Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 18 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

XVIII La fin justifie les moyens.

XVIII

 

 

La fin justifie les moyens.

 

Il y a des sentiments, des situations qui ne se dépeignent pas : nous laissons à la sagacité de chacun le soin de juger, à sa façon, l’effet produit par l’apparition de Suzanne. Dumont pa-raissait pétrifié, tandis que la jeune femme tenait ses yeux fixés sur lui. Sa figure passa du rouge au blanc, revint du blanc au rouge ; il ôta ses lunettes, les remit sans savoir pourquoi… s’assit et se leva tour à tour, comme un député qui vote mécani-quement. En un mot, il offrit, pendant un laps de temps fort court, à la vérité, tous les indices de l’aliénation mentale. Moïse Klauss, moins ému, n’était pourtant pas beaucoup plus à l’aise. Suzanne, seule, semblait enchantée des mouvements divers que sa présence provoquait. Enfin, Dumont se leva tout à fait, avala un grand verre d’eau et, essuyant avec son mouchoir son front baigné de sueur, il finit par murmurer quelque chose qui ne res-semblait à rien :

– Madame, je ne comprends pas !

– Allons, allons, remets-toi, Dumont ; je ne suis pas venue ici pour te faire de la peine.

– Encore une fois, je ne vous connais pas, madame.

 

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– Et toi non plus, Moïse, tu ne me connais pas… hein ? Nous avons eu quelques petits déboires, mon vieux Klauss, que voulez-vous ? Tout le monde n’a pas la chance de Dumont.

– Çà, c’est vrai qu’il a de la chance.

– Allons donc ! En voilà un qui parle au moins ! Voyons, Dumont, déride-toi ! nous sommes trois vieux complices, main-tenant ! à quoi bon les cérémonies ?

– Au diable les mensonges ! s’écria à son tour Dumont qui venait enfin de prendre son parti. Causons. Tu as perdu moins que nous dans ces quinze années-là, Suzanne ; tu es encore crâ-nement jolie.

– C’est que je suis plus jeune que vous, mes vieux drôles !

– Chut, chut ! allons, il est décidé que je ne ferai pas beau-coup d’affaires aujourd’hui !

– Allez-vous-en, dit-il à Compagnie qui entrait en ce mo-ment, et à demain ! Avez-vous encore de l’argent ?

Compagnie sourit de ce qu’il croyait être une naïveté du pa-tron. Demander à un jeune homme s’il a de l’argent, c’est le pro-voquer à vous en emprunter aussitôt. Compagnie ne manqua pas à la tradition et partit enchanté des deux pièces de cinq francs que Baratte lui remit en avance sur son mois à venir. Il y avait déjà longtemps que le mois courant avait disparu aux gui-chets de la Closerie et de Mabille.

– Enfin, nous sommes libres !

– Et ta femme ? une sainte ! demanda Moïse.

– Je t’ai dit que je lui avais donné une permission de qua-rante-huit heures… elle a à travailler chez madame Antoine, une de nos pratiques.

 

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– Comment, Dumont, tu es marié ! Je me sauve ! J’en ai assez des gens mariés ; Houlot m’en a dégoûtée à tout jamais.

– Eh ! non, je ne suis pas marié ! Mais ça fait bien dans le quartier… Elle va à l’église, ça me pose en honnête homme.

– Ah çà, ajouta Suzanne, comme par réflexion, j’ai parlé d’Houlot… Est-ce que ça n’est pas sa femme que je viens d’apercevoir en entrant chez toi ?

– Justement ! c’est la femme de ton ancien amant ; elle était accompagnée de sa fille… Elles sont dans là débine jus-qu’au cou.

– Et tu les aides, c’est bien, ça, Dumont !

– Que tu es bête ! je suis placeur… je les place quand je peux, voilà tout.

– Et tu fais bien, dit Klauss, s’il fallait aider tous ceux qui meurent de faim, on serait bientôt sur la paille.

Le cœur de Suzanne se soulevait en entendant les propos cyniques de ces deux hommes. Mais elle avait résolu d’accomplir un acte de souveraine justice, et elle puisa dans sa résolution courageuse, la force de continuer.

– Tu es donc calé, maintenant, dit-elle en examinant le sa-lon ?

– Et toi ?

– Moi, mon bon, j’ai quelque chose comme dix mille livres de rente qui m’appartiennent en propre. J’ai cinquante mille francs de diamants, et je m’amuse comme à vingt ans… un peu plus même, parce que maintenant, je sais mieux m’y prendre.

– Mais qui, diable, t’a fait penser à moi, au bout de quinze ans ?

 

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– Le hasard, mon ami, le hasard. Figure-toi que, toute riche que je suis, j’ai des manies et une principalement, qui est d’acheter des terrains très bon marché et de les revendre très cher.

