L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine
Chapitre XLVIII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
Qui l'ont ensemble en sepulture mys,
Et d'instrumentz de Musique divers
Au Roy du ciel, et du Monde univers
Ont rendu gloire, et immortelles grâces
De l'avoir mis hors des terrestres places
Pleines de maulx, pour le loger en lieu,
Où plus n'endure, et plus n'offense Dieu.
Elegie vingtcinqiesme, à une Dame enfermée en une Tour pour l'amour de son Amy Gente Danes de Jupiter aymée
Dedans la Tour d'Arain bien enfermée,
Puis que Fortune adverse de tous biens
Est maintenant envieuse du mien,
Puis que de l'oeil elle m'a destourné
Le beau present qu'elle m'avoit donné,
Puis que parler à vous ne puis, et n'ose,
Que puis je faire orendroit aultre chose,
Fors par escript nouvelles vous mander,
De mon ennuy, et vous recommander
Le cueur, de moy, dont avez jouyssance ?
Le cueur, sur qui nulle autre n'a puissance,
Le cueur qui fut de franchise interdict,
Quand prisonnier en vos mains se rendit,
Et de rechef prisonnier confermé
Avecques vous en la Tour enfermé.
Je vous supply par celluy dur tourment,
Que nous souffront pour aymer loyaulment,
Qu'entre voz mains il fasse sa demeure,
Jusques à temps, que l'ung, ou l'autre meure.
Tandis Fortune avec cours temporel
Se changera suivant son naturel :
Et ne nous est si dure, et mal prospere,
Comme paisible, et bonne je l'espere.
Parquoy Amye or vous reconfortez
En cest espoir, et constamment portez
L'une moictié de l'infortune forte :
L'autre moictié croyez que je la porte :
Mais où sont ceulx, qui ont eu leur desir
En amytié sans quelcque desplaisir ?
Il n'en est point certes, et n'en fut oncques,
Et n'en sera. Ne vous estonnez doncques,
Car j'aperçoy de loing venir le temps,
Elegies 265 Que nous serons plus, que jamais, contens,
Et que de moy serez encor servie.
Sans nul danger, et en despit d'Envie.
Elegie vingtsixiesme, Pour Monsieur de Barroys, à ma Damoyselle de Huban Le Serviteur de vous, chere Maistresse,
D'ung triste cueur cest escript vous adresse
Pour Salut humble, et pour vous advertir
Qu'il m'est besoin d'aupres de vous partir ;
Mais je ne puis bien vous rendre advertie,
Combien de dueil j'ay de la departie :
Parquoy vault mieulx à voz pensées remettre
Ce que n'en puis par escripture mettre :
Ce neanmoins, puis qu'à l'heure presente
Ancre, et Papier devant moy se presente,
Compter vous vueil ung debat, qui m'esveille.
Toutes les fois, que je dors, ou sommeille.
Dire me vient (d'une part) mon Devoir,
Qu'il m'est besoing, pour long temps ne vous veoir,
Me remonstrant, que j'ay certain affaire,
Que trop je laisse à poursuivre, et à faire,
Et que pour tost chose pressée ouvrer,
Laisser on doibt, ce qu'on peult recouvrer.
De l'autre part, Desir vient contredire
A mon Devoir, et luy vient ainsi dire.
Fascheux Devoir, veulx tu qu'un Serviteur
Qui quant à l'Oeil jamais ne se veit heur
Tel qu'à présent, ores il abandonne
Ce bien exquis, que vraye Amour luy donne ?
Laissera il celle, qui est pourveue
De tant de dons ? laissera il la veue
De ce regard de doulceur accomply
Soubz le hazard d'estre mis en oubly ?
Ainsi Desir, et mon Debvoir me preschent :
Vous advisant, que tous deux tant m'empeschent,
Que je ne sçay auquel j'obeiray :
Parquoy Maistresse icy vous suppliray,
De m'advertir, qu'il convient que je fasse.
Mon Devoir veult, qu'eslongne vostre face,
Desir me veult pres de vous retenir,
Mais à nul d'eux je ne me veulx tenir,
Et n'en feray fors cela seulement,
Qu'ordonnera vostre commandement,
Qui dessus moy aultant a de puissance
Que Serviteurs doibvent d'obeissance.
Elegie vingtseptiesme : à une, qui refusa ung present
Quand je vous dy (sans penser mal affaire)
J'ay, chere Soeur, ung present à vous faire,
Le prendrez vous ? des que m'eustes ouy,
Dit ne me fut le contraire d'ouy :
Parquoy, ma Soeur, si en vous l'envoyant
Y a forfaict, chascun sera croyant,
Elegies 266 Que non de moy, mais de vous vient l'offense :
Et pour renfort de ma juste deffense,
Sans me vanter (ce mot bien dire j'ose)
Qu'en mainct bon lieu j'ay donné maincte chose,
Que l'on prenoit, sans penser le Donneur
Pretendre rien du Prenant, que l'honneur.
Que n'avez vous de moy ainsi pensé ?
Jamais me suis je en termes avancé
Aupres de vous, qu'honneur, et Dieu ensemble
N'y feussent mis : quelcque fois, ce me semble,
Je vous ay dit (si bien vous en souvient)
Treschere Soeur, si service vous vient
De mon costé, je vous supply n'entendre,
Que je vous vueille obliger le me rendre.
Brief, mes propos tenuz d'affection
Seront tesmoingz de mon intention,
Vous asseurant que l'estime immuable
Que j'ay de vous, est si grande, et louable,
Que rien par vous n'y peult estre augmenté,
En refusant ung offre presenté.
Il n'est pas dit (certes) que tous Donneurs
Voysent cherchant (par tout) les deshonneurs :
Et n'est pas dit, que les Dames, qui prenent,
Font toutes mal, et qu'en prenant mesprenent :
Ce non obstant, prendre n'exaulceray
En mon escript, et si confesseray,
Que bien souvent, quand à femme l'on donne,
Le reffuser, est chose honneste, et bonne :
Mais bien souvent (à vous dire verité)
Il peult tourner en incivilité.
Je sçay assez, que de rien n'avez faulte :
Je sçay, combien de Cueur vous estes haulte :
Ce neantmoins (pour nourrir amytié)
N'est mal seant, s'abesser de moytié.
Quand tout est dit, necte sens ma pensée,
D'avoir faict cas, où soyez offensée :
Plustost devrois me sentir offensé
Du mal, qu'avez (peult estre) en moy pensé :
Veu que l'offrir dont j'ay voulu user,
En cas d'honneur vault bien le reffuser.
Et croy de faict, que si ce n'eust esté
La Foy que j'ay de vostre honnesteté,
J'eusse pensé proceder mon default
De n'avoir faict mon present assez hault :
Mais Dieu me gard d'estre si transgresseur
De l'amytié d'une si bonne Soeur,
Qui congnoistra que Frere ne se treuve
Plus vray que moy, me mettant à l'espreuve.
