depuis qu'il est descoché fermement.

Sur son Espaule ardente, et colorée

Tu voirras pendre une Trousse dorée,

Et au dedans ses pestiferes Traictz,

Dont le cruel Abuseur plein d'attraictz

A bien souvent faict mainte playe amere,

Mesmes à moy, qui suis sa propre Mere.

Griefve chose est tout ce, que j'ay dit ores,

Mais voyci (las) plus griefve chose encores :

Sa dextre main jecte, et darde ung Brandon,

Qui brusle, et ard sans mercy, ne pardon

Les pauvres Os. Brief, de son Chault extrême

Il brusleroit le bruslant Soleil mesme.

Si tu le peulx donc trouver, et attaindre,

Et de Cordons à fermes noeudz estraindre,

Meine le moye estroictement lié.

Et si vers toy se rend humilié,

N'en prens mercy, quoy que devant toy fasse

Tomber ses yeux larmes dessus sa Face.

Garde toy bien, qu'en ce ne te deçoyves.

Et se ainsi est, que sa Bouche aperçoyves

Rian à toy, bien fault que tu recordes

De n'ordonner, qu'on luy lasche les Cordes.

Si par doulx motz te venoit incitant

A te baiser, va cela evitant :

Car (pour certain) en ses Levres habite

Chants divers 308 Mortel venin, qui cause mort subite.

Et si de franc, et liberal Visage

Il te promect des Dons à son usage,

C'est assavoir Flesches, et Arc Turquoys,

La Trousse paincte, et le doré Carquoys,

Fuy tous ces dons de nuysance, et reproche :

Ilz vont bruslant tout ce, que d'eulx s'approche.

II

Le Second Chant d'Amour fugitif, de l'invention de Marot

Le propre jour, que Venus aux yeux verts

Parmy le Monde alloit chantant ces Vers,

Desir de veoir, et d'ouir nouveaulté

Me feit courir après sa grand beaulté

Jusque à Paris. Quand fut en plain Carroy

Sus ung hault lieu se mist en bel arroy,

Monstrant en Face avoir cueur assez triste,

Ce neantmoins en Habitz cointe, et miste.

Lors d'une voix plus doulce, et resonnante,

Que d'Orpheus la Harpe bien sonnante,

Chanta les Vers, que dessus desclarons,

Plus hault, et cler, que Trompes, et Clairons :

Dont maintes gens eut alors entour elle.

L'ung y couroit : l'autre en une Tournelle

Mettoit le nez : tous Peuples espanduz

Droit là se sont à la foulle renduz

Pour veoir Venus, et ouyr son parler.

Son cry finy, se feit mener par l'Aer

Dedans son Char avec ses Grâces belles

Soubz le conduict de douze Columbelles :

Ce qui donna grand admiration

Aux regardans de mainte Nation.

Or quand Venus eurent perdu de veue,

De là se part ceste Assemblée esmeue

A grands trouppeaux. L'ung s'en va devisant

De son cher Filz, qu'elle a perdu, disant,

Pleust or à Dieu, qu'en Mer, ou Terre sceusse

Luy enseigner, affin que je receusse

Ung doulx baiser de sa Bouche riant.

Ha Cupido (disoit l'autre en criant)

Si te tenoys lié de Cordons maints,

Croyz, qu'à grand peine istroys hors de mes mains,

Que de ta Mere en beaulté l'oultrepasse

N'eusse le don, qui le baiser surpasse.

Mais quant à moy, n'en eu aulcun desir,

Car qu'ay je affaire aller chercher plaisir,

Qui soit compris en Venus la Deesse,

Veu que en Pallas gist toute ma liesse ?

Ainsi me teu ; en contemplant la geste

Des gens raviz d'ung tel regard celeste :

Entre lesquelz vey à part une Tourbe

D'hommes pieux, ayant la Teste courbe,

Chants divers 309 L'oeil vers la Terre en grand Cerimonye,

Pleins (à le veoir) de dueil, et agonie,

Disant à eulx mondanités adverses,

Et en habitz monstrans Sectes diverses.

