Les Débuts De La Forgeronne
IX Le petit père Courtois (suite).
IX
Le petit père Courtois (suite).
– Eh ! bonjour, monsieur, madame et mademoiselle… Eh ! c’est monsieur Fanfan ! – Oh ! comme elle est grandie cette chère demoiselle Antoinette ! Mais par quel hasard dans notre quartier ? Personne n’est malade au moins ! Mais asseyez-vous donc ! monsieur va rentrer… Son déjeuner l’attend depuis deux heures ! Il sera bien content de vous voir. Nous parlons souvent de vous et de la rue Lamartine. Il me dit parfois : Il faut pour-tant que j’aille voir mes amis Baldy ! – Mais il n’a pas le temps le pauvre homme ! Il court toute la journée comme un malheu-reux : il n’amasse pas beaucoup d’argent. Ç’a toujours été un panier percé… Si je n’étais pas là ! – Ah ! mon Dieu ! mais j’y pense… Voulez-vous vous rafraîchir ? – Non ! – Ah ! je voudrais bien voir cela… Ah ! ben ! c’est monsieur qui m’arrangerait si vous ne preniez rien en l’attendant. Tenez, voilà du bon vin : c’est notre Ministre qui nous en envoie des pleins paniers !… Et des biscuits… Bon ! encore trois paquets de moins ! Monsieur les aura fourrés dans sa poche sans que je le voie ! – C’est comme le vin… Il dit qu’on le vole… Et l’autre soir, il sort préci-pitamment et j’entends un grand bruit dans l’escalier. C’était monsieur qui dégringolait. Il avait sa chemise toute rouge… je croyais que c’était du sang – c’était du vin ! Il venait d’en prendre une bouteille pour la porter chez une petite actrice, sans le sou, qui vient d’accoucher… comme si, quand on n’est
– 59 – pas riche, on devait pondre des marmots ! – Ah ! je tiens mon voleur, que je dis ! – Il n’avait rien d’abîmé ; mais ça l’avait se-coué… J’ai été obligée de prendre une nouvelle bouteille et de la porter moi-même… Quelle misère, Seigneur ! – Mais vous n’avez pas de cuiller, mademoiselle Antoinette… Ah ! voulez-vous un peu de ces confitures ?
Sans cesser de parler la brave Babet descendit d’une ar-moire bien garnie un grand pot de confitures de groseilles. – Cadeau de mademoiselle du…
La famille Baldy et Fanfan n’avaient pas encore pu placer un mot. – Mais ils connaissaient Babet de longue date, et ils sa-vaient que, si elle était une enragée bavarde, en revanche c’était une créature dévouée à son maître et qui, pour rien au monde, ne l’aurait trompé d’un centime. Les anses de ses paniers n’avaient jamais figuré dans le grand galop où les entraînent les cuisinières parisiennes ; Babet était Auvergnate. Son histoire était limpide. Elle était partie de son pays à quatorze ans, sans un denier ; elle fuyait une maison où son père remarié n’avait plus d’autorité, et dans laquelle sa belle-mère la rouait de coups journellement. Elle avait servi les maçons, fendu du bois et lavé la vaisselle dans les auberges. – Un garçon boulanger l’avait prise avec lui et il commençait à la battre un peu plus que ne le faisant sa marâtre. Un beau matin, elle le planta là et s’en vint chercher fortune à Paris. Elle se plaça comme aide-cuisinière dans une gargote… Puis elle monta en grade et elle devint chef dans un débit de vin où l’on donnait à manger aux étudiants pauvres. Ce cabaret, car on ne peut donner d’autre nom à l’établissement, est situé rue Saint-Jacques, et fait l’angle de la rue des Grès. Du bœuf, des pommes de terre frites, une salade, des demi-portions… Tel est le menu habituel ! – Il y a vingt-cinq ans qu’on ne vend pas autre chose dans cette maison. C’est là que Courtois, qui avait bien de la peine à joindre les deux bouts, fit la connaissance de Babet. Elle avait pris en affection ce petit bonhomme en habit noir, – un habit de cinquième saison pour le moins, et en lui passant sa portion par le guichet, elle lui di-
– 60 – sait un bonjour amical, auquel Courtois répondait toujours fort poliment. Sage et laborieux, Courtois ne fréquentait que quelques rares étudiants, il n’avait pas de temps à perdre ! Son avenir était au bout de ses peines et il buvait de l’eau claire en li-sant. Cela toucha Babet, et le jeune homme se ressentit de la sympathie de la bonne fille. Elle lui garnissait largement ses plats, et lui réservait presque toujours le manche du gigot ou la dernière assiette de pruneaux. – On ne peut pas savoir de quel prix sont ces petites attentions pour les gens isolés dans Paris, qui n’ont même pas le moyen d’avoir un chien pour se distraire. Courtois était sensible à toutes les prévenances de Babet, et, quand il eut terminé ses études et qu’il put, grâce à un médiocre héritage, acheter un semblant de clientèle et une espèce de mé-nage, il proposa à Babet de venir habiter avec lui… Celle-ci ac-cepta. Elle passait gouvernante, et gouvernante d’un docteur… Elle n’avait jamais rêvé au delà. – Seulement, lui dit Courtois, je vous préviens que le jour où vous vous marierez, vous quitterez mon service… Je ne veux pas de domestique en puissance de mari.