Elegies 267 Epistres
I
Epistre des excuses de Marot faulsement accusé d'avoir faict certains Adieux au desadvantage des principales Dames de Paris
Subscription
Clement Marot aux gentilz Veaux,
Qui ont faict les Adieux nouveaux.
Satyriques trop envieux
Escrivans de plume lezarde,
Vous avez faict de beaulx Adieux,
Le feu sainct Anthoine les arde :
Puis vostre langue se hazarde
De dire, que je les ay faictz.
Ainsi le Coupable se garde,
Et l'Innoncent porte le faiz.
Si mentez vous bien par la gorge,
Sur Dames ne suis animé :
Et ne sortit onc de ma forge
Ung Ouvrage si mal lymé :
Et ne sera mien estimé
Par ceulx, qui congnoissent ma veine.
Il est un petit mal rimé,
Et la raison en est bien vaine.
Et en cela plus sotz, que fins
Vous vous monstrez apertement :
Car pour bien venir à voz fins,
Besongner falloit aultrement.
Si parlé eussiez seulement
De six, qui hayne m'ont voué,
On vous eust creu facilement,
Et j'eusse le tout advoué.
Mais ung chascun juger peult bien,
Que parler ne vouldrois des femmes,
Qui ne m'ont offensé en rien,
Et qui n'eurent jamais diffames.
Et puis vous y meslez les Dames,
Qui sçavent, que suis leur servant :
C'est tres mal entendu voz Games
Pour mettre voz chantz en avant.
Bien ne mal n'ay voulu escrire
De tant honnestes Damoyselles.
Et quand d'elles vouldrois rien dire,
Je ne ferois point faulx Libelles :
Plus tost leurs louanges tresbelles
Diroys en mon petit sçavoir,
Pour acquerir la grâce d'elles,
Que chascun mect peine d'avoir.
Dames, où n'y a que reprendre,
Et qui tenez l'honneur trescher,
Epistres 268 A moy ne vous en vueillez prendre,
Oncques ne pensay d'y toucher.
Vueillez vous doncques attacher
Aux meschans, et sotz Blasonneurs,
Qui n'ont sceu comment me fascher,
Sinon en touchant voz honneurs.
De Tigne espesse de six doigts,
D'ung Oeil hors du Chef arraché,
De membres aussi secs que boys,
D'ung nez de fins Clous attaché,
De tout cela soit entaché
Qui d'aultres Adieux a faict naistre.
Quand il sera ainsi marché,
Il sera aise à congnoistre.
II
Aux Dames de Paris, qui ne vouloient prendre les precedentes excuses en payement Puis qu'au partir de Paris ce grand lieu
On vous a dit trop rudement Adieu,
Dire vous veulx, maulgré chascun Langard,
A l'arriver doulcement Dieu vous gard.
Dieu vous gard donc mes Dames tant poupines.
Qui vous faict mal ? trouvez vous des Espines
En ces Adieux ? Ces beaulx Retoriqueurs
Ont ilz au vif touché voz petitz cueurs ?
Croyez de vray, que le grand Lucifer
S'en chaufera ung jour en son enfer :
Car ce n'est point jeu de petitz Enfans
D'ainsi toucher voz honneurs triumphans.
Or puis qu'advient, que ce mal vous avez,
Guerissez vous, si guerir vous sçavez :
Quant est de moy, je ne scay Medecine,
Emplastre, Unguent, ny Herbe, ne Racine,
Qui sceust au vray l'aigreur diminuer
De vostre mal, qui veult continuer :
Mais je sçay bien, comme il ne croistra point,
Et ne poindra par moy non plus qu'il poinct.
Tant seulement fault, que plus ne croyez
Qu'il vient de moy : car certaines soyez,
Que si ma plume endroict vous se courrousse,
Il n'y aura blanche, noire, ny rousse,
Qui bien ne sente augmenter son angoisse,
Et qui au doigt, et à l'oeil ne congnoisse,
Combien mieulx picque ung Poëte de Roy,
Que les Rimeurs, qui ont faict le desroy.
Non que ce soit de picquer ma coustume,
Mais il n'est boys si vert, qui ne s'allume.
Tant plus me suis par escript excusé,
Tant plus m'avez de parolle accusé,
Usant en moy de menasses follettes :
Puis quand sentez voz puissances foiblettes,
Allez querant aux hommes allegeance
Epistres 269 En leur chantant, Faictes m'en la vengeance.
O foible gent, qui ne se peult (en somme)
D'homme venger sinon par secours d'homme.
Bon est l'Ouvrier, qui ne feit pas egalle
Vostre puissance à la volunté mâle,
Puis qu'en tout cas, et en toute saison
Vostre appetit surmonte la raison.
Ces motz ne vont jusques aux vertueuses.
Mais dictes moy vous aultres bien fascheuses,
Quand des Adieux j'eusse advoué l'affaire.
Sans m'excuser, qu'eussiez vous sceu pis faire ?
Vous me tenez termes plus rigoureux,
Que le Drappier au Berger doloreux.
Si n'est il Loup, Louve, ne Louveton,
Tigre, n'Aspic, ne Serpent, ne Luthon,
Qui jamais eust sur moy la dent boutée,
Si mon excuse il eust bien escouté.
Avez vous donc les cueurs moins Damoyseaulx
Qu'Aspicz, ne Loups, et telz gentilz Oyseaulx ?
Je croy que non : par tout avez louanges
D'humble parler, et de visaiges d'Anges :
Et de ma part me semblent voz façons
Succre en doulceur, et en froideur Glaçons.
Si trompé suis, je dy que la Couleuvre
En voz Jardins soubz doulces fleurs se cueuvre.
Certes je croy, que vous cuidez (sans faincte)
Que j'ay basty mes excuses par craincte.
Bien peu s'en fault, que ne dye en mes Vers
Propos de vous, qui montre le revers.
Ma Muse ardante aultre chose ne quiert,
L'encre le veult, la Plume m'en requiert :
Et je leur dy, que rien de vous ne sçay :
Mais Dieu vous gard que j'en fasse l'essay.
N'ay je passé ma jeunesse abusée
Au tour de vous ? laquelle j'eusse usée
En meilleur lieu (peult estre en pire aussi) ;
Rien ne diray, n'ayez aulcun soucy :
Et si en sçay, bien je l'ose asseurer,
Pour faire rire, et pour faire pleurer.
Mais que vauldroit d'en travailler mes doigts
Sur le Papier ? Mores, Turcz, et Medoys
Sçavent voz cas : la Terre n'est semée
Sinon du grain de vostre renommée.
Brief, pour escrire y a bien d'aultres choses
Dedans Paris trop longuement encloses.
Tant de Broillis, qu'en Justice on tolere,
Je l'escriroys, mais je crains la colere :
L'Oysiveté des Prebstres, et Cagotz,
Je la diroys, mais garde les Fagotz :
Et des abus, dont l'Eglise est fourrée,
J'en parleroys, mais garde la Bourrée.
