L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine
Chapitre XLVIII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Ce qu'aultre Nuyct jamais n'auroit sceu faire.
Brief, ta puissance est grande, et point ne nuict,
Ce que tu fais, on ne sçauroit deffaire :
O trespuissante, et bienheureuse Nuict.
Fille de Roy, Adieu ton Pucellage :
Et toutesfoys tu n'en doibs faire pleurs,
Car le Pommier, qui porte bon fructage,
Vault mieulx, que cil, qui ne porte que Fleurs.
Roses aussi de diverses couleurs,
S'on ne les cueult, sans proffiter perissent :
Et s'on les cueult, les cueillans les cherissent,
Prisans l'odeur, qui d'elles est tirée.
Si de toy veulx, que fruicts odorans yssent,
Fuir ne fault la Nuict tant desirée.
Et d'aultre part ta Virginité toute
Ne t'appartien. En quatre elle est partie :
La Part premiere elle est au Roy (sans doubte)
L'autre à Madame est par droit departie :
La Soeur du Roy a la tierce Partie :
Toy la quatriesme. Or ilz donnent leurs droitz
A ton Mary : veulx tu combatre à troys,
Troys (pour certain) qui en valent bien huict ?
Certes je croy que plustost tu vouldroys,
Que desjà fust la bienheureuse Nuict.
Ta doulce Nuict ne sera point obscure :
Car Phebé lors plus, que Phebus, luira :
Et si Phebé a de te veoir grand cure,
Jusque à ton Lict par les Vitres ira :
Venus aussi la Nuict esclercira,
Et Vesperus, qui sur le Soir s'enflamme :
Hymeneus, qui faict la Fille Femme,
Et chaste Amour aux Nopces preferée
Te fourniront tant d'amoureuse flamme,
Qu'ilz feront Jour de la Nuict desirée.
Vous qui souppez, laissez ces tables grasses.
Le manger peu, vault mieulx pour bien dancer.
Sus, Aulmosniers, dictes vistement Grâces,
Le Mary dict, qu'il se fault avancer.
Le jour luy fasche, on le peult bien penser.
Dames dancez : et que l'on se deporte
(Si m'en croyez) d'escouter à la Porte,
S'il donnera L'assault sur la Minuict.
Chault appetit en telz lieux se transporte :
Dangereuse est la bienheureuse Nuict.
Dancez, ballez, solennizez la Feste
De celle, en qui vostre amour gist si fort.
Chants divers 313 Las qu'ay je dit ? qu'est ce, que j'admoneste ?
Ne dancez point, soyez en desconfort.
Elle s'en va : Amour par son effort
Luy faict laisser le lieu de sa naissance,
Parens, Amys, et longue congnoissance,
Pour son Espoux suivre jour, et serée.
O noble Duc pourquoy t'en vas de France,
Ou tu as eu la Nuict tant desirée ?
Duchesse (helas) que fais tu ? Tu delaisses
Ung peuple entier pour l'amour d'ung seul Prince :
Et au partir en ta place nous laisses
Triste regret, qui noz cueurs mord, et pince.
Or va donc veoir ta Ducalle Province.
Ton peuple jà de dresser se soucie
Arc triumphal, Theâtre, et Facecie
Pour t'acueillir en honneur, et en bruyt.
Bien tost y soit ta Ceincture accourcie
Par une bonne, et bienheureuse Nuict.
V
Chant Royal de la Conception nostre Dame
Dedans Syon au Pays du Judée
Fut un debat honneste suscité
Sur la beaulté des Dames collaudée
Diversement par ceulx de la Cité :
Et sans faveur de Maison, ne de Race
Fut dit, que celle ayant le plus de grâce,
Seroit plus belle. Or sommes hors de peine
(Dit lors quelc'un) car Marie en est pleine,
Pleine en sa Forme, et pleine en ses Espritz.
Que ce Proces doncques plus on ne meine :
Seule merite entre toutes le Pris.
Ceste Sentence à son honneur vuydée
Maintes en mist en grand perplexité,
Qui pour envie, et gloire oultrecuydée
Nouveau debat contre elle ont excité
A leurs honneurs veullent qu'on satisface :
Si ont requis, que chanter on la fasse,
Disant qu'elle a l'Organe mal sereine,
Parquoy n'estoit en vertus souveraine.
Brief, de la voix toutes ont entrepris
La surpasser d'aultant, que la Sereine
Seule merite entre toutes le Pris.
Lors chascune a sa Chanson recordée
D'ung Estomac par froit debilité,
Mais ceste Vierge en voix mieulx accordée
Que Orgues, ne luz, chanta ce beau Dicté :
Brunette suis, mais belle en Cueur, et Face,
Et si en tout toutes aultres j'efface.
Ce bien m'a faict la puissance haultaine
Du Dieu d'aymer, qui de sa Court loingtaine
M'est venu veoir, d'ardante Amour espris.
Chants divers 314 Doncques (non moy) mais sa bonté certaine
Seule merite entre toutes le Pris.
La voix, qui est de ce corps procedée,
Perça d'Enfer l'orde concavité :
Des neuf Cieulx a la haulteur excedée
Par son Hault ton, plein de suavité :
Qui fut ouy au Monde en toute place :
Mort endormit ; Dormantz plus froitz que glace
A resveillez : pauvre Nature humaine
Gisant au Lict se lieve, et se pourmaine
Du grand soulas qu'en ceste voix a pris :
Certainement qui tel bien luy ameine,
Seule merite entre toutes le Pris.
Lors l'Assistance en raison bien fondée
Sur champ conclud (et conclud verité)
Qu'impossible est telle voix redondée
Estre Organe ayant impurité :
Mesmes Envie à la fin s'accorde à ce,
Et refraignit à ce Chant son audace
Mieulx que Pluton sa fureur inhumaine
Au chant d'Orphée en l'infernal Dommaine
Donc Estomachz de froidure surpris,
Quand chanterez, chantez Marie saine
Seule merite entre toutes le Pris.
Envoy
Le divin Verbe est la voix, et alaine,
Qui proceda d'organe non vilaine,
C'est de Marie, où tous biens sont compris
Dont de rechef ce Reffrain je rameine,
Seule merite entre toutes le Pris.
VI
Chant Pastoral, en forme de Ballade à Monsieur le Cardinal de Lorraine, qui ne pouvoit ouyr nouvelles de Michel Huet Parisien son Joueur de Flustes le plus souverain de son temps
N'y pense plus, Prince, n'y pense mye,
Si de Michel n'es ores visité,
Car le Dieu Pan, et Syringue s'Amye
Ce moys d'Avril ont ung pris suscité
Et ont donné sur ung des Montz d'Archade
Au mieulx disant de la Fluste une aulbade
La Fluste d'or, neuf pertuis contenant.
Tytire y court, Mopsus s'y va trainant,
Et Corydon a le chemin apris,
Chascun y va, pour veoir, qui maintenant
Du jeu de Fluste emportera le pris.
Lors ton Michel n'a eu teste endormie,
Ains est couru veoir la solennité
Et a sonné sa Fluste, et Chalemye,
Tout à ton loz, honneur, et dignité.
