Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 10 sur 25

Pages du PDF

Les Débuts De La Forgeronne

X Où le cœur n’a rien à voir.

X

 

 

Où le cœur n’a rien à voir.

 

Le petit père Courtois avait écouté dans un profond silence le discours de madame Baldy. Puis, quand elle eut fini, il resta quelques moments absorbé. – Puis, levant tout-à-coup la tête, il fit signe qu’il allait parler.

Les Baldy rapprochèrent leurs fauteuils.

– Pour la première fois de ma vie, je vais me mêler des af-faires des autres, dit-il, il faut que j’aie une grande amitié pour vous, si j’en agis ainsi. J’aime beaucoup Antoinette, je l’ai soi-gnée toute petite ! Madame Baldy n’a pas tout à fait tort dans son raisonnement. L’amour est un sentiment aléatoire la plu-part du temps, et ce n’est pas une petite affaire que le mariage d’une jeune fille comme Antoinette. Chez vous, elle a tout ce qui constitue l’aisance. Elle a ses livres, sa broderie, son piano, ses crayons et elle est heureuse, sans souci du lendemain. Une fois la femme de Pierre, la dot que vous lui donnez, toute ronde qu’elle puisse être, ne permettra pas au nouveau ménage de vivre sans travailler. Pierre, d’ailleurs, ne consentirait proba-blement pas à devoir tout à sa femme. – Donc, il sera ouvrier ou patron, mais il travaillera toujours, parce que je le crois un fort honnête homme. Les enfants viendront et les enfants coûtent, cher. – Antoinette sera obligée de laisser là son piano, son des-sin et sa broderie pour coudre ou tricoter. Je comprends Ma-

 

– 67 – dame Baldy et je crois qu’avec l’éducation qu’elle a donnée à sa fille, celle-ci sera mal à l’aise dans son intérieur. Cependant elle est malade d’une maladie spéciale qui peut devenir fort sé-rieuse. Je vais vous parler le langage du médecin et m’exprimer sans détour : il s’agit de la vie d’Antoinette. Elle est dans un âge où l’on ne cherche pas impunément à se dérober aux lois de l’organisation. Elle peut être pure, je suis même certain qu’elle l’est. – Mais elle est aussi de ces femmes qui doivent être ma-riées jeunes. – Il y a chez elle une lutte entre l’instinct et la vo-lonté, et cette lutte est toujours préjudiciable à la santé. Ne vous offensez pas de mes paroles. Il y a des vérités qui choquent parce que nôtre pauvre siècle est si corrompu que tout mot qui tend à certain sujet donne lieu à une maligne interprétation… Il y a bien longtemps qu’il en est ainsi et Montaigne s’écriait avec raison :

« Qu’a donc fait aux hommes cette chose si naturelle et si né-

cessaire pour la proscrire et la fuir, – pour n’oser en parler sans

vergogne et pour l’exclure des conversations ? On prononce hardi-

ment les mots tuer, voler, trahir, commettre un adultère, etc… et

l’acte qui donne la vie à un être, on n’ose le prononcer… Ô fausse

chasteté, honteuse hypocrisie ! »

En un mot, pour quelques natures vigoureuses, le mariage est une nécessité impérieuse. Sans lui peuvent naître des altéra-tions mentales et des désordres graves dans l’organisme. C’est brutal ce que je dis, – mais c’est cruellement vrai. Consultez tous les médecins, ils vous diront la même chose. Depuis Hip-pocrate, ce fait est reconnu. De nos jours, Cabanis, Esquirol, Leuret, Mathieu, Hecquet sont d’accord sur ce point, et je vous parle là de médecins qui se sont occupés de ces cas spéciaux. Il faut donc marier Antoinette ; mais il n’est pas, je crois, indis-pensable de la marier à Pierre. Madame Baldy a de l’ambition, – elle l’avoue et je ne la désapprouve pas : cette ambition sera peut-être utile à sa fille. – Antoinette est riche d’esprit, riche de corps : son mariage avec un ouvrier ne remplira pas le but de sa vie. Elle n’aime pas Pierre, seulement elle n’a vu que lui jusqu’à présent, et son imagination a je crois plus travaillé que son

 