Epistres 270 De tout cela, et de vous me tayroie,
Et en chemin plus beau me retrairoye,
Quand me viendroit d'escrire le desir.
Je blasmeroys Guerre, qui faict gesir
Journellement par terre en grand oultrance
Les vieulx Souldars, et les jeunes de France.
Ou empliroys la mienne blanche Carte
Du bien de Paix, la priant qu'elle parte
Du hault du ciel pour venir visiter
Princes Chrestiens, et entre eulx habiter.
Ou dirois loz meritoire de ceulx,
Qui bien servans n'ont l'esprit paresseux
A la chercher, taschans (comme loyaulx)
Tirer deçà les deux Enfans Royaulx.
Ou parlerois (usant de plus hault stile)
De maint conflict cruel, dur, et hostile,
Ou l'on a veu charger, et presses fendre
Nostre bon Roy, pour vous aultres deffendre,
Ce temps pendant que preniez voz delictz
(Sans nul danger) en voz Chambres, et Lictz.
Ou compterois de luy maint grand orage
De grand fortune, et son plus grand courage,
Qui soubz le faiz n'a esté veu ploier.
Voilà les poinctz, où vouldrois m'emploier,
Sans m'amuser à rimer voz Adieux :
Et faictes moy mines de groings, et d'yeux,
Tant que vouldrez : oncques ne print visée
Pour vous lascher ung seul traict de risée,
Et m'en croyez : mais les langues, qui sonnent
Comme ung Cliquet, tousjours le bruit me donnent
De tous escriptz, tant soient lourdement faictz.
Ainsi soustiens des Asnes tout le faiz.
Or estes vous dedans Paris six femmes,
Qui ung escript tout farcy de diffames
M'avez transmys : et quand aulcun se boute
A l'escouter, luy semble qu'il escoute
En plain marché six ordes Harangeres
Jecter le feu de leurs langues legeres
Contre quelqu'ung. Va vilain Farcereau,
Marault, Belistre, Yvrongne, Macquereau,
Comme une Pie en Cage injurieuse.
En vostre Epistre aussi tant furieuse
M'avez reprins, que je veulx faire bragues
Dessus l'Amour, sans chaynes, et sans bagues.
Ha (dy je lors) il fault que chascun croye,
Qu'à tout Oyseau il souvient de sa proye.
Voz grands Faulcons, qui furent Faulconneaux,
Vollent tousjours pour chaynes, et anneaulx.
Puis vous touchez et les mortz, et les vifz.
Respondez moy, pourquoy en voz devis
Blasmez vous tant feu mon Pere honnoré,
Epistres 271 Qui vostre sexe a tant bien decoré
Au Livre dict, des Dames l'Advocate ?
J'estimeroys la recompense ingrate,
Si pour vous six eust travaillé sa teste :
Mais il parla de toute femme honneste :
Non que sur vous je treuve que redire,
Ainçois chascun vous doibt nommer, et dire
Avant la mort les six Canonisées,
Ou (pour le moins) les six Chanoynisées.
Quant au Resveur, qui pour telz vieulx Registres
Print tant de peine à faire des Epistres
Encontre moy, pour tous les menus droitz
De son labeur, seulement je vouldrois
Qu'il eust couvert de vous six la plus saine,
Il auroit beau se laver d'eau de Seine
Apres le coup. Ha le vil Blasonneur,
C'est luy, qui feit sur les Dames d'honneur
Tous les Adieux : et vous six l'en priastes :
Puis dessus moy le grand haro criastes,
Sachans de vray, que pour vous seulement
On n'eust crié dessus moy nullement.
Et de bon heur prinstes ung Secretaire
Propre pour vous. Oncques ne se sceut taire
De composer en injure, et meschance :
Je le congnois. Or prenons aultre chance.
Je suis d'advis, que veniez appoinctant.
Quant au courroux, en moy n'en a point tant,
Que pour le bien de vous six je ne veille.
Et qu'ainsi soit, en Amy vous conseille,
Que desormais vostre bec teniez coy :
Car vostre honneur resemble ung ne sçay quoy,
Lequel tant plus on le va remuant,
Moins il sent bon, et tant plus est puant.
Et quand orrez ces miens presens alarmes,
Ayez bon cueur, et contenez voz larmes,
Que vous avez pour les Adieux rendues.
Las, mieulx vauldroit les avoir espendues
Dessus les piedz de Christ, les essuians
De vos Cheveulx, et voz pechez fuyans,
Par repentence avec Magdeleine.
Qu'attendez vous ? Quand on est hors d'alaine
La force fault. Quand vous serez hors d'aage,
Et que voz nerfz sembleront ung cordage,
Plus de voz yeux larmoyer ne pourrez,
Car sans humeur seiches vous demourrez :
Et quand voz yeux pourroient plorer encores,
Où prendrez vous les cheveulx, qu'avez ores,
Pour essuier les piedz du Roy des Cieulx ?
Croiez qu'à tel mistere precieux
Ne serez lors du bon Ange appellées,
Pource que trop serez vieilles pellées,
Epistres 272 Desjà vous prend icelle maladie.
Vous voulez faire, et ne voulez qu'on dye.
Cessez, cessez toutes occasions,
Si prendront fin toutes derisions :
C'est le droict poinct pour clorre les passages
Aux mal disans. Et vous aultres bien sages,
Qui des Adieux ne fustes point touchées,
Et vous aussi que l'on y a couchées,
Et qui pourtant compte n'en feistes mye,
Nulle de vous ne me soit ennemye,
Je vous supply', pour telles Bourgeoisettes,
Qui vont cherchant des noises pour noisettes.
On veoit assez, que vous estes entieres
De n'avoir prins à cueur telles matieres.
Aussi n'est il blason, tant soit infâme,
Qui sceust changer le bruyt d'honneste femme :
Et n'est blason tant soit plein de louange,
Qui le renom de folle femme change.
On a beau dire, une Colombe est noire,
Ung Corbeau blanc : pour l'avoir dit, fault croire
Que la Colombe en rien ne noircira,
Et le Corbeau de rien ne blanchira.
Certainement les vertus, qui s'espendent
Dessus voz cueurs, si fort vostre me rendent,
Que pour l'amour de vous n'eusse jamais
Contre elles faict ceste presente : mais
Tant m'on pressé d'escrire, et me contraignent,
Qu'il semble au vray, que plaisir elles preignent
En mes propos : et ont bien ce credit,
Que si je n'ay assez à leurs gré dict,
Je leur feray ung Livre de leurs gestes
Intitulé, Les six vieilles Digestes :
Et si n'auray de matiere deffault :
J'en ay encor plus, qu'il ne leur en fault.
