Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 1 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

I Comment se perdent les femmes.

I

 

 

Comment se perdent les femmes.

 

Le vicomte de Chatenay ne s’était pas trompé, quand il avait dit que la veuve de Moronval viendrait lui demander des nouvelles de son fils. Dès le lendemain de ce souper à la Mai-son-Dorée, que nos lecteurs n’ont sans doute pas oublié, une femme élégamment vêtue, mais d’un extérieur convenable, se présentait à son hôtel et lui faisait demander un moment d’entretien. Le vicomte jeta les yeux sur la carte que venait, de lui remettre son domestique et ne put s’empêcher de sourire en lisant ce nom :

« Suzanne Moronval. »

 

– Allons, se dit-il, j’avais deviné juste. Faites entrer dans le petit salon. Encore une étude à faire, ajouta-t-il ! Je vais donc savoir ce qu’il y a au fond du cœur de cette femme !

Et il pénétra dans la pièce où Suzanne, pâle comme une morte, l’attendait debout, la main appuyée sur le dos d’un fau-teuil.

– Asseyez-vous, madame, lui dit poliment le vicomte, et veuillez m’apprendre le motif de cette visite.

 

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– Monsieur…, ne me reconnaissez-vous pas ?

– Non, madame. La carte que vous m’avez fait remettre porte le nom de Madame Moronval, et je n’ai jamais eu l’honneur de me trouver avec cette dame. Je suis heureux du hasard qui nous met en présence, et je vous supplierai de ne pas oublier que c’est à madame Moronval, seulement, que je désire avoir affaire… Mais, je vous le répète… asseyons-nous et cau-sons !

Il approcha un fauteuil près de Suzanne qui s’y laissa plutôt tomber qu’elle ne s’y assit. Puis, comme le vicomte semblait dé-cidé à ne point entamer la conversation, elle prit la parole en ces termes :

– Monsieur, hier au soir, dans un souper à la Maison-Dorée, vous avez laissé tomber quelques paroles dont le sens n’a pas été perdu pour moi : vous étiez l’ami de M. Moronval, et je vous reconnais tous les droits à haïr et à mépriser la femme qui fut cause de sa mort, et dont la conduite fut un scandale public. – Mais, monsieur le vicomte, M. Moronval avait laissé un enfant en mourant… Et vous savez où cet enfant a été placé ?

– Je le sais, oui, madame !

– Eh bien, monsieur…, où est mon fils ?

– Madame…, j’attendais votre visite…, je l’avoue ; mais, avant de vous indiquer le lieu où habite le fils d’un homme au-quel j’avais voué la plus vive amitié, j’ai besoin d’avoir avec vous un entretien solennel.

– Parlez, monsieur, je suis prête à répondre à tout ce qu’il vous plaira de me demander.

– Je vous avertis que je vais être plus qu’indiscret. Vous avez prononcé tout à l’heure les mots de haine et de mépris : je n’ai le droit ni de vous haïr, ni de vous mépriser. Je ne vous connais pas, et M. Moronval, en mourant, n’a chargé personne

 

– 5 – de le venger du mal que vous pouvez lui avoir fait. Ce que j’ai à vous demander est fort simple, et vous pouvez me répondre sans craindre aucune récrimination de ma part. Cet enfant… est-il réellement le fils de M. Moronval ?

– Oh ! monsieur…

– Répondez-moi, madame… Ma question est délicate, je le sais ; mais il faut que je sache à quoi m’en tenir à ce sujet.

– Vous me torturez, monsieur. Mais, dût la vérité augmen-ter encore la somme d’indignation que vous devez avoir amas-sée contre moi… je serai franche jusqu’au bout… Hélas ! je n’ai plus à rougir de rien aujourd’hui !

– J’attends, madame.

– Eh bien ! non, monsieur… Cet enfant n’était pas le fils de M. Moronval.

– Je l’avais toujours pensé…, et je vous remercie de votre franchise qui met ma conscience en repos.

– Que voulez-vous dire, monsieur ?

– Vous me comprendrez plus tard. Permettez-moi de con-tinuer. Le père de cet enfant… vit-il encore ?

– Non, monsieur…, il est mort…, mort d’une façon si-nistre ! – Je porte malheur à tout ce qui m’approche. – Certes, je fus bien coupable dans ma vie ; mais si vous connaissiez mon histoire tout entière, peut-être auriez-vous pitié de moi !