Chants divers 315 Incontinent que toute la Brigade
Son Armonie ouyt soubz la Fueillade,
Pan se teut coy merveilles se donnant :
Dont chascun va sa Fluste abandonnant,
Et soubz la sienne à dancer se sont pris,
Disant entre eulx, ce Françoys resonnant
Du jeu de Fluste emportera le Pris.
Pan (en effet) eut la Face blesmie,
Et sur Michel se monstra despité :
Si doubterois, que de peur d'infamie
Du hault du Mont ne l'eust precipité,
Car ung hault Dieu de dueil trop est malade,
Quand un Mortel le surmonte, et degrade.
Mais Pan, qui t'ayme, est assez souvenant,
Qu'ung tel'Ouvrier est propre, et advenant
A toy, qui es recueil des bons Espritz :
Dont reviendra, et en s'en revenant
Du jeu de Fluste emportera le Pris.
Prince Lorrain, par vertu consonnant
A bons subjects, ton Michel bien sonnant
Plus pour l'honneur, qui est en toy compris,
Que pour monstrer, qu'il n'est point aprenant,
Du jeu de Fluste emportera le Pris.
VII
Chant de joye composé la Nuict qu'on sceut les nouvelles de la venue des Enfans de France retournant des Hespaignes
Ilz sont venuz les Enfans desirez,
Loyaulx Françoys, il est temps, qu'on s'appaise.
Pourquoy encor pleurez, et souspirez ?
Je l'entends bien, c'est de joye, et grand ayse,
Car Prisonniers (comme eulx) estiez aussi.
O Dieu tout bon, quel Miracle est cecy ?
Le Roy voyons, et le Peuple de France
En liberté : et tout par une Enfance,
Qui prisonniere estoit en fortes Mains.
Or en est hors : c'est triple delivrance.
Gloire à Dieu seul, Paix en Terre aux Humains.
Nouvelle Royne (ô que vous demourez)
Sentez vous point de loing nostre mesaise ?
Sus Peuple, sus, voz Quantons decorez
De divers jeux. Est il temps qu'on se taise ?
De voz Jardins arrachez le Soucy,
Et qu'il n'y ayt gros Canon racourcy,
Qui ceste nuict ne bruie par oultrance
Signifiant, que Guerre avec Souffrance
Part, et s'en va aux Enfers inhumains :
Et puis chantez en commune accordance,
Gloire à Dieu seul, Paix en Terre aux Humains.
Sotz Devineurs voz Livres retirez :
Tousjours faisiez la nouvelle maulvaise :
Mais Dieu a bien voz propos revirez,
Chants divers 316 Tant que menti avez, ne vous desplaise.
Heureux Baron noble Montmorancy
Ce qu'en as faict (il le fault croyre ainsi)
Est du grand Maistre ouvrage sans doubtance.
Conseil Françoys, [croy] qu'en ceste alliance [quoy]
N'eussent mieulx faict les tressages Rommains :
Ne dictes pas, que c'est vostre puissance.
Gloire à Dieu seul, Paix en Terre aux Humains.
Prince Royal, ma terrestre esperance,
Si le plaisir de ceste delivrance
Voulez peser contre les travaulx maintz,
Droicte sera (ce croy je) la Balance.
Gloire à Dieu seul, Paix en Terre aux Humains.
VIII
Chant Royal Chrestien
Qui ayme Dieu, son Regne, et son Empire,
Rien desirer ne doibt, qu'à son honneur,
Et toutesfois l'Homme tousjours aspire
A son bien propre, à son aise, et bon heur,
Sans adviser si point contemne, ou blesse
(En ses desirs) la divine Noblesse.
La plus grand Part appete grand avoir :
La moindre Part soubhaicte grand sçavoir :
L'autre desire estre exempte de blasme :
Et l'autre quiert (voulant mieulx se pourvoir)
Santé au Corps, et Paradis à l'Ame.
Ces deux soubhaictz contraires on peult dire,
Comme la Blanche, et la Noire couleur :
Car Jesuchrist ne promect par son Dire
Cà bas aux siens, qu'Ennuy, Peine, et Douleur
Et d'aultre part (respondez moy) qui est ce,
Qui sans mourir aux Cieulx aura liesse ?
Nul pour certain. Or fault il concepvoir,
Que Mort ne peult si bien nous decepvoir,
Que de douleur ne sentions quelcque dragme.
Par ainsi semble impossible d'avoir
Santé au Corps, et Paradis à l'Ame.
Doulce Santé mainte amertume attire :
Et peine au Corps, est à l'Ame doulceur :
Les Bienheureux, qui ont souffert martire,
De ce nous font tesmoignage tout seur.
Et si l'Homme est quelcque temps sans destresse,
Sa propre Chair sera de luy Maistresse,
Et destruira son Ame (à dire veoir)
Si quelcque ennuy ne vient ramentevoir
Le pauvre Humain d'invoquer Dieu, qui l'ame,
En luy disant : Homme, penses tu veoir
Santé au Corps, et Paradis à l'Ame ?
O doncques, Homme, en qui santé empire,
Croy, que ton mal d'ung plus grand est vainqueur.
Si tu sentoys de tous tes maulx le pire,
Chants divers 317 Tu sentiroys Enfer dedans ton cueur.
Mais Dieu tout bon sentir (sans plus) te laisse
Tes petitz maulx, sachant que ta foiblesse
Ne pourroit pas ton grand mal percevoir,
Et que aussi tost que de l'appercevoir
Tu perirois comme Paille en la flame,
Sans nul espoir de jamais recepvoir
Santé au Corps, et Paradis à l'Ame.
Certes plustost ung bon Pere desire
Son Filz blessé, que Meudrier, ou Jureur
Mesmes de verge il le blesse, et dessire,
Affin qu'il n'entre en si lourde fureur :
Aussi quand Dieu Pere celeste oppresse
Ses chers Enfans, sa grand bonté expresse
Faict lors sur eulx eaue de grâce pleuvoir,
Car par tel peine à leur bien veult prevoir
A ce qu'Enfer en fin ne les enflame,
Leur reservant (oultre l'Humain debvoir)
Santé au Corps, et Paradis à l'Ame.
Prince Royal, quand Dieu par son pouvoir
Faira les Cieulx, et la Terre mouvoir,
Et que les Corps sortiront de la Lame,
Nous aurons tous ce bien, c'est assavoir
Santé au Corps, et Paradis à l'Ame.
IX
Chant Royal dont le Roy Bailla le Refrain
Prenant repos dessoubz ung vert Laurier,
Apres travail de noble Poësie,
Ung nouveau songe assez plaisant l'autrehier,
Se presenta devant ma fantasie
De quatre Amans fors melencolieux,
Qui devers moy vindrent par divers lieux :
Car le premier sortir d'ung Boys j'advise :
L'autre d'ung Roc : celluy d'apres ne vise
Par où il va : L'aultre saulte une Claye :
Et si portoient (tous quatre) en leur Devise,
Desbender l'Arc ne guerist point la Playe.
Le Premier vint tout pasle me prier
De luy donner confort par courtoysie.