L'ung en Corbeau se vest pour triste signe :

L'autre s'habille à la façon d'un Cigne :

L'autre s'accoustre ainsi qu'ung Ramoneur :

L'autre tout gris : l'autre grand Sermonneur

Porte sur soy les couleurs d'une Pie

(O bonnes gens) pour bien servir d'Espie.

Que diray plus ? Bien loger sans danger,

Dormir sans peur, sans coust boyre, et manger,

Ne faire rien, aulcun mestier n'apprendre,

Riens ne donner, et le bien d'aultruy prendre,

Gras, et puissant, bien nourry, bien vestu,

C'est (selon eulx) pauvreté, et vertu.

Aussi (pour vray) il ne sort de leur Bouche

Que motz succrez : quand au Cueur je n'y touche :

Mais c'est un Peuple à celluy ressemblant,

Que Jan de Mehun appelle Faulxsemblant,

Forgeant abus dessoubz Religion.

Incontinent que ceste Legion

(Selon le cry de Venus) sent, et voyt,

Que Cupido le Dieu d'Amours avoit

Prins sa vollée, ainsi que ung vagabond,

Chascun pensa de luy donner le bond.

Si vont querir Libelles Sophistiques,

Corps enchassez, et Bulles Papistiques,

Et là dessus vouerent tous à Dieu,

Et au Patron de leur Couvent, et Lieu,

De Cupido lyer, prendre, et estraindre,

Et son pouvoir par leurs Oeuvres contraindre,

Plus pour loyer Celeste en recevoir,

Que pour amour, qu'en Dieu puissent avoir.

Voilà, comment par voyes mal directes

Les presumans, oultrecuydées Sectes

Seures se font d'avoir de Dieu la grâce,

Et de garder chose que humaine race

Ne peult de soy. Or se sont ilz espars

De Chrestienté aux quatre Coings, et Pars

Tous en propos de Cupido happer.

Et que ainsi soit, affin que d'eschapper

Ne trouve lieu, ne façon, s'il est pris,

Aulcuns d'iceulx par serment entrepris

Portent sur eulx de Cordes à gros noudz

Pour luy lyer Jambes, Piedz, et Genoulx.

Et sur ce poinct prendra repos ma Muse,

Ne voulant plus qu'à ce propos me amuse :

Ainsi que je pense à dresser aultre compte,

En concluant que cestuy cy racompte,

A qui aura bien compris mon Traicté,

Chants divers 310 Dont proceda le Veu de Chasteté.

III

Le Chant des Visions de Petranque, translaté de Italien en Françoys Ung jour estant seulet à la Fenestre

Vy tant de cas nouveaulx devant mes yeux

Que d'en tant veoir fasché me convint estre.

Si m'apparut une Bische à Main dextre

Belle pour plaire au souverain des Dieux.

Chassée estoit de deux Chiens envieux,

Ung Blanc, ung Noir, qui par mortel effort

La gente Beste aux flans mordoient si fort,

Qu'au dernier pas en brief temps l'ont menée

Cheoir soubz ung Roc. Et là la cruaulté

De Mort vainquit une grande beaulté,

Dont souspirer me feit sa destinée.

Puis en Mer haulte ung Navire advisoie,

Qui tout d'Hebene, et blanc Yvoire estoit,

A Voyles d'or, et à Cordes de Soye :

Doulx fut le Vent, la Mer paisible, et coye,

Le Ciel par tout cler se manifestoit.

La belle Nef pour sa charge portoit

Riches Tresors : mais tempeste subite

En troublant L'air, ceste Mer tant irrite,

Que la Nef hurte ung Roc caché soubz l'onde.

O grand fortune, ô crevecueur trop grief,

De veoir perir en ung moment si brief

La grand richesse à nulle aultre seconde.