Mais pour cest heure elles prendront en gré,
Car au propos, où elles m'ont encré,
Veulx mettre fin, et avant que l'y mettre,
Vostre Clement vous prie en ceste Lettre,
Dames d'honneur, que ces femmes notées
Soient desormais d'autour de vous ostées,
Ne plus ne moins qu'on oste maulvaise herbe
D'avec l'Espy, dont on faict bonne Gerbe :
Vous advisant, que trop plus sont nuysantes
A voz honneurs, que les Rymes cuysantes
Des sotz Adieux : et toutefois, affin
Que mon escriptz ne les fasche à la fin,
Je leur voys dire ung Adieu sans rancune.
A Dieu les six, qui n'en valez pas une :
A Dieu les six, qui en valez bien cent.
Qui ne vous veoit, de bien loing on vous sent.
III
Epistres 273 A la Royne Elienor nouvellement arrivée d'Espaigne avec les deux Enfans du Roy, delivrez des mains de l'Empereur
Puis que les Champs, les Montz, et les Vallées,
Les fleuves doulx, et les Undes sallées
Te font honneur à la venue tienne,
Princesse illustre, et Royne treschrestienne,
Puis que Clerons, et Bombardes tonantes,
Chantres, Oyseaulx, de leurs voix resonnantes
Tous à l'envy maintenant te saluent,
Feray je mal, si de ma plume fluent
Vers mesurez, pour saluer aussi
Ta grand haulteur, qui rompt nostre soucy ?
Certes le son de ma Lettre n'a garde
D'estre si dur, comme d'une Bombarde :
Et si n'est point mortel en Terre, comme
Voix de Clerons, ou d'Oysellet, ou d'homme :
Parquoy je croy que de toy sera pris
Aultant à gré. Doncques Perle de pris,
Par qui nous est tant de joye advenue,
Tu soys la bien (et mieulx que bien) venue.
Pourquoy as faict si longue demourée ?
Certainement ta venue honnorée
De tarder tant tous languir nous faisoit :
Mais bien sçavons que trop t'en desplaisoit.
N'est ce pas toy, qui du Roy fus esprise
Sans l'avoir veu, mesmes apres sa prise ?
Ou tellement aux armes laboura,
Que le corps pris, l'honneur luy demoura.
N'est ce pas toy, qui sentis plus fort croistre
L'amour en toy, quand tu vins à congnoistre,
Et veoir son port, forme, sens et beaulté,
Qui ne sent rien, que toute Royaulté ?
N'est ce pas toy, qui songeoys nuict, et jour
A le remettre en son privé sejour ?
Et qui depuis en Prison si amere
A ses Enfans feis office de Mere,
Jusque à donner à ton cher Frere Auguste
Doubte de toy, voire doubte tresjuste ?
Car je croy bien, si eusses eu l'usage
Des artz subtilz de Medée la sage,
Que en blancs Vieillards tu eusses transformez
Ces jeunes Corps tant beaulx, et bien formez,
Pour les mener secrettement en France,
Et puis rendu leur eusses leur enfance.
Or (Dieu mercy) amenez les as tu
Sans Nigromance, ou Magique vertu.
Ains par le vueil de Dieu, qui tout prevoit,
Et qui desjà destinée t'avoit
Femme du Roy, duquel et jours, et nuictz
Tu as porté la moytié des ennuiz :
Dont Raison veult, et le droict d'Amytié,
Epistres 274 Que maintenant recepves la moytié
De sa grand joye, et du Regne puissant,
Et de l'amour du Peuple obeissant.
O Royne donc, de tes subjectz loyaulx
Vien recepvoir les haults honneurs royaulx,
Veoir te convient ton Royaulme plus loing.
Tu n'en as veu encor qu'ung petit coing,
Tu n'as rien veu, que la Doue, et Gironde,
Bien tost verras la Cherante profonde,
Loyre au long cours, Seine au port fructueux :
Saulne qui dort, le Rosne impetueux :
Aussi la Somme, et force aultres Rivieres,
Qui ont les bortz de force Villes fieres,
Dont la plusgrande est Paris sans pareille
Là, et ailleurs desjà on t'appareille
Mysteres, Jeux, beaulx Paremens de rues,
Sur le Pavé fleurs espesses, et drues,
Par les Quantons Theâtres, Colisées.
Brief, s'on pouvoit faire Champs Elisées,
On les feroit, pour mieulx te recepvoir.
Mais que veult l'on encor te faire veoir ?
Pourroit on bien augmenter tes plaisirs ?
N'as tu pas veu le grand de tes desirs,
Ton cher Espoux, nostre souverain Roy ?
Si as tresbien : mais encores je croy
Qu'en gré prendras, et voirras voulentiers
Les appareilz du peuple en maintz quartiers.
Et qui plus est, en cela regardant
Tu congnoistras le zele tresardant
Qu'en toy on a : ce que je te supplie
Congnoistre en moy, Royne tresaccomplie :
Car Apollo, ne Clyo, ne Mercure
Ne m'ont donné secours, ne soing, ne cure
En cest escript. Le zele que je dy,
L'a du tout faict, et m'a rendu hardy
A te l'offrir, tel que tu le voys estre.
Puis ton Espoux est mon Roy, et mon Maistre :
Doncques tu es ma Royne, et ma Maistresse.
Voylà pourquoy mes escriptz je t'adresse.
IV
Epistre à Monseigneur de Lorraine nouvellement venu à Paris, par laquelle Marot luy presente le premier livre translaté de la Metamorphose de Ovide
S'il y a rien, Prince de hault pouvoir,
Qui par deçà fasse mal son debvoir
De recepvoir ta haultesse honnorée,
Ce ne sera que ma Plume essorée,
Qui entreprend de te donner Salut,
Et pour ce faire onc assez ne valut,
Ains trop est lourde, et de style trop mince,
Pour s'adresser à trop excellent Prince :
Ce neantmoins sachant, que tu as pris
Epistres 275 Par maintesfois plaisir en mes escriptz,
J'ayme trop mieulx t'escrire lourdement,
Que de me taire à ton advenement,
Car j'ay espoir que la voulenté tienne
Congnoistra bien en cest escript la mienne :
Qui est, et fut, et sera, de sçavoir
Faire aulcun cas, où tu puisses avoir
Quelcque plaisir. Premier donc je salue
Treshumblement ta haultesse, et value :
Puis à celluy, qui est Prince des Anges,
Rends de bon cueur immortelles louanges,
De l'heureux point de ta noble venue,
Qui est le temps de la Paix advenue :
Par qui tu voys les deux Enfans de France
Hors des lyens de captive souffrance.
Grâces aussi luy fault rendre des pertes :
Vray est que trop sont lourdes, et apertes
A ung chascun : mesmes ta Majesté
Participante aux malheurs a esté,
En y perdant soubz la fleur de jeunesse
Deux Freres pleins d'honneur, sens, et prouesse.
Qui est celluy (si bien les congnoissoit)
Qu'en y pensant, plein de douleur ne soit ?