Poursuivant, suis (dit il) dont le crier
N'est point ouy d'une, que j'ay choysie.
Elle a tiré de l'Arc de ses doulx yeux
Le perçant Traict, qui me rend soucieux,
Me respondant (quand de moy est requise)
Que n'en peult mais, et sa beaulté exquise
De moy s'absente, affin qu'en oubly l'aye :
Mais pour absence en oubly n'est pas mise :
Desbender l'Arc ne guerist point la Playe.
L'autre disoit au rebours du Premier,
J'ay biens assez, et ne me ressasie :
Car Servant suis de jouir coustumier
Chants divers 318 De la plus belle et d'Europe, et d'Asie.
Ce neantmoins Amour trop furieux
D'elle me faict estre plus curieux,
Qu'avant avoir la jouyssance prise,
Ainsi je suis du feu la flamme esprise,
Qui plus fort croist, quand estaindre on l'essaye,
Et congnoys bien, qu'en amoureuse emprise
Desbender l'Arc ne guerist point la Playe.
Apres je vy d'aymer ung vieil Routier,
Qui de grand cueur soubz puissance moysie
Chanta d'Amours ung couplet tout entier,
Louant sa Dame, et blasmant Jalousie :
Dont les premiers ne furent envieux :
Bien luy ont dit, Vieil Homme entre les Vieulx,
Comment seroit ta pensée surprise
D'aulcun amour, quand le temps, qui tout brise,
T'a desnué de ta puissance gaye ?
J'ay bon vouloir (respond la Teste grise)
Desbender l'Arc ne guerist point la Playe
D'ung Rocher creux saillit tout au dernier
Une Ame estant de son Corps dessaisie,
Qui ne vouloit de Charon Nautonnier
Passer le Fleuve. O quelle frenesie !
Aller ne veult aux Champs delicieux,
Ains veult attendre au grand Port Stigieux
L'Ame de celle, où s'amour est assise,
Sans du venir sçavoir l'heure precise
Lors m'esveillay, tenant pour chose vraye,
Que, puis qu'amour suit la Personne occise,
Desbender l'Arc ne guerist point la Playe.
Prince, l'Amour ung Querant tyrannise :
Le Jouissant cuide estaindre, et attise :
Le Vieil tient bon : et du Mort je m'esmaye.
Jugez, lequel dit le mieulx sans faintise,
Desbender l'Arc ne guerist point la Playe.
X
Chant Nuptial du Roy d'Escoce, et de Madame Magdelene Première Fille de France Celluy matin, que d'habit nuptial
Le Roy d'Escoce ornoit sa beaulté blonde,
Pour espouser du sceptre Lilial
La Fille aisnée, où tant de grâce abonde,
Vous eussiez veu de Peuples ung grand Monde,
Qui de sa Chambre au sortir l'attendoient,
Et çà, et là mille autres à la ronde,
Qui à la file avec eux se rendoient.
Tandis les Mains des Nobles gracieuses
De pied en cap richement l'ont vestu :
Son Corps luisoit de Pierres precieuses,
Moins toutesfoys, que son cueur de Vertu :
De Musq d'eslite avec Ambre batu
Parfumé ont son vestement propice :
Chants divers 319 Puis luy ont ceint son fort Glaive pointu,
Dont il sçait faire et la Guerre, et Justice.
Ainsy en poinct de sa Chambre depart
Pour s'en aller rencontrer Magdelene :
De beaulté d'homme avoit plus grande part,
Que le Troyen qui fut espris d'Helene :
Si qu'au sortir sa beaulté souveraine
Les regardans resjouist tout ainsi,
Que le Soleil, quand à l'Aulbe seraine
Sort d'Orient pour se monstrer icy.
Vien, Prince, Vien : la Fille au Roy de France
Veult estre tienne, et ton Amour poursuyt :
Pour toy s'est mise en Royalle ordonnance,
Au Temple va, grand Noblesse la suyt :
Maint Dyamant sur la teste reluit
De la Brunette : et ainsi atournée
Son tainct pour vray semble une clere Nuict,
Quand elle est bien d'Estoilles couronnée
Brunette elle est : mais pourtant elle est belle,
Et te peult suivre en tous lieux, où iras,
En chaste Amour. Danger fier, et rebelle
N'y a que voir. D'elle tu jouyras :
Mais s'il te plaist, demain tu nous diras,
Lequel des deux t'a le plus grief esté
Ou la longueur du Jour, que desiras,
Ou de la Nuict la grand briefveté.
La Fille du plus grand Roy du Monde
Elle est à toy L'Eternel tout puissant,
Avant le Ciel, avant la Terre, et l'Onde,
Te destina d'elle estre jouissant,
Affin que d'elle, et de toy soit yssant
Immortel noeud d'amytié indicible
Entre le Sceptre Escossois florissant,
Et le Françoys par aultres invincible.
Fille de Roy mes propos adresser
A toy je veulx : escoute moy donc ores.
Je t'adverty, qu'il te convient laisser
Freres, et Soeur, Pere, et Pays encores
Pour suivre cil, que celluy Dieu, qu'adores,
Par sa Parolle a joinct avecques toy,
Te commandant, que l'aymes, et l'honores
Tu le sçay bien, mais je le ramentoy
Or suy le donc : jà te sont preparez
Cent mil honneurs là, où fault que tu voises
D'Escosse sont tous ennuys separez,
Trompes, Clerons y menent doulces noises :
Mesmes là bas les Nymphes Escossoises
Avec grand joye attendent ton venir,
Et vont disant, qu'elles seront Françoyses
Pour le grand bien, qui leur doibt advenir.
Va doncques. Non, ne vueilles nous priver
Chants divers 320 Encor si tost de ta noble presence :
Attens ung peu, laisse passer l'Yver,
Car assez tost sentirons ton absence.
Vent contre Vent se bat par insolence,
Printemps viendra, qui les fera ranger :
Lors passera la Mer sans violence,
Et ne craindrons, que tu soy en danger.
Et si voirras des Dieux de mainte forme :
Comme Egeon monté sur la Balaine.
Doris y est, Protheus s'i transforme,
Triton sa Trompe y sonne à forte alaine.
Au fons de l'eau sont ores sur l'Araine :
Mais si attens le Printemps, ou l'Esté,
Tous sortiront hors de la Mer seraine
Pour saluer ta Haulte Majesté.
Sur le beau Temps ainsi tu partiras,
Et en ton lieu regretz demoureront :
A Dieu dirons, à Dieu tu nous diras,
Dont te doulx yeux sur l'heure pleureront :
Mais en chemin ce Larmes secheront
Au noveau feu d'Amour bien establie :
Nos cueurs pourtant point ne s'en fascheront,
Pourveu que point le tien ne nous oublie.
Si prions Dieu, noble Royne d'Escosse,
Qu'au Temps nouveau vienne ung nouveau danger :
C'est qu'il te faille icy demourer grosse,
Pour si à coup de nous ne t'estranger.
A ce propos bien te doibs alleger,
Car pour Parens ; qu'icy tu abandonnes,
Enfans auras, Enfans pour abreger,
Qui porteront et Sceptre, et Couronnes.