Après je vy sortir divins Rameaulx

D'ung Laurier jeune en ung nouveau Boscage,

Et me sembla veoir ung des Arbrisseaulx

De Paradis, tant y avoit d'Oyseaulx

Diversement chantans à son Umbrage.

Ces grands delictz ravirent mon courage :

Et ayant d'oeil fiché sur ce Laurier,

Le Ciel entour commence à varier,

Et à noircir : dont la Fouldre grand erre

Vint arracher cestuy Plant bien heureux,

Qui me faict estre à jamais langoreux,

Car plus telle umbre on ne recouvre en Terre.

Au mesmes Boys sourdoit d'ung vif Rocher

Fontaine d'eau murmurant soefvement :

De ce lieu frays, tant excellent, et cher

N'osoient Pasteurs, ne Bouviers approcher,

Mais mainte Muse, et Nymphes seulement,

Qui de leurs voix accordoient doulcement

Au son de l'eau. Là j'assis mon desir :

Et lors que plus je y prenoys de plaisir,

Je vy (helas) de Terre ouvrir ung Gouffre,

Qui la Fontaine, et le lieu devora :

Dont le mien cueur grand regret encor a,

Et y pensant, du seul penser je souffre.

Chants divers 311 Au Boys je vy ung seul Phenix portant

Aesles de pourpre, et le Chef tout doré :

Estrange estoit, dont pensay en l'instant

Veoir quelcque corps celeste, jusque à tant,

Qu'il vint à l'Arbre en pieces demouré,

Et au Ruisseau, que Terre a devoré.

Que diray plus ? Toute chose enfin passe.

Quand ce Phenix vit les Rameaux par place,

Le Tronc rompu, l'eau seiche d'aultre part,

Comme en desdaing, de son Bec c'est feru,

Et des Humains sur l'heure disparu :

Dont de pitié, et d'Amour mon cueur ard.

En fin je vy une Dame si belle,

Qu'en y songeant tousjours je brusle, et tremble :

Entre herbe, et fleurs pensive marchoit elle,

Humble de soy, mais contre Amour rebelle :

Et Blanche Cotte avoit, comme il me semble,

Faincte en tel art, que Neige, et Or ensemble

Sembloient meslez : mais en sus la Ceincture

Couverte estoit d'une grand Nue obscure,

Et au Tallon ung Serpenteau la blesse,

Dont languissoit, comme une fleur cueillie :

Puis asseurée en liesse est saillie.

Las rien ne dure au Monde, que tristesse.

O Chanson mienne, en tes conclusions

Dy hardiment, ces six grands Visions

A Monseigneur donnent ung doulx desir

De briefvement soubz la terre gesir.

IV

Chant nuptial du Mariage de Madame Renée Fille de France, et du Duc de Ferrare Qui est ce Duc venu nouvellement

En si bel ordre, et riche à l'advantage ?

On juge bien à le veoir seulement,

Qu'il est yssu d'excellent Parentage.

N'est ce celluy, qui en florissant aage

Doibt espouser la Princesse Renée ?

Elle en sera (ce pensé je) estrenée :

Car les haultzboys l'ont bien chanté anuict,

Et d'ung accord, et tous d'une allenée

Ont appelé la bienheureuse Nuict.

O Nuict, pour vray, si es tu bien cruelle,

Et tes exces nous sont tous apparens :

Tu viens ravir la Royalle Pucelle

Entre les bras de ses propres Parens :

Et qui plus est, tu la livres, et rends

Entre les mains d'ung ardant, et jeune Homme.

Que feirent pis les Ennemis à Romme,

N'a pas long temps par pillage empirée ?

Or de rechef ; cruelle je te nomme :

Pourquoy es tu doncques Nuict desirée ?

Je me desdy, tu n'es point Nuict cruelle,

Chants divers 312 Tes doulx effectz nous sont tous apparens :

Tu prens d'amour, et de gré la Pucelle

Entre les Mains de ses nobles Parens :

Et qui plus est, deux Cueurs en ung tu rends

En chaste Lict soubs nuptial affaire :

Continuer : partie 6 sur 6