– Moi, me marier, s’écria Babet, merci ! Les épaules m’en cuisent encore !
Et, à partir de ce jour-là, ils ne se quittèrent plus. Tout suc-cès de son maître l’élevait au septième ciel. Elle acheta un bon-net à rubans bleus quand il fut nommé au bureau de bienfai-sance, et un tablier de soie noire quand il reçut le brevet de mé-decin du ministère… Mais lorsqu’il eut la croix, elle pensa deve-nir folle ! Courtois la calma à grand-peine en lui donnant une robe de mérinos. – La bonne fille ne vit que pour monsieur ! – La médisance a essayé de mordre sur eux… Elle a eu tort cette fois. Jamais mœurs ne furent plus pures que celles de ces deux êtres qui, nés dans des milieux si différents, sont l’un et l’autre de véritables types de bonté et de charité.
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Quatre heures sonnaient quand le petit père Courtois fit son entrée dans le salon. Après les premiers épanchements, le père Baldy attaqua la situation avec intrépidité.
– Mon cher monsieur Courtois, je vous amène notre petite Antoinette. Elle ne se croit pas malade, et moi je crains qu’elle ne se trompe… Elle change tous les jours et maigrit à vue d’œil. Qu’en pensez-vous ?
– Voyons ! – Voyons !
Redevenu subitement médecin, le petit père Courtois se le-va en prenant sa pose habituelle. Il commença à ronger son ongle, tout en regardant la jeune fille… puis, après dix bonnes minutes d’un examen contemplatif, il lui prit les mains… lui ta-pa dans le dos… dans la poitrine… regarda ses yeux, ses dents… la fit chanter, tousser, crier, pendant qu’il écoutait, la tête ap-puyée sur le sein de l’enfant, qui, pleine de confiance en lui, obéissait à tous ses commandements.
M. et madame Baldy étaient anxieux. Fanfan regardait d’un air presque hébété toutes les évolutions du petit médecin… Au bout d’une demi-heure, le père Courtois reprit son air penché, leva son coude droit et recommença son manège sans plus s’inquiéter des personnes présentes que si elles eussent été en Prusse.
– Hum ! hum ! fit-il enfin en quittant sa posture.
– Monsieur, lui dit le père Baldy, je voudrais bien mainte-nant causer avec vous… Vous n’avez plus besoin d’Antoinette ?
– Non, non, du tout : c’est fini !
– Parfait ! Fanfan, donne le bras à Antoinette… Le Luxem-bourg est à deux pas… Vous nous y attendrez dans l’avenue de l’Observatoire.
– Mais, mon père…
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– Allons ! va, ma chérie… Embrasse M. Courtois, s’il veut bien le permettre, et obéis-moi… C’est pour ton bien.
M. Courtois l’embrassa gaîment.
– Allez, ma jolie malade ! Ça ne sera rien… Adieu, Fanfan !
Il lui tendit la main.
– Oh ! monsieur Courtois, tant d’honneur.
– Nous sommes de vieux amis… Mais pourquoi n’avez-vous pas amené le camarade Pierre ?
– Pierre ! – dirent simultanément toutes les personnes pré-sentes ?…
– Mais, dit Fanfan… vous ne saviez donc pas qu’il était par-ti.
– Oh ! c’est vrai… je suis si distrait.
Et il regarda Antoinette d’une façon tellement directe que celle-ci qui, au nom de Pierre, était devenue pâle comme l’albâtre, se prit tout à coup à rougir… Le sang afflua à ses joues, et elle s’appuya sur la commode en détournant les yeux… les larmes allaient jaillir.
– Allons, bonne promenade… Je ne vous garderai pas long-temps les parents… allez, mes enfants… allez… !
Et comme ils sortaient :
– Ce ne peut être que ça, murmura-t-il tout bas.
Madame Baldy prit la parole lorsqu’ils furent seuls.
– Eh bien ! docteur… qu’en pensez-vous ? Est-elle menacée dangereusement.
– C’est que nous donnerions tout ce que nous avons pour la sauver…
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– Écoutez-moi bien tous les deux… Ce n’est plus le méde-cin… c’est l’ancien voisin… c’est l’ami Courtois qui vous de-mande toute votre attention et, de plus, une grande franchise.
– Oh ! nous vous écoutons et nous répondrons à tout ce que vous nous demanderez.
– Votre enfant est menacée… Ne craignez rien… Il n’y a pas de danger immédiat… Mais comme sa maladie a, j’en suis cer-tain, une cause morale, tous les remèdes que je pourrais vous indiquer ne seraient que des palliatifs sans effet… Voyons, mon cher Baldy, votre fille n’aurait-elle pas un amour contrarié ?
Les deux époux se regardèrent.
– Parle, toi ! dit Baldy à sa femme, je veux savoir ce que tu vas dire… car c’est toi qui es cause de tout.