XI
Cantique à la Deesse Santé, pour le Roy malade
Doulce Santé de langueur ennemye,
De Jeux, de Rys, de tous Plaisirs amye,
Gentil resveil de la force endormie,
Doulce Santé,
Soit à ton los mon Cantique chanté,
Car par toy est l'Aise doulx enfanté :
Par toy la Vie en Corps aggravanté
Est restaurée.
Tu es des Vieulx, et Jeunes adorée,
Richesse n'est, tant que toy, desirée :
De rien, fors toy, la Personne empirée
Ne se souvient.
Et aussi tost que ta presence vient,
Palleur s'enfuit, couleur vive revient :
Mesmes la Mort fuir du lieu convient,
Où tu arrives.
Les vieilles gens tu rends fortes, et vives :
Les jeunes gens tu fais recreatives,
Chants divers 321 A Chasse, à Vol, à Tournoys ententives,
Et Esbatz mainctz.
O doulx Repos, nourrice des Humains,
Bien doibt chascun te invocquer joinctes Mains,
Veu que sans toy les ennuys inhumains
Nous precipitent.
Veu que sans toy en la Terre n'habitent
Les Dieux rians, qui à plaisir invitent :
Ains tous faschez s'en vont, et se despitent,
Si tu n'y viens.
Vien donc icy, ô source de tous biens,
Vien veoir Françoys le bien aymé des siens,
Vien, fusses tu aux Champs Elisiens,
Ou sur les Nuës.
Tu recevras cent mille bien venues
Des Princes haultz, et des Tourbes menues,
Qui sont du bras de Françoys soustenues
Roy couronné.
Las au besoing tu l'as abandonné,
Et s'est mon cueur maintesfois estonné,
Comment d'un corps de grâces tant orné
Tu t'es bougée.
Ou peulx tu estre ailleurs si bien logée ?
Revien secours de Nature affligée :
Si te sera toute France obligée
Moult grandement.
Puis d'ung tel Roy (apres l'amendement)
Tu recevras les grâces meritoires,
Et auras par à l'honneur mesmement
De ses futurs Triumphes, et Victoires.
XII
Chant de May
En ce beau Moys delicieux
Arbres, Fleurs, et Agriculture,
Qui durant l'Yver soucieux,
Avez esté en Sepulture,
Sortez, pour servir de pasture
Aux Trouppeaulx du plus grand Pasteur :
Chacun de vous en sa nature
Louez le nom du Createur.
Les Servans d'Amour furieux
Parlent de l'Amour vaine, et dure :
O vous vrays Amans curieux
Parlez de l'Amour sans laydure :
Allez aux Champs sur la Verdure
Ouyr l'Oyseau parfaict Chanteur :
Mais du plaisir, si peu qu'il dure,
Louez le nom du Createur.
Quant vous verrez rire les cieulx
Et la terre en sa floriture,
Quant vous verrez devant voz yeux
Chants divers 322 Les eaux luy bailler nourriture,
Sur peine de grant forfaicture
Et d'estre larron et menteur,
N'en louez nulle creature,
Louez le nom du Createur.
Prince pensez, veu la facture,
Combien puissant est le Facteur :
Et vous aussi mon Escripture
Louez le nom du Createur.
XIII
Chant de May, et de Vertu
Voulentiers en ce Moys icy,
La Terre mue, et renouvelle :
Maintz Amoureux en sont ainsi,
Subjectz à faire Amour nouvelle
Par legiereté de Cervelle,
Ou pour estre ailleurs plus contentz :
Ma façon d'Aymer n'est pas telle,
Mes Amours durent en tout temps.
N'y a si belle Dame aussi,
De qui la beaulté ne chancelle :
Par Temps, Maladie, ou Soucy
Laydeur les tire en sa Nasselle :
Mais rien ne peult enlaydir celle,
Que servir sans fin je pretendz :
Et pource qu'elle est tousjours belle,
Mes Amours durent en tout temps.
Celle, dont je dis tout cecy,
C'est Vertu la Nymphe eternelle,
Qui au Mont d'Honneur esclercy
Tous les vrays Amoureux appelle :
Venez Amantz, venez (dit elle)
Venez à moy, je vous attendz.
Venez (ce dit la Jouvencelle)
Mes Amours durent en tout temps.
Prince fais Amye immortelle,
Et à la bien aymer entens :
Lors pourras dire sans cautelle,
Mes Amours durent en tout temps.
XIV
Chant de folie, de l'origine de Villemanoche
Les Pichelins par le Monde espanduz,
Sont de si hault, et si loing descenduz,
Qu'à peine a l'on sceu trouver la Racine,
Ne ung Rameau de si brave Origine :
Mais Dieu voulant, qu'ilz ne fussent periz,
A esveillé les joyeulx Esperitz
De l'ung d'entre eulx, nommé Villemanoche :
Qui tout ainsi que l'on rompt une Roche,
Pour trouver l'eau, qui dessoubz est cachée,
Ainsi il a sa race tant cherchée ;
Chants divers 323 En se rompant Entendement, et Corps,
Qu'il l'a trouvée en Livres tous d'accords
Livres, mais quelz ? Livres tresautentiques,
Vieulx, et usez de force d'estre Antiques,
Lesquelz il a à grand peine trouvez,
Leuz, et releuz, volvez, et revolvez :
Si vieulx (de faict) les a voulu eslire,
Que nul, fors luy, oncques n'y sceut rien lire.
Il a trouvé ses grands Predecesseurs
Preux, et hardys, comme leurs Successeurs :
Dont l'une part reside en Germanie,
Et la pluspart plusieurs Regnes manie.
Il a trouvé à force de chercher,
Que ses Parens sceurent si bien prescher,
Non pas prescher, mais si bien harenguerent,
Qu'a nostre loy Infideles rengerent.
Et de ceulx là on veoit par consequence
Villemanoche avoir leur eloquence :
Car luy estant vestu de longue Togue
Sçait haranguer tout seul en Dyalogue :
Et s'il avoit la Robbe courte prise,
Lors, on voirroit qu'il seroit d'entreprise,
Et qu'il seroit semblable de prouesse
A ses Ayeulx, comme il est de sagesse.
Or est ainsi (helas) qu'il nous appert,
Que par deçà ceste Race se pert,
Si cestuy ci n'est joinct par mariage
En noble lieu : qui seroit grand dommage.
O Pichelin tu desserz, qu'on t'allie
En lieu Royal. O superbe Italie
Tu es enflée au nom des Crivelins,
Mais Gaule s'enfle au nom des Pichelins.
Vive (dis tu) la Case Criveline,
Mais en tous lieux vive la Picheline.
Chants divers 324 Le Cymetiere
I
De la Royne Claude
Cy gist envers Claude Royne de France,
Laquelle avant que Mort luy feit oultrance
Dit à son Ame (en gettant larmes d'Oeil)
Esprit lassé de vivre en peine, et dueil,
Que veulx tu plus faire en ces basses Terres ?
Assez y as vescu en pleurs, et Guerres,
Va vivre en paix au Ciel resplendissant,
Si complairas à ce corps languissant.