Si convient il en douleur, et ennuy
Nostre vouloir conformer à celluy
Du tout puissant : aultrement on resiste
A sa bonté. Ce propos dur, et triste
En cest endroit rompray pour le present,
Et te suplly prendre en gré le present,
Que je te fay de ce translaté Livre,
Lequel (pour vray) hardiment je te livre,
Pour ce que point le sens n'en est yssu
De mon cerveau : ains a esté tissu
Subtilement par la Muse d'Ovide :
Que pleust à Dieu l'avoir tout mis au vuyde
Pour t'en faire offre. Or si ce peu t'agrée,
Heureux seray que ton cueur se y recrée
Ce temps pendant qu'en France tu sejournes,
Et attendant qu'en ta Duché retournes,
Duché puissante, et Duché souveraine,
Duché de biens, et de Paix toute pleine,
Duché, de qui partout le nom s'estend,
Là où ton Peuple à ceste heure t'attend
Aussi fasché de ta loingtaine absence,
Que toy joyeux de la noble presence
De nostre Roy, de ses Enfants aymez,
Et des treshaultz Princes tant renommez :
Entre lesquelz de tes Freres la reste
Tu voys fleurir en honneur manifeste,
Cheriz du Roy, et du peuple honnorez,
Or à ces deux, que Mort a devorez,
Epistres 276 Dieu doint repos : et aux troys, qui demeurent,
Que de cent ans (bien comptez) il ne meurent.
V
Epistre à Monseigneur le grand Maistre de Montmorency, par laquelle Marot luy envoye ung petit Recueil de ses Oeuvres, et Luy recommande le Porteur
En attendant le moyen et pouvoir,
Que honnestement je me puisse mouvoir
De ce Païs, il m'est prins le courage,
De mettre à part reposer ung Ouvrage,
Qui pour le Roy sera tost mis a fin :
Puis ay choysi une aultre plume, affin
De vous escrire en Rime la presente :
De par laquelle orendroit vous presente
Salut treshumble : et ung Livre petit,
Où j'ay espoir que prendrez appetit :
Car long temps a, qu'il vous a pleu me dire,
Et commander, que le vous feisse escrire.
C'est ung amas de choses espandues,
Qui (quant à moy) estoient si bien perdues,
Que mon esprit n'eut onc à les ouvrer
Si grand labeur, comme à les recouvrer.
Mais comme ardent à faire vostre vueil,
J'ay tant cherché, qu'en ay faict ung recueil,
Et un Jardin garny de fleurs diverses,
De couleur jaulne, et de rouges, et perses.
Vray est, qu'il est sans arbre, ne grand fruict.
Ce neantmoins je ne vous l'ay construict
Des pires fleurs, qui de moy sont sorties.
Il est bien vray qu'il y a des Orties :
Mais ce ne sont que celles, qui picquerent
Les Musequins, qui de moy se mocquerent.
Votre Esprit noble en ce petit Verger
Aulcunesfoys se pourra soulager,
Quand travaillé aura au bien publique,
Auquel tousjours soigneusement s'applique.
Donc (Monseigneur) plus que treshumblement
Je vous supply de cordiallement
Le recepvoir, et du porteur de luy
Avoir pitié. C'est encores celluy
Petit Tailleur entre tous les Tailleurs,
Dont à Bourdeaulx, à Coignac, et ailleurs
Je vous parlay par escript, et de bouche.
Enrichy n'est : il se lieve, et se couche
Soir, et Matin aussi mal fortuné,
Que quand pour luy fustes importuné.
Jadis servit la haulte Seigneurie
De la feu Royne en sa noble escuyrie :
Mais son estat dessoubz la dure Lame
Fut enterré avec la bonne dame.
Or ne peult plus revivre sa Maitresse :
Quant à l'estat maulgré la Mort traistesse
Epistres 277 Vous le povez refaire aussi vivant,
Et aussi beau, qu'il estoit par avant.
Las (Monseigneur) faictes ce beau miracle,
Il est aisé. Et si par quelcque obstacle
Ne peult ravoir son estat de Tailleur,
Il ne le fault que tromper d'un meilleur.
Si vous haulsez son estat, et son bien,
Il le prendra : car je le congnois bien
Au pis aller, pour conclure l'affaire,
Je vous supply comme aux aultres luy faire :
Et s'il n'en a (aultant comme eulx) besoing,
Je suis content qu'on n'en preigne le soing.
Priant celluy, lequel vous a faict naistre,
Que cent bons ans vous maintienne grand Maistre,
Ou vous monter en plus digne degré,
Affin que plus luy en saichez de gré.
VI
Pour Pierre Vuyart à Madame de Lorraine
Je ne l'ay plus, liberalle Princesse,
Je ne l'ay plus, par mort il a prins cesse
Le bon Cheval, que j'eu de vostre grâce.
N'en scauroit'on recouvrer de la race ?
Certainement tandis que je l'avoye,
Je ne trouvoys rien nuisant en la voye.
En le menant pas Boys, et par Taillys,
Mes yeux n'estoient de branches assaillys.
En luy faisant gravir Roc, ou Montaigne,
Aultant n'estoit que trotter en Campaigne.
Aultant m'estoit Torrents, et grandes Eaux
Passer sur luy, comme petis Ruisseaux.
Car il sembloit, que les Pierres se ostassent
De tous les lieux, où ses piedz se boutassent.
Que diray plus ? Onc voiage ne feit
Avecques moy, dont il ne vint proffit :
Mais maintenant toutes choses me grevent.
Branches au Boys les yeux quasi me crevent :
Car le Cheval que je pourmaine, et maine,
Est malheureux, et bunche en pleine Plaine :
Petis Ruisseaux, grands Rivieres luy semblent :
Pierres, Cailloux en son chemin s'assemblent,
Et ne me donne en voiages bon heur.
O Dame illustre, O parangon d'honneur,
Dont proceda le grand bon heur secret
Du Cheval mort, où j'ay tant de regret ?
Il ne vint point de Cheval ; ne de Selle :
J'ay ceste foy, qu'il proceda de celle,
Par qui je l'eu. Or en suis desmonté,
La Mort l'a pris, la Mort l'a surmonté :
Mais c'est tout ung, vostre bonté naifve
Morte n'est pas : ainçoys est si tresvive,
Qu'elle pourroit, non le resusciter,
Epistres 278 Mais d'ung pareil bien me faire heriter.
S'il advient donc, que par la bonté vostre
Monseigneur fasse ung de ses Chevaulx nostre,
Treshumblement le supply, qu'il luy plaise
Ne me monter doulcement, et à l'aise.
Je ne veulx point de ces doulcetz Chevaulx,
Tant que pourray endurer les travaulx :
Je ne veulx point de Mulle, ne Mullet,
Tant que je soys Vieillard blanc comme laict :
Je ne veulx point de blanche Hacquenée,
Tant que je soys Damoyselle atournée.
Que veulx je donc ? ung Courtault furieux,
Ung Courtault brave, ung Courtault glorieux,
Qui ait en l'ai ruade furieuse ;
Glorieux Trot, la Bride glorieuse.