– Ça n’est pas bête, mais il y a mieux, dit Moïse !

– Oh ! vous, je connais votre manière ! c’est plus simple de prendre, n’est-ce pas ?

Et elle éclata de rire. Les deux hommes commençaient à perdre un peu de leur inquiétude.

– Or, continua Suzanne, j’ai besoin de vingt mille francs et j’ai une valeur authentique : ça n’est pas une valeur de la fa-brique Dumont et Klauss, celle-là !

Et les rires de redoubler ! Cette fois Dumont et Moïse sou-rirent.

– J’étais à Dôle… un joli pays, le poisson y est délicieux, et il y a, vis-à-vis du théâtre, une propriété superbe qui appartient à un jeune fou : il la donnerait pour un morceau de pain. Il veut tâter de Paris, et désire la vendre ! Mais les propriétaires de ce petit pays ne tiennent pas à s’enrichir, à ce qu’il paraît. La mai-son n’a pas trouvé de prêteurs. Or voici mon but : je prends première hypothèque, moyennant vingt mille francs. Je connais le saint et je l’honore du plus profond mépris. Il part pour Pa-ris… je le recommande… si tu veux en manger, mon vieux, libre à toi ! En moins d’un an, son affaire est faite. Et puis, il y a, de plus, les chances de quelques duels par-ci par-là : ça se fait en-core !

Les deux hommes écoutaient Suzanne avec ravissement. Dumont était fier de trouver au bout de quinze ans son élève aussi digne de lui. Il ne l’avait jamais envisagée sous cet aspect. Elle avait su, chose assez rare chez les filles de cette espèce, se faire des rentes et elle méditait tranquillement, en riant, la ruine

 

– 125 – ou la mort d’un homme ! C’était plus qu’il n’aurait osé espérer. Suzanne continua :

– Mais, comme je te le disais… je n’ai pas les vingt mille francs… J’ai une traite excellente et je voulais la négocier à un prix raisonnable… On me recommande un nommé Baratte et Cie, le plus honnête homme du monde ! J’accours et qu’est-ce que je vois ? Dumont et Moïse ; sans doute… la compagnie en question. C’est à mourir de rire !

– Voyons ta traite !

– Tiens… va… j’ai confiance… je n’ai pas endossé.

– Elle est en règle… Combien en veux-tu ?

– Oh ! elle est trop forte celle-là ! je la connais, et on n’apprend pas aux vieux singes à faire des grimaces ; ma traite courra de main en main, et j’aurai 30 ou 40 pour cent de perte dessus… Heureuse si l’on ne me paie pas avec des confitures ou des feuilles de paravent… ! Merci… ! j’en vends, mais je n’en achète jamais.

– Tu te trompes, Suzanne, je te la prends à 9 pour cent, si tu veux ! Tu n’en trouveras pas davantage ailleurs, et je te paie comptant en bons billets, ou en or, à ton choix.

– Tu as vingt mille francs dans ta bicoque ?

– Ma chère amie, si je voulais avoir vingt mille livres de rente… j’en ai le capital ici… Mais je veux un million… Quand je l’aurai, et ça ne tardera peut-être pas, ajouta-t-il, en jetant un coup d’œil narquois à Moïse ; – quand je l’aurai, ce million, je vivrai en parfait honnête homme, et si le cœur t’en dit encore un peu pour tes premières amours… eh bien ! nous finirons comme nous avons commencé.

Suzanne reprit sa traite machinalement et se mit à rire de nouveau.

 

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– Tu ne me crois pas… Eh bien ! regarde ! Et se dirigeant vers une sorte de placard dissimulé dans la boiserie, Dumont l’ouvrit. Un de ces énormes coffres-forts, tels que l’on en voit dans les administrations publiques, et dont il fit jouer le méca-nisme, démasqua deux ou trois étages de rouleaux d’or empilés et plusieurs liasses de billets de banque. Moïse battit des mains… la vue de l’or lui semblait le plus beau des spectacles. Quant à Suzanne, elle se contenta de sourire, elle savait tout ce qu’elle voulait savoir. – Dumont referma le tout, et se tournant triomphalement du côté de Suzanne :

– Me crois-tu maintenant ?

Mais la physionomie de celle-ci avait totalement changé d’expression ; elle était devenue tout d’un coup sérieuse et sé-vère. Le feu de la résolution se lisait sur ses traits. Les deux hommes se regardèrent, cherchant la cause de cette subite transformation.

– Oui, je vous crois, Dumont, dit-elle enfin lentement et en pesant chaque mot ! Grâce à moi, qui fus l’instrument de vos odieuses machinations, vous avez volé, dépouillé la famille Hou-lot… Le père s’est tué, et de misère en misère, la fille de celui que vous avez assassiné est réduite à servir chez des étrangers et c’est encore vous qui êtes son intermédiaire. Le moment de ré-gler vos comptes est venu.