Sur ce fina par Mort, qui tout termine,
Le Lys tout blanc, la toute noire Hermine,
Noire d'ennuy, et blanche d'innocence.
Or vueille Dieu la mettre en haulte essence,
Et tant de Paix au Ciel luy impartir,
Que sur la Terre en puisse departir.
II
De messire Charles de Bourbon
Dedans le clos de ce seul Tombeau cy
Gyst ung vainqueur, et ung vaincu aussi,
Et si n'y a qu'ung Corps tant seulement.
Or esbahyr ne s'en fault nullement ;
Car ce Corps mort, du temps qu'il a vescu,
Vainquit pour aultre, et pour soy fut vaincu.
III
De feu monsieur de Precy
Vers alexandrins
Le Chevalier gisant dessoubz ce Marbre cy
Francoys d'Alegre fut, et Seigneur de Precy,
Qui soubz Charles huitiesme à Naples se trouva
Là où sa force en Guerre à vingt ans esprouva :
Et y demoura chef (pour son premier merite)
De trois mil combatans Suisses, gens d'eslite :
Avec lesquelz deffit par deux fois en Campagne
Plus gros nombre de ceulx de Naples, et d'Espaigne.
Grand Senechal estoit au Royaulme susdit,
Mais trop tost cest Office, et son Maistre perdit :
Ce nonobstant Loys, qu'apres on couronna,
D'estat de Chambellan le Defunct guerdonna,
En luy donnant Maistrie, et suprême puissance
Dessus les cleres Eaulx, et grands Forestz de France :
Et en tous les perilz, et grands Gueres d'adoncques
Alla, et retourna, sans reproches quelzconques.
Loys Douziesme mort, Françoys Roy couronné
Iceulx mesmes Estatz, et mieulx luy a donné.
Premier, il espousa de Chartres la Vidame :
Dont n'eut aulcuns Enfans : mais la seconde Dame
Contesse de Joigny, et luy deux Filles eurent,
Le Cymetiere 325 Qui tout le reconfort de leur Vieillesse furent.
Or mourut aagé d'Ans Soixantecinq, et dix,
Regretté de chascun Dieu luy doint Paradis.
IV
De messire Jan Cotereau Chevalier Seigneur de Maintenon
Celluy qui gist cy dessoubz consommé,
Chevalier fut Jan Coterau nommé :
Qui en jeunesse eut ung si grand bon heur,
Qu'il deceda plein de biens, et d'honneur.
En ce bon heur Fortune favorable
Le feit servir soubz estat honnorable
Ung noble Duc, qui apres grand'souffrance
Au chef porta la couronne de France :
Ce fut Loys de ce nom le douziesme,
Que le Defunct suyvit en peine extrême
Par tout au pis de ses adversitez,
Puis se sentit, de ses prosperitez :
Car estant Roy (en bonne, et voluntaire
Recongnoissance) il le feit Secretaire,
Et Tresorier des finances Royalles
Pour le loyer de ses vertus loyalles.
Le Maistre mort, le servant souspira,
Et pour repos deslors se retira
Ici chez luy : ou par devote emprise
Fonda, bastit, et doua ceste Eglise.
Ses bons Subjectz il voulut frequenter,
Et leur apprint à semer, et enter
Commodement, et à rendre fertile
Ce, que estoit desert, et inutile,
En leur faisant apporter de maint lieu
Arbres divers. Puis mourant dit Adieu
A ses Enfans, qui sur luy ont posée
Ceste Epitaphe, et la Tombe arrosée
De larmes d'oeil par naturel devoir.
Devant sa mort des ans pouvoit avoir
Soixante, et douze. O longue vie, et belle,
Ta longueur soit devenue eternelle.
V
De luy mesmes
Icy gist mort, vivant par bon renom
Jan Cotereau, Seigneur de Maintenon.
Je dy celluy Chevalier estimé,
Du Roy Loys douziesme tant aymé,
Qu'en ses Tresors pouvoir luy assigna,
Et au secretz des Finances signa.
Je dy celluy de Vertu amateur,
Qui de ce Temple a esté Fondateur.
Des ans vesquit pres de Soixante, et douze.
Chez luy mourut. Puis Enfans, et Espouse
L'ont mys au Choeur de sa Fondation,
Où il attend Resuscitation.
Le Cymetiere 326
VI
De Luy encores
Vers Alexandrins
Je fuz Jan Cotereau, qui quatre roys servy,
Desquelz (en bien servant) la grâce desservy,
Et dont fut le dernier Françoys premier du nom
Soubz qui je trepassay, Seigneur de Maintenon :
Ayant jà servy France en son privé secret,
Et en ses grands tresors, que laissay sans regret,
Pour venir attendre (en paix) de Mort le jour,
Où ce Temple fonday pour mon dernier sejour.
VII
Epitaphe des Allemans de Bourges, recitée par la Deesse Mémoire Qui veult sçavoir grands accords differents,
Les plus nouveaulx, qu'on veit entre Parens
Long temps y a, vienne en cest Oratoire
Des Allemans lire la courte Histoire
Memoire suis, qui avecques leurs Corps
Ne veulx souffrir enterrer leurs accords :
Ains d'en escrire il me prend appetit.
Jan l'Allemant, et Marie Petit
Deux aultres Jans en mariage acquirent,
Qui en commun en ung logis vesquirent :
Et ces deux Jans, deux Jannes espouserent,
Qui dix Enfans sur la Terre poserent.
Janne Gaillard espousa Jan l'aisné,
Une aultre Janne eut l'autre Jan puisné,
Laquelle avoit le surnom de Champanges.
Ainsi en noms conformitez estranges
[Furent] tous cinq en amitié confictz : [Eurent]
Et qui plus est, le bon Pere, et ses Filz,
Comme de noms, d'Estatz furent esgaulx,
Estant tous troys Recepveurs Generaulx.
Le Pere au faict des Normans travailla :
Puis ceste charge au Filz aisné bailla :
Et le puisné receut charge semblable
En Languedoc. O Peuple venerable,
Les Corps humains, que j'ay cy declairez,
De mesme estat, et mesme honneur parez,
De mesme nom, de mesme nourriture,
Son enterrez soubz mesme Sepulture.
Faictes à Dieu de bon cueur oraison,
Qu'au Ciel leur doint une mesme Maison.
VIII
De Alexandre Président de Barroys
Soubz ceste Tumbe est gisant Alexandre,
Non pas celluy, qui son nom feit espandre
Par l'Univers : non pas celluy de Troye,
Qui par l'Amour mist son Pais en proye :
Alexandre est cestuy cy de Barroys,
Qui à bon droit faict le nombre des Troys.
Le Cymetiere 327 A l'ung Juno feit present de ses biens :
Venus à l'autre a eslargy des siens :
A cestuy cy Pallas noble Deesse
De ses Tresors a faict grande largesse.
Le Grec conquist le Monde à force, et peine :
Par estre beau le Troyen eut Helene
Cil de Barroys par prudence, et sçavoir,
Los immortel a merité d'avoir.
IX
De Maistre Jacques Charmolue
Cy gist envers la Chair de Charmolue,
De Terre vint, la Terre l'a voulue.