– Je suis prêt à vous entendre, madame. Je sens que vous allez être sincère, et je vous écouterai religieusement. Dites-moi tout, comme à un ami, et peut-être vous rendrai-je votre enfant.

– Oh ! monsieur, je vais vous parler comme je parlerais à Dieu !

 

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Nous remonterons à notre tour quelque peu en arrière, et nous dirons ce qu’était Suzanne.

À l’âge de douze ans, elle avait été admise à la Légion d’Honneur. C’était alors une jeune fille, d’un esprit un peu ro-manesque, mais pleine d’aptitude et de bonne volonté. Elle avait malheureusement une de ces natures ardentes, telles qu’il en existe quelquefois sous les climats torrides. Pour combattre, au-tant qu’il était en son pouvoir, les tentations qui envahissaient à chaque instant son imagination brûlante, elle se jeta dans les pratiques de la dévotion la plus outrée, et, comme Magdeleine au désert, elle offrit, en holocauste à Dieu, le sacrifice de ses as-pirations. Elle avait déjà presque conquis la paix du cœur, lors-que son mauvais génie amena dans l’institution un professeur d’écriture, nommé Dumont. Cet homme avait de trente-cinq à quarante ans. Doué d’un extérieur agréable, et plein de finesse, – au moral, il avait tous les vices ; mais il dissimulait si bien que nul n’aurait pu soupçonner le fonds d’ignominie de cet homme à double face. Semblable à ces marais infects, à ces bourbiers pestilentiels, recouverts d’une herbe verte et fleurie, la surface de ce misérable aurait abusé l’homme le plus expérimenté.

Ordinairement, le vice a des dehors significatifs… Le geste, le regard, la physionomie décèlent quelque chose des secrets instincts de l’âme. Voyez les gens dont parle Victor Hugo, dans ses Contemplations !… Comme ils sont bien peints dans ce vers symbolique du grand poète :

« Vieux vases égueulés des soifs qu’on ne dit pas ! »

C’est sublime, à force d’être hideux ! Nous avons mille fois rencontré sur notre passage de ces visages, de ces tournures qui nous inspiraient un secret effroi. Ainsi que l’on frémit, au détour d’un sentier, en se trouvant face à face avec un serpent, – ainsi l’on se sent pris d’un tressaillement nerveux, d’une impression froide et lugubre, à l’aspect de certains visages. Nous avons connu un homme, aux yeux d’un vert clair et vitreux, – aux mains blanches, longues et grasses, – à la démarche noncha-

 

– 7 – lante, efféminée, – à la voix douce et un peu zézayante, dont l’approche nous paralysait. Nous étions enfant alors, et cepen-dant cette physionomie fatidique nous poursuit encore quelque-fois dans nos rêves.

Chez Dumont, rien de tout cela : Son œil était franc et re-gardait bien, en face ; il était vif dans ses mouvements et plein de respect pour les jeunes filles de l’institution. Cependant, de temps à autre, il jetait un regard furtif du côté de Suzanne, et celle-ci se sentait émue et troublée. Dans ce temps, – je ne sais si c’est encore l’usage maintenant, – les jeunes filles avaient l’habitude d’écrire leurs confessions, afin de ne rien oublier lorsqu’elles s’approchaient du tribunal de la pénitence. Chaque jour, Suzanne relatait sur une feuille de papier ses pensées et les petits événements de sa vie régulière. Elle n’oubliait rien, ni les bonnes ni les mauvaises aspirations, – ni les tentations, ni les luttes, – ni les victoires, ni les défaites ! Tous les samedis, elle faisait une revue de ses feuillets, et se trouvait ainsi prête à ra-conter exactement à son confesseur ses impressions de toute la semaine. Ce petit mémorandum était soigneusement caché dans une cassette fermée à clé et serrée pour plus de sûreté dans un pupitre muni d’un cadenas. Ses compagnes la raillaient sur sa manie d’écrire chaque soir ce qu’elle avait fait dans la jour-née.

– C’est madame Riccoboni !

– C’est madame de Staël !

– C’est la Contemporaine !

– C’est mademoiselle Mars !

– C’est madame George Sand !

 

Telles étaient les épithètes ironiques que lui appliquaient ses bonnes petites camarades. Elle ne s’en fâchait pas le moins du monde et continuait à collectionner ses bouts de papier.

 

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– Je fais mes mémoires, disait-elle. Gare à vous, mesde-moiselles, je nommerai tout le monde et ne serai discrète que sur les qualités.