– Ah çà, tu deviens folle !

– Non, dit Suzanne… je suis juste ! Vous allez à l’instant me remettre cent mille francs… c’est beaucoup moins que ce que vous avez volé… mais cela suffira à rendre la tranquillité à cette famille. J’ai été la cause de la ruine, je serai la cause de la répa-ration.

– Elle est insensée, dit Moïse !

– Ne bougez pas, dit Suzanne qui voyait la colère gronder dans les yeux de Dumont, ne bougez pas ou j’appelle.

 

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D’un mouvement prompt et sûr, elle avait ouvert la croi-sée :

– On sait que je suis ici, continua-t-elle. Un geste de vous et j’appelle ! Je vous le répète : ma voiture est en bas ; on n’assassine pas en plein jour ! Vous allez me donner les cent mille francs que je réclame, ou devant Dieu qui nous entend, j’appelle à mon aide ! Vous êtes condamné par contumace, Du-mont… Prenez garde, il n’y a pas encore prescription ! Et vous, Moïse Klauss, quoique libéré, vous pourriez encore payer cher votre complicité.

Moïse était fort pâle… Dumont faisait bonne contenance :

– Jamais, dit-il, jamais !

– Vous voulez donc tout perdre… ? Donnez-moi les cent mille francs, et je vous jure de ne pas révéler votre nouveau nom.

– Vous êtes une folle et vous jouez une vilaine partie, dit Dumont en armant un pistolet.

– Cocher, cria Suzanne par la fenêtre !

– Madame, répondit l’automédon, vous avez besoin de moi ?

– Attendez ! Eh bien, tue-moi donc, Dumont… Ce ne sera plus le bagne qui vous attendra tous les deux, ce sera l’échafaud !

– C’est impossible, hurlait Dumont ! Suzanne se pencha de nouveau par la fenêtre.

– Attends… cinquante mille francs ! c’est assez.

– Cent mille, ou le bagne et la ruine… Je vous donne une minute !

 

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Dumont, dans un état de rage et d’exaltation impossible à décrire, tournait dans le salon comme une bête fauve. Moïse lui-même eut peur de son complice.

– Dépêchez-vous, dit Suzanne, ma patience est à bout. Ha-letant, hors de lui… Dumont ouvrit de nouveau le coffre-fort… y puisa une liasse de billets et les jeta aux pieds de Suzanne, qui s’en saisit et se mit à les vérifier un par un ; Dumont avait re-fermé le panneau et s’était appuyé, ou pour mieux dire collé dessus… on eût dit qu’il craignait une nouvelle saignée.

– Le compte est exact : c’est bien ! Je tiendrai ma parole ; vous n’entendrez jamais parler de moi ; mais que je n’entende jamais parler de vous non plus, car je me croirais dégagée de mon serment.

Elle roula soigneusement les billets dans son mouchoir de poche, arracha l’une des brides de son chapeau et lia le paquet solidement.

– Cocher, dit-elle de nouveau, prenez cela ! je descends, et venez m’attendre dans l’escalier.

– Oui, madame, répondit celui-ci. Soyez tranquille, je monte. Le brave homme avait deviné qu’il se passait là quelque chose d’extraordinaire, aussi serrant le mouchoir tortillé dans sa poche, il pénétra dans la maison.

– Maintenant ouvrez-moi, dit Suzanne.

Dumont obéit. Il était fasciné. Elle passa sans sourciller entre les deux hommes, et se trouva sur le palier en même temps que le cocher, qui venait d’y monter quatre à quatre. Moïse était à la fenêtre comme Suzanne mettait le pied sur le strapontin du fiacre, et il l’entendit dire au cocher :

– Hôtel de Lyon !

– Je suis ruiné, je suis ruiné, murmurait piteusement Du-mont !

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– Pas encore, répliqua Moïse Klauss ! attends-moi toute la nuit, s’il le faut.

– Que vas-tu faire ? Pas d’imprudence !

– N’aie pas peur. Je prends tout sur moi. Nous compterons après.

Et il sortit précipitamment, laissant Dumont dans un morne désespoir.

Quant à Suzanne, heureuse de son succès, elle comptait les billets, et se disait :

– Pauvres femmes ! je leur devais bien cela ! Oh ! mon Charles, ta sœur ne mendiera plus son pain.

Le plus difficile était de découvrir la demeure des dames Houlot. Elle remit ce soin au lendemain, et elle trouva son fils qui l’attendait en faisant un de ces devoirs de vacances imposés généralement dans les séminaires.

– Tu as été bien longtemps, maman !

– Pauvre enfant, je te dédommagerai. Viens dîner ! Charles, j’ai fait une bonne action aujourd’hui, tu remercieras Dieu pour moi ce soir.

 

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