Quant à l'Esprit, qui du Ciel est venu,
Seigneurs passans croyez, qu'il n'a tenu,
A estre bon, et de Vertus orné,
Que, dont il vint, il ne soit retourné.
X
De Noble Damoyselle Anne de Marle
Vous qui aymez amytié nuptiale,
Vous qui prisez Charité cordialle,
Et qui louez en ung Corps femenin
Ung Cueur entier, gracieux, et begnin ;
Arrestez vous. Cy gist la Damoyselle,
Qui tout cela (et mieulx) avoit en elle.
Anne est le nom de celle, dont je parle,
Fille jadis de Hierosme de Marle,
Du noble lieu de Luzancy Seigneur,
Et sa Mere est Damoyselle d'honneur,
Qui porte nom de Philippe Laurens,
Laquelle avec Pere, Freres, et Parents
Feit la Defuncte estre premiere Femme
Du General des Finances, Spifame,
Gaillard de nom, et Seigneur de Bisseaulx,
Qui d'ung tel Arbre a eu neuf Arbrisseaux.
Or a vescu tresvertueusement
Avecques luy dix ans tant seulement.
Fascheuse Mort par son cruel oultrage
N'a pas voulu, qu'elle y fust d'advantage :
Mais (comme ayant sur sa bonté envie)
Luy annonça le depart de sa Vie
L'an de son aage (à peine) huict, et vingt.
Lors sans viser au lieu, dont elle vint,
Et desprisant la gloire, que l'on a
En ce bas Monde, icelle Anne ordonna,
Que son corps fust entre les pauvres mis
En ceste Fosse. Or prions chers Amys,
Que l'Ame soit entre les pauvres mise,
Qui bien heureux sont chantez en l'Eglise.
XI
De Maistre Guillaume Cretin, Poëte Françoys
Seigneurs passans, comment pourrez vous croyre
Le Cymetiere 328 De ce Tombeau la grand pompe, et la gloire ?
Il n'est ne painct, ne polly, ne doré,
Et si se dit haultement honnoré,
Tant seulement pour estre couverture
D'ung Corps Humain cy mis en sepulture :
C'est de Cretin, Cretin qui tant sçavoit.
Regardez donc, si ce Tombeau avoit
De ce Cretin les faictz laborieux,
Comme il devroit estre bien glorieux ;
Veu qu'il prend gloire au pauvre Corps tout mort,
Lequel (par tout) vermine mine, et mord.
O dur Tombeau, de ce que tu en coeuvres,
Contente toy, avoir n'en peuz les Oeuvres :
Chose eternelle en Mort jamais ne tombe :
Et qui ne meurt, n'a que faire de Tombe.
XII
De Loys Jagoyneau
Cy gist Loys Jagoyneau surnommé :
Tresorier fut en charges renommé :
Et de Pecune onc ne thesaurisa,
Ains de Vertu, que plus qu'Argent prisa.
Je ne sçay pas, de quel'race estoit il :
Mais je sçay bien, que son Cueur fut gentil,
Hardy, courtois, de tresnoble nature,
Et trop plus grand, que du Corps la stature.
Il est certain, que Chasteaudun son estre
Soubz liberal Planete le feit naistre.
Recepveur feut de Soissons : et de faict,
France le feit, l'Itale l'a deffaict.
Italiens en ont le Corps icy,
Et les Françoys le dueil, et le soucy :
Avec lequel dessus luy ont posé
Ce dur Tombeau de leurs pleurs arrosé.
Or de l'avoir si tost mort estendu,
Mort le trompa : car tout bien entendu,
Son vif Esprit à grands biens pretendoit :
Monté soit il plus hault, qu'il ne tendoit.
XIII
De Florimont de Champeverne
Le Roy, la Mort aymerent Florimond
De Champeverne en son florissant aage :
Le Roy (par temps) le poulsa vers le mont
D'honneur, et biens, en suffisant estage :
Mais Mort voulant le traicter d'advantage,
En ung moment le poulsa jusque aux Cieulx,
Et feit tresbien : car des bons l'heritage
N'est point assis en ce Val vicieux.
XIV
De Jan de Montdoulcet
Vers Alexandrins
Apres avoir servi autour de la personne
Le Cymetiere 329 Du Roy Loys douziesme, avant que sa Couronne
Ornast son noble Chef, et apres l'avoir prise,
Je Jan de Montdoulcet esprouvay la surprise
De l'incertaine Mort, car ung esclat de Lance
En ung plaisant Tourné dedans mon corps se lance
Si vigoreusement, et par fortune telle,
Qu'au meillieu de plaisir senty douleur mortelle,
Qui au Lict me jecta saisy de fiebvre grosse,
De mon Lict au Cercueil, du Cercueil en la Fosse,
Non pas sans grand regret du Maistre, et des Amys.
Les Amys m'ont ploré : et le bon Maistre a mis
Mes Enfans aux Estatz de moy lors retenuz,
Entre aultres que j'avoys de sa grâce obtenuz,
Et donna pension à la mienne Espousée,
C'est Janne Cotereau, qui est icy posée.
Si tant d'honneur, et bien ne vint de mon merite,
Il vint d'amour de Roy, envers moy non petite.
Mais la source du tout fut la bonté de Dieu.
Priez pour moy, Passans, priez qu'en cestuy lieu
Je puisse en Jesuchrist tellement sommeiller,
Qu'avec les siens me fasse au grand Jour resveiller.
XV
De Guillaume Chantereau, homme de Guerre
Cy gist Guillaume en Terre
Chantereau surnommé,
Entre les gens de Guerre
Jadis tres renommé.
Bien vivant estimé,
Sans noyse, sans offense :
S'on l'avoit animé,
Rude estoit en deffense.
A plaisir, et oultrance
Si adextre on le vit,
Que le Daulphin de France
Finablement servit.
Mais la Mort le ravit
En sa jeunesse meure.
A maint homme qui vit,
Grand regret en demeure.
Puis qu'il fault, que tout meure,
S'en fault il estonner ?
Eternelle demeure
Dieu luy vueille donner.
XVI
De troys Enfans freres
D'ung mesme dard, soubz une mesme année,
Et en troys jours de mesme destinée
Mal pestilent soubz ceste dure Pierre
Mist Jan de Bray, Bonaventure, et Pierre,
Freres tous troys, dont le plus vieil dix ans
A peine avoit. Qu'en dictes vous Lisans ?
Le Cymetiere 330 Cruelle Mort, Mort plus froide que Marbre,
N'a elle tort de faire cheoir de l'Arbre
Ung fruict tant jeune, ung fruict sans meureté,
Dont la verdeur donnoit grand seureté
De bien futur ? Qu'a elle encores faict ?
Elle a (pour vray) du mesme coup deffaict
De Pere, et Mere esperance, et lyesse,
Qui s'attendoient resjouyr leur Vieillesse
Avec leurs Filz : desquelz la mort soubdaine
Nous est tesmoing, que la vie mondaine
Aultant Enfans, que Vieillardz abandonne.
Il nous doibt plaire, puis que Dieu l'ordonne.
