Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 2 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

II Le professeur de calligraphie.

II

 

 

Le professeur de calligraphie.

 

Suzanne ne dormit pas de la nuit. Quel pouvait être l’auteur de cette lettre ? « Celui qui vous aime plus que la vie ! » Elle était aimée « plus que la vie ! » elle, Suzanne ! Mais, qui l’aimait ? Et elle cherchait dans sa mémoire à qui elle avait pu inspirer une passion. L’image de Dumont se présentait bien à elle ; mais elle n’osait s’y arrêter ; cependant elle avait remarqué ses regards furtifs ! Le petit jour la surprit encore éveillée, eni-vrée et palpitante de toutes les émotions qui avaient agité son âme cette nuit-là.

À l’heure de la leçon d’écriture, Dumont parut, le sourire aux lèvres et fit son salut habituel à toutes ses jeunes élèves. Su-zanne le regarda fixement, mais il n’eut pas l’air de s’en aperce-voir, et procéda encore plus tranquillement que d’habitude à la correction du travail de ces demoiselles.

– Ce n’est pas lui, se dit Suzanne. Mais qui donc alors ? Je m’y perds…

Dumont s’approcha d’elle, et, comme il se baissait pour lui faire observer qu’une certaine panse d’a manquait un peu de moelleux, elle sentit une main hardie se glisser sur ses genoux et y déposer une lettre. Elle frémit de la tête aux pieds, s’en empa-ra convulsivement, la serra dans sa poche, et, tandis qu’une

 

– 12 – sueur froide perlait à la racine de ses cheveux, elle se pencha précipitamment sur son cahier, pour dissimuler son trouble. Dumont était déjà occupé ailleurs, toujours gai, et sans que rien en apparence pût faire soupçonner ce qu’il venait d’accomplir avec tant de témérité.

La lettre ne contenait que ces mots :

« Mon Ange,

« Ce soir, pendant la récréation, à huit heures, glisse-toi dans la buanderie toujours déserte… J’y serai… Il faut que je te voie, que je te parle ou j’en mourrai.

« À toi pour la vie !

« Narcisse DUMONT,

« Professeur de calligraphie et décoré de juillet. »

 

Il avait signé cette fois.

Suzanne passa toute la journée dans une sorte d’hébétement. Ce qui lui arrivait était si imprévu, si bizarre, que son imagination, trop facile déjà à mettre en ébullition, était su-rexcitée au dernier point. Irait-elle le soir à la buanderie, et, si elle faisait cette démarche dangereuse et imprudente, ne s’exposait-elle pas à un renvoi immédiat ? D’un autre côté, si elle refusait le rendez-vous, Dumont ne serait-il pas capable de faire un éclat. Il lui disait que si elle ne venait pas… il en mour-rait ! Dans quelles perplexités de tous genres l’avait plongée cette lettre ! Irait-elle ? n’irait-elle point ? Ces deux solutions d’un même problème à résoudre la troublaient étrangement. Un rendez-vous, un rendez-vous d’amour ! Il y avait bien de quoi tourner la tête à une jeune fille, dont les passions couvaient de-puis longtemps, sous l’apparence d’un ascétisme prématuré et d’une dévotion trop exagérée pour être durable.

 

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Une curiosité indomptable la poussait de ce côté. Sa nature ardente secondait cette curiosité… Aussi, se résolut-elle à tout risquer et à se rendre le soir à la buanderie.

C’était bien le compte de Dumont. Le professeur avait lu ou plutôt dévoré toutes les pages renfermées dans le petit coffret, et il était sûr que Suzanne viendrait. Certains hommes se trom-pent rarement dans le choix de leurs caprices. D’un coup d’œil connaisseur, dès son entrée en fonctions, le calligraphe avait deviné Suzanne, et la lecture de ses confessions l’avait comblé de joie. Loin de s’être trompé, il se trouvait surpassé dans son attente. Il était certain d’une proie facile. Les notes de Suzanne révélaient une théorie complète ! Il ne lui en fallait pas davan-tage. Il attendit patiemment l’heure convenue, et, quand l’angélus sonna à la chapelle, il ne fut pas surpris d’entendre le frôlement d’une robe, le long des murs obscurs de la buanderie.

Suzanne était venue.

 

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Cette liaison dura deux années.

Au bout de ce temps, la jeune fille sortit de l’institution, et ce fut alors qu’elle épousa Moronval. Mais ses relations avec Dumont ne furent pas interrompues pour cela.

Le misérable, qui aurait pu sauver cette âme que le démon avait jetée sur sa route, abusait au contraire de sa puissance. Il avait complètement dépravé la pauvre Suzanne. Ce fut cet être infâme qui lui conseilla, le premier, de tromper son mari. Deve-nu homme d’affaires, et de quelles affaires, grand Dieu ! il pro-cura à madame Moronval des adorateurs opulents, et partagea, sans scrupule, avec elle, le produit de ces honteux trafics. Ce fut par lui qu’elle fit la connaissance de M. Houlot, qui la rendit mère. Suzanne n’avait plus conscience d’elle-même et obéissait à une sorte de fascination… Cet homme avait détruit en elle tous

– 14 – les principes fondamentaux qui font la femme honnête, la mère de famille et l’amie dévouée. Elle vécut ainsi dans une sorte d’ivresse hystérique, jusqu’à ce que son mari, ayant enfin dé-couvert sa conduite, la chassa de sa maison comme une chienne galeuse ou un serpent venimeux. Suzanne alors vint trouver Dumont ; il la céda à un diplomate qui l’emmena en Italie. Ce fut pendant son absence que Houlot, volé par Dumont, se tua. Suzanne apprit ce malheur à Venise, et cette perte d’un homme jusque-là riche et honoré la toucha quelque peu. Sa conscience voulut parler ; mais la voix des passions étouffa ses murmures, et elle n’en fut que plus ardente à la course aux plaisirs de tous genres. Elle semblait avoir complètement oublié l’existence de son fils, que Moronval regardant comme le sien, avait conservé auprès de lui. La mort de son mari la trouva presque insensible.

La malheureuse était déjà Suzanne la Folle !

Ce fut quelque temps après son veuvage qu’elle revint à Pa-ris. Peut-être avait-elle songé à son enfant. Quoi qu’il en soit, après quelques démarches infructueuses ; elle renonça, pour ainsi dire, à tout son passé… Elle eût bien voulu retrouver Du-mont ; mais celui-ci, à la suite de son vol et du suicide de M. Houlot, avait complètement disparu. Suzanne la Folle jeta alors le dernier lambeau de pudeur qu’elle avait pu garder jusque-là. Elle se livra aux plus grandes excentricités, fut un moment la reine des bals publics et devint en un mot la courti-sane la plus à la mode de Paris. Suzanne n’aimait personne, elle aimait l’amour. Sa vie n’était qu’un enchaînement de folies, d’excès de tout genre. L’ivrognerie fut son péché mignon, ce n’était plus une femme, c’était le vice fait femme !

Telle était Suzanne la Folle, lorsque le vicomte de Chatenay lui fit faire la connaissance de Titi.

Laissons maintenant la parole à Suzanne.

 

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