– 68 – cœur. À l’âge de votre fille et dans les conditions de sa nature, on se laisse facilement prendre aux premières impressions. Vous avez eu tort de laisser s’établir entre vous et vos ouvriers des relations trop familières. Fanfan n’est pas dangereux pour Antoinette. – Mais Pierre, autant que je me le rappelle, a quelque chose de rêveur, – j’allais dire de poétique qui est dan-gereux pour une jeune fille. Antoinette, qui est prédisposée à ce que j’appellerai la maladie vaporeuse, s’est facilement laissé prendre à ses petits airs penchés et à ses soupirs étouffés. Mais le mal n’est pas sans remède… Pierre est au régiment, et Antoi-nette se regarde comme obligée de le regretter profondément. C’est un rôle que les jeunes filles aiment. La comédie des Sou-venirs et regrets est toujours charmante à des yeux de dix-huit ans. – C’est quand on commence la vie, qu’on s’imagine qu’il est nécessaire de regretter quelqu’un ou quelque chose. C’est ab-surde, mais nous en sommes tous là. Quand je suis venu à Paris, j’avais 20 ans et j’ai profondément regretté la fille d’un percep-teur à laquelle j’avais fait un sonnet et qui m’avait permis de lui baiser le bout du doigt derrière un gros arbre. Aujourd’hui que j’ai bientôt cinquante ans, je ne regrette rien du tout et il y a longtemps que je ne fais plus de sonnets.

« Les mariages d’amour sont généralement malheureux, parce qu’ils sont presque toujours contractés sans réflexion. L’amour… voilà une jolie invention !

« Depuis que ce mot a été créé, les hommes n’ont fait que des sottises. – L’amour a été la cause d’un déclassement univer-sel. Les hommes riches ont épousé des femmes pauvres et vice versa, – les géants ont épousé des naines et les nègres se sont mariés avec des blanches, etc. – Qui est-ce qui a porté la peine de toutes ces alliances disproportionnées ? Le genre humain. – C’est l’amour qui est la cause première de la naissance de tous les bossus, de tous les bancroches et de tous les monstres qui peuplent notre globe. Antoinette connaît l’amour, tant mieux ! Mais si vous voulez qu’elle soit heureuse, – heureuse morale-ment et physiquement, je crois en effet, après y avoir réfléchi,

 

– 69 – qu’il ne faut pas l’unir à Pierre. – Dans six mois, elle ne l’aimerait plus et elle maudirait peut-être ceux qui auraient trop facilement cédé à son désir. L’amour n’existe que lorsqu’il est contrarié. Une fois satisfait, il meurt : il est de la race des hanne-tons, le mariage le tue. – Laissez-lui son amour et tâchez de l’amener à épouser un homme assez riche pour lui procurer les distractions et les plaisirs nécessaires à une jeune femme. Ne la condamnez pas au pot-au-feu, puisque vous lui avez donné, peut-être à tort, une éducation au-dessus de votre position… Une fois mariée, elle nourrira son petit amour tout à son aise. Elle se dira : « Comme il m’aimait et comme je l’aimais ! » – Elle achètera des romances de Masini et roucoulera toutes les mélodies de Schubert. – Ne la privez pas de cet innocent plaisir. Il n’y a rien de si inoffensif que de regretter quelqu’un. Ah ! je voudrais bien, pour ma part, être encore au temps heureux où je regrettais la fille du percepteur, tout en vivant fort joyeux avec une certaine Pauline qui faisait semblant d’être gantière dans la rue de l’Échaudée. Je soupirais en dansant le carillon de Dun-kerque à la Chartreuse, et quand j’allais manger une friture au Bas-Meudon, avec la susdite gantière, je buvais in petto à la santé de la jeune fille du percepteur. Il en sera de même pour Antoinette. Elle soupirera dans l’ombre du mystère, ce qui ne l’empêchera pas de se bien porter, de faire miroiter ses robes de satin devant une belle armoire à glace et de vous donner des pe-tits enfants qui n’auront pas la perspective d’un état manuel pour tout héritage. De son côté, Pierre fera comme Antoinette, à cela près qu’il l’appellera : cruelle, trompeuse, ingrate, per-fide ! ! – C’est encore un des plus grands bonheurs de l’existence que de pouvoir toute sa vie grommeler contre une infidèle : ça occupe, sans nuire à l’appétit. Il pleurera, chargera son fusil d’une double cartouche et finira par épouser une blanchisseuse et par tenir une cantine. Dans dix ans, ils se rencontreront tous les deux aux Champs-Élysées. – Antoinette sera dans une belle voiture, avec deux bambins sur le devant… Pierre, escorté de quatre hommes, passera près d’elle, avec ses moustaches en crocs et un bonnet à poil. – Toujours jolie, dira-t-il en soupi-