XVII
De la Tombe de l'Abbé de Beaulieu la Marche, qui osa tenir contre le Roy Qui pour Beaulieu le presumptueux Moyne
Vouldra dresser Tombeau propre, et ydoine,
Dessus convient au vif graver, ou paindre
Les grands Geans, qui s'empeschent d'attaindre
Jusques aux Cieulx, pour nuyre à Juppiter,
Qui promptement les faict precipiter.
Semblablement la Fable il fauldra mettre
De Phaeton, soy voulant entremettre
A gouverner le Char du cler Phebus,
Dont sa jeunesse en fin luy feit abuz.
Aussi fauldra paindre sur ce Tombel
L'antique Histoire au beau Luciabel,
Et ses Consors s'eslevans contre Dieu,
Dont en Enfer tresbuchent d'ung beau lieu.
Puis à l'entour de la Tombe ainsi paincte
Sera au long ceste Escripture empraincte :
Seigneurs passans, qui voyez tel' Paincture,
Celluy qui gist soubz ceste Sepulture,
Voulut en faict ressembler à ceulx cy,
Et comme à eulx luy en est prins, aussi.
XVIII
Du Cheval de Vuyart
Grison fuz Hedart,
Qui Garrot, et Dart
Passay de vistesse :
En servant Vuyart
Aux Champs fuz criart,
L'ostant de tristesse.
Bucephal en gresse
Eut ung Maistre en Grece
Mis entre les Dieux :
Mais mon Maistre, qu'est ce ?
Plus que luy sans cesse
Il est glorieux.
J'allay curieux
En Chocs furieux,
Sans craindre Astrapade :
Le Cymetiere 331 Mal rabotez lieux
Passay à cloz yeux
Sans faire Chopade.
La viste Virade,
Pompante Pennade,
Le Saulx soubzlevant,
La roide Ruadde
Prompte Petarade
Je mis en avant.
Escume bavant,
Au Manger sçavant,
Au pencer tresdoulx :
Relevé devant,
Jusqu'au bout servant
J'ay esté sur tous.
Mourant bien secoux
Senty par deux coups
Mon Maistre venir,
Et d'ung foible poulx
Disant à Dieu vous
Me prins à hannyr.
Sur ce souvenir
Voicy advenir
La Mort, sans hucher :
Mon Oeil feit ternir,
Mon Ame finir,
Mon Corps tresbucher.
Mais mon Maistre cher
N'a permis seicher
Mon los meritoire :
Ains l'a faict coucher,
Escrire, et toucher
En petite Hystoire.
XIX
De Françoys Daulphin de France
Cy gist Françoys Daulphin de grand renom,
Filz de Françoys le premier de ce nom :
Duquel il tint la Prison en Espaigne.
Cy gist Françoys, qui la Lice, et Campaigne,
Glaives tranchans, et Harnoys bien fourbis
Ayma trop plus, que sumptueux Habitz.
Formé de corps, ce qu'est possible d'estre,
Le feit Nature encores plus adextre.
Et en ce Corps hault, et droit composé
Le Ciel transmist ung Esprit bien posé :
Puis le reprint, quand par griefve achoison
Ung Ferraroys luy donna le Poison
Au vueil d'aultruy, qui en craincte regnoit
Voyant Françoys, qui Cesar devenoit.
Ce Daulphin dy, qui par Terre, et par Mer
Fustes, et gens eust prins plaisir d'armer,
Le Cymetiere 332 Et la grandeur de Terre dominée,
Si rompre eust peu sa dure destinée :
Mais ses vertus luy causerent envie,
Dont il perdit sur les vingt ans la vie,
Avec l'actente, helas, de la Couronne,
Qui le cler Chef de son Pere environne.
Qu'as tu, Passant ? complaindre on ne s'en doibt :
Il a trop mieulx, que ce, qu'il attendoit.
XX
De Anne de Beauregard, qui mourut à Ferrare
De Beauregard Anne suis, qui d'enfance
Laissay Parentz, Pays, Amys, et France
Pour suivre icy la Duchesse Renée,
Laquelle j'ay depuis abandonnée,
Futur Espoux, beaulté, florissant aage
Pour aller veoir au Ciel mon Heritage,
Laissant le Monde avec moindre soucy,
Qu'en laissant France, alors que vins icy.
XXI
De Helene de Boisy
Vers Alexandrins
Ne sçay, où gist Helene, en qui beaulté gisoit,
Mais icy gist Helene, où bonté reluisoyt,
Et qui la grand'beaulté de l'autre eust bien ternie
Par les grâces, et dons, dont elle estoit garnie.
Doncques (ô toy Passant) qui cest Escript liras,
Va, et dy hardiment en tous lieux, où iras,
Helene Grecque a faict, que Troye est deplorée :
Helene de Boisy la France a decorée.
XXII
De Monsieur de Tour Maistre Robert Gedoyn
Sçais tu, Passant, de qui est ce Tombeau ?
D'ung, qui jadis en cheminant tout beau
Monta plus hault, que tous ceulx, qui se hastent.
C'est le Tombeau, là où les Verms se pastent
Du bon Vieillard agreable, et heureux,
Dont tu as veu tout le Monde amoureux.
Cy gist, helas, plus je ne le puis taire,
Robert Gedoyn excellent Secretaire,
Qui quatre Roys servit sans desarroy.
Maintenant est avecques le grand Roy,
Où il repose apres travail, et peine.
Or a vescu personne d'aage pleine,
Pleine de Biens, et Vertu honnorable :
Puis a laissé ce Monde miserable,
Sans le regret, qui l'homme souvent mord.
O Vie heureuse, ô bien heureuse Mort.
XXIII
De Jan L'Huilier Conseillier
Incontinent que Loyse le Maistre
Congneut, qu'aux verms le corps on faisoit paistre
Le Cymetiere 333 De son Espoux le prudent Jan L'Huillier,
Helas (dit elle) Amy tressingulier,
Vostre prudence au Senat honnorée
Eust mieulx porté, que moy lasse esplorée,
Le dueil de Mort. Inutile je vy,
Et vous eussiez encores bien servy :
Car vous estiez vertueux, et sçavant.
Las pourquoy doncq ne suis je morte avant ?
En ce regret demoura des Moys douze
La bonne, belle, et vertueuse Espouse :
Puis trespassa, et en mourant va dire :
C'est trop d'un an, sans veoir ce qu'on desire.
Mon esprit va le sien, là hault chercher :
Vueillez le Corps aupres du sien coucher.
Ce qui fut faict, et n'a sceu Mort tant poindre,
Qu'elle ayt desjoinct, ce qu'Amour voulut joindre.
XXIV
De Madame de Chateaubriant
Soubz ce Tombeau gist Françoyse de Foix,
De qui tout bien tous chascun souloit dire,
Et le disant oncq une seule voix
Ne s'avança d'y vouloir contredire.
De grand Beaulté, de Grâce, qui attire,
De bon Sçavoir, d'Intelligence prompte,
De Biens, d'Honneurs, et mieulx que ne racompte,
Dieu eternel richement l'estoffa.
O Viateur, pour t'abreger le Compte,
Cy gist ung rien, là où tout triumpha.