Si je l'ay tel, fort furieusement
Le picqueray, et glorieusement.
Conclusion, si vous me voulez croire,
D'homme, et Cheval ce ne sera que gloire.
VII
Epistre, qui perdit à la Condemnade contre les couleurs d'une Damoyselle Je l'ay perdue : il fault que je m'acquitte,
En la payant au fort me voylà quitte :
Prenez la donc l'Epistre que sçavez,
Et si dedans peu d'eloquence avez,
Si elle est sotte, ou aspre, ou à reprendre,
Au Composeur ne vous en vueillez prendre.
Prenez vous en aux fascheuses, qui prindrent
Vostre party, et qui lors entreprindrent
De haultement leurs caquetz redoubler
Durant le jeu affin de me troubler :
Prenez vous en à ceulx, qui me trompoient,
Et qui mon jeu à tous coups me rompoient :
Prenez vous en à quatre pour le moins,
Qui contre moy furent tous faulx tesmoings :
Prenez vous en à vous mesmes aussi,
Qui bien vouliez, qu'ilz feissent tous ainsi.
Si on ne m'eust troublé de tant de bave,
Vous eussiez eu une Epistre fort brave,
Qui eust parlé des Dieux, et des Deesses,
Et des neuf Cieulx, où sont toutes lyesses.
Sur ces neuf Cieulx je vous eusse eslevée,
Et eusse faict une grande levée,
De Rhetorique, et non pas de Bouclier :
Puis eusse dit, comment on oyt crier
Au fons d'Enfer plein de peines, et pleurs
Ceulx, qui au jeu furent jadis trompeurs :
Donnez vous garde. Or brief (sans m'eschauffer)
J'eusse descrit tout le logis d'Enfer,
Là où iront (si brief ne se reduisent),
Les vrays Trompeurs, qui le Monde seduisent.
Epistres 279 Puis qu'on m'a donc l'esprit mis en mal aise,
Excusez moy, si l'Epistre est maulvaise,
Vous asseurant, si l'eussiez bien gaignée,
Qu'elle eust esté (pour vray) bien besongnée :
Mais tout ainsi que vous avez gaigné,
Par mon serment ainsi j'ay besongné.
Non qu'à regret ainsi faicte je l'aye,
Ne qu'à regret aussi je la vous paye.
Tous mes regretz, toutes mes grands douleurs
Viennent (sans plus) de ce, que les couleurs
N'ay sceu gaigner d'une tant belle Dame,
A qui Dieu doint repos de Corps, et d'Ame.
VIII
A une jeune Dame, laquelle ung Vieillard marié vouloit espouser, et decevoir Non pour vouloir de rien vous requerir,
Non pour plus fort vostre grâce acquerir,
Non pour distraire aulcune vostre emprinse
J'ay le Papier, L'encre, et la Plume prise,
Et devers vous ce mien Escript transmis :
Mais pour aultant qu'il affiert aux Amys,
Et Serviteurs, jamais ne celer rien.
A leurs aymez, soit de mal, ou de bien,
J'ay bien voulu vous escrire (ma Dame)
Chose, qui n'est en congnoissance d'âme,
Fors que de moy. Et de vous n'est point sceue :
Parquoy pourriez en fin estre deceue :
Et je ne veulx vous laisser decepvoir,
Tant que mon oeil pourra l'apercevoir.
Or est ainsi, que me trouvay au lieu,
Ou j'esperoys vous pouvoir dire Adieu,
Triste devins, saichant vostre haultesse
Desjà partie. Et adoncques l'Hostesse
Me va monstrer Lettres de vostre main,
Là où teniez propos doulx, et humain
A ung Vieillard, à qui vous les transmistes.
Lors à mon cueur soubdainement vous mistes
Deux pensemens, voyant vostre jeune aage
Favoriser ung si vieil personnage.
Mon pensement premier au cueur me dit,
Que par Amour il n'a vers vous credit,
Car je sçay bien, que Venus jeune, et coincte,
Du vieil Saturne en nul temps ne s'accoincte.
Mon pensement second me fit comprendre,
Que pour Espoux le pourriez vouloir prendre :
Et ne veulx pas de ce vous divertir,
Mais je veulx bien au vray vous advertir,
Que (long temps a) il fut mis soubz le jou
De Mariage, au bas pays d'Anjou,
Et est encor. Si voulez (toutesfois)
Il s'y mettra pour la seconde foys :
Combien pourtant, que bien foible me semble
Epistres 280 Pour labourer à deux terres ensemble.
Donc si voulez vostre blonde jeunesse
Joindre, et lyer à sa Grise viellesse,
Il sera bon vous enquerir avant,
Si j'ay parlé du cas comme sçavant,
En ceste Epistre assez mal composée,
Vous suppliant l'avoir pour excusée,
Si elle n'est en termes elegans :
Et recepvoir vueillez aussi les Gans,
Que de bon cueur vous transmectz pour l'Estraine
De l'An present. La chose est bien certaine,
Que voz deux mains tant blanches de nature
Meritent bien plus digne couverture :
Mais s'ilz ne sont à voz mains comparez,
Du bon du cueur (pour le moins) les aurez.
Ainsi rendray mon propos accomply
En cest endroict. Et avant vous supply,
Si rencontrez rien dur en cest Epistre,
De l'oublier, et n'en tenir registre :
Car bien à tord vouldroit l'homme desplaire,
(S'il n'est trop fainct) qui mect peine à complaire.
IX
A celluy, qui l'injuria par escript, et ne s'osa nommer
Quiconques soys, tant soys tu brave,
Qui ton orde, et puante bave
Contre moy a esté crachant,
Tu es Sot, Craintif, et Meschant.
Ta Sottie on voyt bien parfaicte
En l'Epistre, que tu as faicte
Sans art, et sans aulcun sçavoir :
Toutesfoys tu cuydes avoir
Chanté en Rossignol ramage :
Mais ung Corbeau de noir plumage,
Ou ung grand Asne d'Arcadie
Feroit plus doulce melodie.
Et pour venir au demourant,
Tu crains fort, ô pauvre ignorant,
Tu crains, qu'envers toy je m'allume,
Tu crains la fureur de ma Plume.
Pourquoy crains tu ? Il fault bien dire,
Qu'en toy y a fort à redire :
Car il est certain, si tu fusses
Homme de bien, et que tu n'eusses
Quelcque marque, ou maulvais renom,
Tu ne craindrois dire ton nom.
Quant est de ta meschanceté,
Elle vient de grand lascheté
D'injurier celluy, qui oncques
Ne te feit offense quelconques :
Et quand je t'auroys faict offense,
Es tu de si peu de deffense,
Epistres 281 Si couard, et si baboyn,
De n'oser parler que de loing ?
L'epistre venue de moy
Pour femme, qui vault mieulx que toy,
N'est aultre cas que une risée,
Ou personne n'est desprisée.