 

– 70 – rant ! – Et dire que j’aurais pu être la femme de ce vilain capo-ral, pensera Antoinette ! – Pierre ira boire la goutte et Antoi-nette fera son tour au bois ! Tout bien considéré, mariez Antoi-nette le plus richement possible. La danse, la musique feront ce que tous les remèdes ne feraient pas. Bals, soirées, spectacles, – ne négligez rien pour la divertir. – Sa maladie est de celles qui exigent une agitation perpétuelle. Ne craignez pas de la fatiguer, au contraire. Elle vit trop seule, trop renfermée. – Son amour vient de son ennui. Je ne vous impose pas ma consultation : si vous voulez Pierre, prenez-le ; mais mariez Antoinette. Seule-ment, en attendant, essayez un peu de la distraction avant de rien conclure : vous y gagnerez tous. – Vous êtes de braves gens ; je vous aime de tout mon cœur… Mais madame Baldy est une femme sensée, et je crois qu’elle comprend peut-être mieux le bonheur de sa fille que monsieur Baldy et qu’Antoinette elle-même. J’ai fini. »

Tout interminable que puisse paraître d’abord le discours du petit père Courtois, il en avait dit bien plus encore que nous n’en avons écrit. Il aimait assez à développer longuement ses idées aux gens qu’il affectionnait et, quand il n’avait rien de mieux à faire, il parlait de tout à la fois avec un certain entrain, même quand ceux auxquels il s’adressait n’étaient guère en état de comprendre. Ils ouvraient de grands yeux, et lui continuait toujours sans s’apercevoir de leur ébahissement. Il poursuivait sa marotte, – nous n’avons raconté que ce qui avait été à peu près intelligible pour les Baldy. Dans plusieurs passages de son discours, il s’était lancé dans des aperçus scientifiques à propos de l’éducation des femmes, qui les avaient fort étonnés… Selon lui, ce qui a perdu bien des femmes, c’est une vie de solitude et de contemplations. L’empereur Napoléon le Grand le savait bien, lorsqu’il cherchait à chaque instant de nouvelles distrac-tions, de nouveaux amusements pour Marie-Louise. – Il appe-lait cela des préservatifs. Or, le docteur Courtois était de l’avis du grand homme… Il se trouvait en présence de trois personnes qu’il fallait mettre d’accord : M. Baldy, adorant sa fille, et croyant que son union avec Pierre ferait son bonheur, – ma-

 

– 71 – dame Baldy, adorant pareillement Antoinette, et lui chantant un mari bien posé et riche, et enfin mademoiselle Baldy, aspirant à quelque chose parce qu’elle avait dix-huit ans, mais ne se ren-dant pas un compte bien exact de ce qu’elle espérait, et souf-frant d’un mal inconnu qu’elle croyait connaître. – Or, il conclut en préconisant le système de madame Baldy, parce qu’il le croit le plus sensé et le meilleur. – Quand il raconta le soir à son ami Edmond M… cette entrevue, celui-ci l’approuva fort, et, comme tout pour lui se résolvait méthodiquement, il expliqua l’opération du matin : Le père et la fille formant un angle droit, pensant de même et n’ayant qu’une seule volonté à eux deux, puis madame Baldy, intervenant comme une sérieuse hypoté-nuse pour régulariser la situation. – Tel était le problème sui-vant lui. – Donc, la somme du carré de l’hypoténuse étant égale à celle des carrés faits sur les deux autres côtés du triangle, – madame Baldy réunissait à elle toute seule toutes les qualités, toute la sagesse de la famille, et le petit père Courtois avait eu dix fois raison en optant pour l’opinion de la femme du forge-ron.

Babet approuva Edmond M…, et, au moment de se cou-cher, elle murmurait encore :

– Certainement que mon maître a raison… et M. Edmond aussi… mais qu’est-ce qu’il a voulu dire avec son petit pot de cé-ruse ? C’est quelque médecine que je ne connais pas !

 

– 72 –