XXV
De Ortis le More du Roy
Soubz ceste Tumbe gist, et qui ?
Ung, qui chantoit Lacouchiqui.
Cy gist, qui dure Mort picqua,
Ung, qui chantoit Lacouchiqua :
C'est Ortis : ô quelles douleurs !
Nous le vismes de trois couleurs
Tout mort, il m'en souvient encore.
Premierement il estoit More :
Puis en habit de Cordelier
Fut enterré soubz ce Pilier :
Et avant qu'eust l'Esprit rendu,
Tout son bien avoit despendu.
Par ainsi mourut le Follastre
Aussi Blanc comme ung Sac de Plastre,
Aussi Gris qu'ung Foyer cendreux,
Et Noir comme ung beau Diable, ou deux.
XXVI
D'Alix
Cy gist (qui est une grand perte)
En Culetis la plus experte,
Qu'on sceut jamais trouver en France :
Le Cymetiere 334 C'est Alix, qui des son enfance,
Quand sa Nourrice l'alectoit,
Dedans le Berceau culetoit :
Et de trois jusques à neuf ans
Avec Garsons petitz enfans
Alloit tousjours en quelque coing
Culeter au Grenier au Foing.
Et à dix ans tant fut culée,
Qu'en culant fut depucelée.
Depuis grosse Garce devint,
Et lors culetoit plus que vingt.
En apres devint toute Femme,
Et inventa la bonne Dame
Mille tourdions advenans
Pour culeter à tous venans.
Vray est, quand plus n'eut Dent en gueulle,
Elle culeta toute seulle :
Mais affin que le Monde vist
Son grand Sçavoir, elle escrivit
Ung beau Livre de Culetage
Pour ceulx, qui estoient de grand aage :
Et ung aultre de Culetis
Pour ceulx, qui estoient plus petis.
Ces Livres feit en s'esbatant,
Et puis mourut en culetant.
Encor dit on par grand merveille,
Que si on veult mettre l'Oreille
Contre la Tumbe, et s'arrester,
On oirra ses Os culeter.
Le Cymetiere 335 Les oraisons
Pater noster
Pere de nous, qui es là hault es Cieulx,
Sanctifié soit ton nom precieux :
Advienne tost ton sainct Regne parfaict :
Ton vueil en Terre, ainsi qu'au Ciel, soit faict :
A ce jourd'huy sois nous tant debonnaire,
De nous donner nostre pain ordinaire :
Pardonne nous les maulx vers toy commis,
Comme faisons à tous nos Ennemys :
Et ne permectz en ce bas Territoire
Tentation sur nous avoir victoire :
Mais du Maling cauteleux, et subtil
Delivre nous. O Pere ainsi soit il.
Benoiste soit celle incarnation
Du hault des Cieulx icy bas annoncée
Pour nos Salutz, en salutation
Qui fut ainsi par l'Ange prononcée.
Ave Maria
Esjouys toy Vierge Marie
Pleine de grâce abundamment :
Le Seigneur, qui tout seigneurie,
Est avec toy divinement.
Benoiste certes tu es entre
Celles dessoubz le Firmament,
Car le fruict, qui est en ton Ventre,
Est benist eternellement.
Credo in deum
Je croy en Dieu le Pere tout puissant,
Qui crea Terre, et Ciel resplendissant :
Et en son Filz unique Jesuschrist
Nostre Seigneur, conceu du Sainct Esprit :
Et de Marie entiere Vierge né :
Dessoubz Pilate à tort passionné :
Crucifié, mort en croix estendu :
Au Tumbeau mis, aux Enfers descendu :
Et qui de mort reprint vie au tiers jour :
Monta lassus au Celeste sejour,
Là où il sied à la Dextre du Pere,
Pere Eternel, qui tout peult, et tempere :
Et doibt encor' de là venir icy,
Juger les Mortz, et les Vivans aussi.
Credo in spiritum
Au Sainct Esprit ma ferme foy est mise.
Je croy la Saincte, et Catholique Eglise
Estre des Sainctz, et des Fideles, une :
Vraye union, entre eulx en tout commune :
De noz pechez pleine remission :
Et de la Chair la resurrection :
Les oraisons 336 Finablement croy la vie eternelle.
Telle est ma foy, et veulx mourir en elle.
Grâces pour un enfant
Nous te remercions, nostre Pere celeste,
Du repas, qu'avons pris, aussi de tout le reste,
Soit des biens, soit des maulx. Messieurs, bon prou vous fasse ! Priez Dieu, qu'il me doint de bien croistre la grâce
A la gloire de luy, au proffit de mon Proche,
Tant que sus mes Parentz il n'en tombe reproche.
Le sixiesme psaulme de David, translaté en Françoys selon l'Hebrieu L'Argument
L'Affligé de longue Maladie (quant à la lettre) prie ardemment icy pour sa santé, ayant Horreur de la Mort, et desirant (ains que mourir) glorifier encores le nom de Dieu. Puis tout à coup s'esjouist de la guarison recouvrée, et de la Honte de ses Ennemis.
Je te supplie, ô Sire,
Ne reprendre en ton ire
Moy, qui t'ay irrité :
N'en ta fureur terrible
Me punir de l'orrible
Tourment, qu'ay merité.
Ains, Seigneur, viens estendre
Sur moy ta pitié tendre,
Car malade me sens :
Santé ne me refuse,
Car en craincte confuse
Sont mes Os, et mes Sens.
Et mon âme tentée
Se treuve espoventée
En extrême soucy.
O Seigneur plein de grâce,
Jusques à quand sera ce,
Que me lairras ainsi ?
Helas, Sire, retourne,
Et mon Ame destourne
De ce terrible esmoy.
Certes grande est ma faulte,
Mais par ta bonté haulte,
Je te pry saulve moy.
Car en la Mort cruelle
Il n'est de toy nouvelle,
Memoire, ne renom.
Qui pense tu, qui die,
Qui loue, et psalmodie
En la Fosse ton nom ?
Au gemir je m'aggrave,
Toutes les Nuictz je lave
Ma face à larmoyer :
Et de mes larmes mainctes
Les oraisons 337 (Si brief ne sont restrainctes)
Feray mon Lict noyer.
Soubz ce pleur tant severe
Mon Oeil, qui persevere,
En troublement est mis :
Et par la longue oppresse
Vieilly suis en la presse
De tous mes Ennemis.
Sus sus, arriere Iniques,
Fuiez Diabolicques
De moy tous à la fois :
Car le Dieu debonnaire
De ma plaincte ordinaire
A bien ouy la voix.
Le Seigneur en arriere
N'a point mis ma priere,
Exeaucé m'a des Cieulx :
Receau a ma demande,
Et ce, qu'on luy demande,
Accordé m'a, et mieulx.
Dont fort honteux deviennent
Et pour vaincz se tiennent
Mes adversaires tous :
Que chascun d'eux s'esloigne
Subit en grand' vergoigne,
Puis que Dieu m'est si doulx.
Les oraisons 338
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Octobre 2000
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Les oraisons 339
Vous avez terminé L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine
Clément Marot ; texte établi par Gérard Defaux