Dumont avait entendu parler de ces feuillets mystérieux, et il avait un désir forcené de les avoir en sa possession. Un soir qu’il était venu donner une répétition à une grande, et que les autres élèves jouaient au jardin, il se glissa, comme un larron, dans la salle d’études, et, arrivé devant le pupitre de Suzanne, il s’arrêta. Puis tirant un canif de sa poche il se mit à tailler une plume neuve – c’était une contenance toute trouvée en cas de surprise. – Il regarda partout pour s’assurer qu’il était bien seul ; il écouta et n’entendit que le silence. – Alors, posant sur le pupitre voisin de celui de Suzanne la plume entamée et le canif ouvert, il approcha ses deux mains du cadenas. – Dévisser un piton fut pour lui l’affaire d’un moment. Le pupitre était ouvert ! En ce moment, un bruit de pas retentit à l’extérieur ! Dumont saisit aussitôt son canif, et, se promenant de long en large, il s’appliqua à fendre le bec de la plume qu’il avait reprise. Le bruit cessa en s’éloignant… La nuit, du reste, commençait à tomber, et le professeur se rapprocha à pas de loup du pupitre qui contenait la cassette, objet de sa convoitise. Il s’en empara et la fit disparaître dans une des poches intérieures de l’immense houppelande qui l’enveloppait. Il glissa un petit papier plié en quatre à la place qu’avait occupée la cassette et revissa le piton du cadenas.

Cinq minutes avaient suffi à ce rapt, et personne ne put se douter de l’effraction, tellement elle avait été habilement faite. Un quart d’heure après, Dumont retournait chez lui et les élèves rentraient pour l’étude du soir. Des lampes fumeuses donnaient à cette grande salle une teinte à la Rembrandt qui ne manquait pas de poésie, et qui permettait aux élèves les plus éloignées de la sous-maîtresse ou surveillante, de se livrer à mille occupa-tions étrangères au programme de l’institution. C’étaient, par exemple, des conversations à voix basse, roulant sur toutes sortes de sujets plus ou moins édifiants, ou bien la lecture d’un

 

– 9 – roman prohibé, ou la transcription sur papier à fleurs d’une lettre destinée à… – au bel inconnu d’un rêve quelconque ! – Enfantillage de la douzième année ! La lettre passait de mains en mains jusqu’à la destinataire qui répondait en style de cheva-lier du XIIIe siècle ! Ah ! il s’est fait de cette manière bien des enlèvements, bien des mariages sans le consentement des pa-rents, dans la maison de la Légion-d’Honneur ! À un certain âge, les jeunes filles ont un besoin d’expansion extraordinaire… Elles écrivent à n’importe qui et aiment n’importe quoi… Mais elles mettent dans l’accomplissement de ces feintises autant de sérieux que si cela était arrivé. J’ai vu une jeune fille de dix-sept ans pleurer à chaudes larmes, parce que son chevalier, qui de-vait l’enlever par dessus la Tour du Nord, lui avait répondu, par la plume de la colossale Noémie de Kotloskouët, qu’il fallait at-tendre encore quelques jours, parce que son cheval avait le mors aux dents !

Le premier soin de Suzanne, en entrant dans l’étude, fut d’ouvrir son pupitre et de chercher sa cassette. Que devint-elle lorsqu’elle s’aperçut de la disparition de cette tire-lire à confi-dences ? Le sang afflua à ses tempes, et cependant elle eut la force de ne pas jeter un cri, de ne pas pousser un soupir. Elle venait de toucher le morceau de papier plié en quatre, qu’avait déposé Dumont, aux lieu et place de la cassette. Qu’y avait-il dans ce papier ? Il lui brûlait les doigts, et cependant elle n’osait l’ouvrir : elle craignait que l’œil indiscret, d’une compagne ne cherchât à pénétrer son mystère, et puis, elle se disait encore que si c’était une des légionnaires qui lui avait volé sa cassette, elle la rendrait trop heureuse en paraissant attacher une grande importance à cette perte. La cassette était fermée à clef, et elle ne pouvait croire une seule des pensionnaires de l’institution capable de forcer un meuble et de s’emparer de papiers confi-dentiels ! Elle prétexta donc une sortie, et dans le couloir, à la lueur d’une lampe vacillante, elle lut ce qui suit :

« Pas un mot, demain vous saurez tout…

« Celui qui vous aime plus que la vie… »

 

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Et pas de signature !

 

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