– Je vous écoute, madame.
– Je te pardonne ce mot-là, Baldy, parce que le chagrin de voir ta fille malade excuse tout… mais ce que j’ai fait… j’ai cru le faire dans l’intérêt de notre enfant… Mon plus grand désir est de voir ma fille heureuse… certainement… Mais je la voudrais heu-reuse dans un autre monde que le nôtre. Bref, j’ai de l’ambition pour elle ! – Voici donc toute la vérité, monsieur Courtois. Il y avait à la forge un ouvrier nommé Pierre – Baldy, quoique pa-tron, n’a jamais su garder ce que j’appellerai sa dignité. – Baldy aime la fréquentation de ses inférieurs. Je ne lui en veux pas ; mais je le blâme en dedans de moi… Je ne saurais lui donner raison, tandis que c’est peut-être moi qui ai tort. – Nous avons eu tous les deux assez de courage, de volonté et de persévérance pour nous faire une position… Je ne vois pas pourquoi nous ne chercherions pas à nous créer des relations dans un monde plus élevé que celui dans lequel nous avons débuté. C’est pour l’avenir de ma fille que je parle ainsi, et non pour moi, qui n’ai personnellement aucune ambition ; mais pour en revenir à la forge, Pierre est un assez joli garçon qui, par suite de la trop
– 64 – grande familiarité accordée par mon mari à ses ouvriers, était presque de notre intimité. Il dînait souvent chez nous, venait le soir nous rendre visite ; enfin, il aimait Antoinette et se fit presque aimer d’elle… Je dis presque, parce que je ne crois guère qu’un premier amour soit éternel. Pierre est tombé au sort ; Baldy voulait le racheter pour le donner à sa fille, et je m’y suis opposé de toutes mes forces. Je ne crois pas Antoinette d’une nature pouvant s’harmoniser avec la position d’un ou-vrier. Elle est trop jolie, trop distinguée, – elle a toute sorte de talents et elle mérite mieux qu’un forgeron pour mari. Baldy prétend que c’est le départ de Pierre qui la rend malade : je n’en sais rien, car elle ne m’en a jamais parlé. Cependant, s’il s’agissait de sa santé, je consentirais à la marier à cet ouvrier ; mais je crois que je ferais son malheur.
– Comment son malheur ! interrompt Baldy, – Mais puis-qu’elle l’aime !
– Elle l’aime ! elle l’aime ! c’est bien vite dit. Elle croit l’aimer parce qu’elle n’a encore vu que lui… mais si elle fréquen-tait le monde, peut-être en aimerait-elle un autre. Voyons, Bal-dy, sois raisonnable ! admets que nous la marions à Pierre et qu’une fois mariée dans un an, dans deux ans, lorsque, grâce à la dot que nous pourrons lui donner, elle aura un peu vu le monde, – elle en vienne à regretter son amour ! – Moi, j’ai tou-jours été simple, je n’ai pas d’instruction… le bon Dieu t’a en-voyé sur ma route pour faire mon bonheur et je l’en remercie tous les jours. Mais Antoinette a beaucoup étudié : elle dessine, elle joue du piano… enfin, elle n’est pas faite pour être la femme de Pierre. C’est mon opinion, et tôt ou tard, elle s’apercevrait qu’elle est trop au-dessus de son mari par l’éducation… Dieu sait où ça pourrait conduire le ménage ! – Voilà pourquoi j’ai re-fusé de remplacer Pierre. Tu ne sais pas ce que c’est qu’un mau-vais ménage, mon pauvre Baldy. Nous avons toujours été unis ! Mais regarde un peu autour de nous... Tiens, le père de Pierre, est-ce un brave homme ? – Presque toujours ivre, il ne sait con-duire ni sa tête ni sa maison… Titi a déserté le toit paternel pour
– 65 – aller chercher une existence d’infamie. Pierre est honnête, me diras-tu ? soit ; mais il a pour sœur une fille perdue et pour père un ivrogne. Ça n’est pas fort agréable d’avoir de ces gens-là dans sa famille, et, une fois marié, le père de ton ancien ouvrier se-rait, peut-être, un objet de répulsion pour Antoinette, qui ne le connaît que de vue et se trouverait forcément en rapports jour-naliers avec lui. La sœur de Pierre peut tourner plus mal encore. Il n’est pas rare de voir ces sortes de créatures, que l’on appelle des femmes entretenues, tomber si bas que la police est obligée de les ramasser. Tu ne voudrais pas que ton Antoinette si pure, si chaste eût pour sœur une fille inscrite rue de Jérusalem !
– Non certes, dit Baldy, dont l’esprit subissait déjà l’influence de sa femme.
– Voilà tout, mon cher docteur ! Ma fille est malade d’un amour imaginaire, et mon mari, ce gros imbécile de Fanfan et ce petit diable de Quoniam l’entretiennent sans cesse dans ses souvenirs. – Pierre par-ci, Pierre par-là ! toujours Pierre… Si on lui en parlait moins, elle finirait sans doute par l’oublier. – Qu’en pensez-vous, docteur ?
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