Mais toy lourdault mal entendu
En ta response m'as rendu
Pour une risée une injure.
Si je te congnoissois (j'en jure)
Tu sentirois, si mes Lardons
Ressemblent Roses, ou Charbons.
X
Pour ung gentil homme de la Court escrivant aux Dames de Chasteaudun D'un cueur entier, Dames de grand value,
Par cest Escript vostre Amy vous salue,
Bien loing de voüs : et grandement se deult,
Que de plus pres saluer ne vous peult.
Car le record de voz grandes beaultez,
Le souvenir des doulces privaultez,
Qui sont en vous soubz honneste recueil,
Cent foys le jour font soubhaitter mon oeil
A vous reveoir : mais la grand servitude
De ceste Court, où est nostre habitude,
M'oste souvent par force le plaisir,
Dessus lequel s'assiet tout mon desir :
Et m'esbahy, que veu vostre amytié
N'avez souvent de nous plus grand pitié,
En nous voiant pour noz Princes, et Maistres
Aller, venir parmy ces Boys champaistres,
Puis s'arrester en Villages et Bourgs,
Dont le meilleur ne vault pas voz Faulxbourgs.
Et là Dieu sçait, si en maisons Bourgeoises
Sommes logez : ces grosses Villageoises
Là nous trouvons. Les unes sont Vacheres
En gros estat, et les aultres Porcheres :
Qui nous diront (s'il nous ennuye, ou fasche)
Quelque propos de leur pays de vache.
Lors ces propos, qui mes maulx point n'appaisent,
Me font penser aux vostres, qui me plaisent :
Disant en moy, doulce Vierge honnorée,
Ferons nous cy la longue demourée ?
Prendrons nous point bien tost le droict sentier
De Chasteaudun ? Là gist mon cueur entier :
Non pour le lieu, mais pour meilleure chose,
Qui au dedans de voz murs est enclose.
Ainsi me plainds : et si tost qu'on depart,
Il m'est advis, qu'on tire celle part.
Dont suis deceu : car (peult estre) ce jour
Prendrons d'assault quelcque rural sejour,
Où les plus grands logeront en Greniers
Epistres 282 De toutes pars percez comme Paniers.
Encor posé que fussions arrestez
Dedans Paris, et tousjours bien traictez,
Si qu'à soubhait eussions plusieurs delices,
Comme en Chevaulx courir en pleines Lices,
Chasser aux Boys, voller aux grands Prairies,
Ouyr des Chiens les abboys, et brairies,
Et aultre maint beau passetemps honneste,
Si me vient il tousjours en cueur, ou teste
Ung grand regret de vous perdre de veue,
Et ung desir de prochaine reveue :
Car le plaisir, que je prends à vous veoir,
Passe tous ceulx que je pourrois avoir :
Et si n'estoit espoir de brief retour,
Ennuy pourroit me faire ung maulvais tour,
Se transmuant en pire maladie :
Vous advisant (puis qu'il fault que le die)
Que me debvez d'Amour grand recompense :
Car il n'est jour qu'en vous aultres ne pense :
Et ne se passe une nuyct, qu'ung beau songe
De vous ne fasse. Encores (sans mensonge)
L'aultre nuictée en dormant fuz ravy,
Et me sembla que toutes je vous vy
Dessus ung Pré faire cent beaulx esbas
En Cotte simple, et les Robes à bas.
Les unes vey, qui dansoient soubz les sons
Du Tabourin : les aultres aux chansons :
L'aultre en apres qui estoit la plus forte,
Prend sa Compaigne, et par terre la porte,
Puis de sa main de l'herbe verte fauche,
Pour l'en fesser, dessus la cuisse gauche :
L'aultre qui veit sa Compaigne oultrager,
Laissa la Danse, et la vint revenger.
De l'aultre part, celles qui se lasserent,
En leur seant sur le Pré s'amasserent,
Et dirent là une grand Letanie
De plaisans motz. Et jeu sans vilainie.
Que diray plus ? L'aultre ung Banquet de Cresme
Faisoit porter pour la chaleur extrême,
Au moins pour ceulx, qui debvoient banqueter.
Lors me sembla que ne sceu m'arrester,
Que devers vous ne courusse en cest estre :
Mais sur ce poinct voicy une fenestre
De mon Logis, qui tombant feit tel bruit,
Que m'esveillant mon plaisir a destruict.
Ha (dy je lors) fenestre malheureuse,
Trop m'a esté ta cheute rigoreuse.
J'alloys baiser leur bouche doulce, et tendre,
L'une apres l'aultre : et tu n'as sceu attendre.
Si m'esveillay tout fasché, et m'en vins
Faire exposer mon beau songe aux Devins :
Epistres 283 Entre lesquelz ung grand Frere Mineur
Je rencontray excellent Devineur,
Qui m'asseura que de trois choses l'une
Me diroit vray. A minuict à la Lune,
Va faire en terre ung grand cerne tout rond,
Guigne le Ciel, sa corde couppe, et rompt,
Faict neuf grands tours, entre les Dents barbotte
Tout à part luy, d'Agios une botte.
Puis me va dire, Amy trescher, je tien
Vray à peu pres l'effect du songe tien :
Si tu vas veoir la Ville desirée,
Garde n'auras de trouver empirée
La compaignie des Dames, et la chere.
Va doncques veoir ceste Ville tant chere
Mieulx que par songe. Alors le Devin sage
Va alleguer là dessus maint passage
De Zoroast, d'Hermes, de la Sibylle,
De Raziel, et de maint aultre habile
Nigromanceur. Puis je luy dy, Beaupere
Vous dictes vray. Ainsi Dames j'espere
Qu'apres avoir bien couru, et veillé
Par la Campaigne, et beaucoup travaillé,
Nostre retour vers Chasteaudun sera :
Là où mon oeil se recompensera
De son plaisir perdu si longuement.
Mais en tandis je vous prie humblement,
Prendre la Plume, et faire en Prose, ou Metre
Quelcque response à ma grossiere Lettre.
XI
A Guillaume du Tertre, Secretaire de Monsieur de Chasteaubriant Quand les Escriptz, que tu m'as envoyez,
Seroient de Rime, et raison desvoyez,
Quand ton vouloir (lequel trop plus j'estime,
Que tes Escriptz, ta Raison, ne ta Rime)
Seroit tout aultre : et quand le Secretaire
De Montejan n'eust rien faict, que se taire,
Sans me donner de t'escrire appetit,
Jà pour ces pointz (Monsieur de Montpetit)
N'eusse laissé la response transmettre :
Car la Maison, où Dieu t'a voulu mettre,
Digne te rend, et plus que digne au Monde
Non que Marot, mais Maro, te responde.
Que pleust à Dieu, que tant il me feit d'heur,
Qu'ores je peusse escrire au serviteur
Propos, qui fust si fort plaisant au Maistre,
Que mal plaisant ne peulst à la Dame estre.
Certes alors me tiendroys asseuré,
Que cest Escript (tant soit mal mesuré)
Pourroit combattre avecques ton Envoy :
Mais sans cela rien en luy je ne voy
Pour le saulver, qu'il ne se trouvast moindre
Epistres 284 Aupres du tien, quand viendroit à les joindre.
Or tel qu'il est, en gré le vueilles prendre :
Plus escriroys, plus me feroys reprendre.
XII
Epistre, qu'il feit pour ung Vieil gentil homme respondant à la Lettre d'un sien Amy Venus venuste, et celeste Deesse
Ne sentit onc au cueur si grand liesse
En recepvant par Pâris Juge esleu
La Pomme d'or, comme moy, quand j'ay leu
Ta Lettre doulce, et d'amour toute pleine.
Tant coule doulx, tant nayfve a la veine,
Tant touche bien noz jeunesses muées,
Qu'elle a (pour vray) les cendres remuées
De mon vieil aage : et de faict en icelles
Il s'est encor trouvé des estincelles :
Du feu passé, toutesfois non ardentes :
Car quant à moy, les raisons sont patentes,
Qu'ardentement plus ne suis amoureux :
Par consequent, moins triste, et doloreux.
Mais quoy que peu à present je m'en mesle,
Quand de la Dosne à la poignant mammelle
Je vins à lire, aultant fuz resjouy,
Que de propos qu'en mon vivant ouy,
Si fuz je bien de celle de Grenoble.
O qu'elle est belle, et qu'elle a le cueur noble.
Il n'est Amant, qui se sceust exempter
De son service à elle presenter :
Et ne croy pas (ou tu es impassible)
Qu'à ta jeunesse il ayt esté possible
En regardant si parfaicte beaulté
De non sentir sa doulce cruauté.
Bien croy, qu'au faict onc ne t'esvertuas :
Car celle amour qu'en toy party tu as,
Ta foy loyalle, et tes façons pudiques
Vaincroient d'un coup cent Dardes Cupidiques.
Ta Lettre m'a maint plaisir faict sentir,
Mais le plus grand (il n'en fault point mentir)
C'est le rapport de la bonne vinée
De pardelà : car par chascune année
Me conviendra luy livrer les assaulx,
Puis qu'en Amours j'ay jecté mes grands saultz.
A dire vray je deviens vieille Lame,
Et ne puis bien croyre, qu'aulcune Dame
(Tant que tu dis) s'enquiere, et se soucie
De mon estat : neantmoins, te mercie,
Si quelcquefoys de moy tiennent ensemble
Aulcun propos : car par cela me semble
Que Cupido (sans de rien me priser)
En vieil Souldart me veult favoriser.
Or si tu m'as (ainsi comme je pense)
Mis en leur grâce, aulcune recompense
Epistres 285 Fors que d'amour à toy n'en sera faicte :
Mais dy leur bien, qu'à toutes je soubhaicte,
Que les soubhaictz, qui d'elles seront faictz,
Deviennent tous accomplis, et parfaictz.
Te suppliant donner Salut pour moy
A celles là, desquelles sans esmoy
Nous devisions, passant mélancolie
Sur le chemin des Alpes d'Italie.
Et pour l'Adieu de ma Lettre, t'afferme
Que nonobstant que nostre Amytié ferme
Tousjours florisse en sa verdeur frequente,
Certes encor ton Epistre eloquente
Pres du Ruisseau Caballin composée,
Luy a servi d'une doulce Rosée,
Qui reverdir la faict, et eslever,
Comme la Rose au plaisant temps de Ver.
XIII
L'Epistre du Coq en Lasne à Lyon Jamet de Sansay en Poictou Je t'envoye ung grand million
De salutz, mon Amy Lyon :
S'ilz estoient d'or, ilz vauldroient mieulx,
Car les Françoys ont parmy eulx
Tousjours des Nations estranges.
Mais quoy ? nous ne povons estre Anges,
C'est pour venir à l'Equivoque :
Pource que une femme se mocque,
Quand son Amy son cas luy compte,
Et pour mieulx te faire le compte,
A Romme sont les grands Pardons.
Il fault bien que nous nous gardons
De dire, qu'on les apetisse :
Excepté que gens de Justice
Ont le temps apres les Chanoynes.
Je ne vey jamais tant de Moynes,
Qui vivent, et si ne font rien.
L'Empereur est grand terrien,
Plus grand que Monsieur de Bourbon.
On dict, qu'il faict à Chambourg bon,
Si faict il à Paris en France :
Mais si Paris avoit souffrance,
Montmartre auroit grand desconfort.
Aussi depuis qu'il gele fort,
Croyez qu'en despit des Jaloux,
On porte souliers de Veloux,
Ou de Trippe, que je ne mente.
Je suis bien fol, je me tourmente
Le cueur, et le corps d'un affaire,
Dont toy, et moy n'avons que faire.
Cela n'est que irriter les gens :
Tellement que douze Sergens
Bien armez jusques au Collet,
Epistres 286 Battrons bien ung homme seullet,
Pourveu que point ne se deffende.
Jamais ne veulent qu'on les pende :
Si disent les vieulx Quolibetz
Qu'on ne veoit pas tant de Gibetz
En ce Monde, que de Larrons.
Porte Bonnetz carrez, ou rondz,
Ou Chapperons fourrez d'Hermines,
Ne parle point, et fais des mines,
Te voyla sage, et bien discret.
Lyon, Lyon, c'est le secret,
Aprens tandis que tu es vieulx :
Et tu voirras les Envieux
Courir comme la Chananée,
En disant qu'il est grande année
D'Amoureuses, et d'Amoureux,
De Dolens, et de Langoreux,
Qui meurent le jour quinze foys.
Sabmedy prochain toutesfoys
On doibt lire la Loy civile :
Et tant que Veaulx, qui vont par Ville,
Seront bruslez sans faulte nulle,
Car ilz ont chevauché la Mulle,
Et la chevauchent tous les jours.
Tel faict à Paris longs sejours,
Qui vouldroit estre en aultre lieu.
Laquelle chose de par Dieu
Amours finissent par Cousteaux.
Et troys Dames des Blancs Manteaux
S'abillent toutes d'une sorte.
Il n'est pas possible qu'on sorte
De ces Cloistres aulcunement,
Sans y entrer premierement,
C'est ung argument de Sophiste.
Et qu'ainsi soit, ung bon Papiste
Ne dit jamais bien de Luther,
Car s'ilz venoient à disputer,
L'ung des deux seroit Heretique.
Oultre plus, une femme Ethique
Ne sçauroit estre bonne bague :
D'advantage, qui ne se brague,
N'est point prisé au temps present :
Et qui plus est, ung bon present
Sert en Amours, plus que babilz.
Et puis la façon des Habitz,
Dedans ung an sera trop vieille.
Il est bien vray qu'ung Amy veille
Pour garder l'autre de diffame :
Mais tant y a, que mainte femme
S'efforce à parler par Escript.