Les Débuts De La Forgeronne
XV L’homme de Domfront
XV
L’homme de Domfront
Les nombreux personnages de ce drame nous ont occupés longtemps et nous avons écrit près de deux volumes sans parler de l’homme de Domfront. Le moment est venu où il va re-prendre sa place dans ce récit. Il nous faut donc remonter de quelques mois en arrière.
Il vient de fermer la porte avec soin. Il a marché, et chacun se détourne à sa vue. Il va trouver le menuisier et lui commande le cercueil. Il passe devant l’église sans se signer. Il n’y a pas de cloches pour annoncer le trépas de la femme ; elle était juive et il est juif. Pas de synagogue, pas de maître officiant ! – Elle ira en terre sans une parole sacrée. Enfin, il a vu tout son monde. La bière est payée. La fosse est creusée. Le médecin des morts a constaté le décès. – « À quelle heure demain ? »
– À midi !
– C’est bien ! Et il rentre dans la masure : une résolution définitive est empreinte sur sa physionomie.
Sa douleur a eu son temps. Il ne regarde même pas la morte, dont il visite soigneusement les poches. Il a pris ses clefs. Il fouille, il fouille partout, Las d’une vaine recherche, une idée lui vient. La paillasse ! Il n’a pas visité la paillasse ! Mais cette
– 99 – femme roidie par la mort le gêne ! Il faut pourtant qu’il trouve ce qu’il veut. Il roule le cadavre dans la ruelle. Un bruit, sem-blable à celui d’un coup de marteau sur une table, l’interrompt. Il écoute ! Ce n’est rien. C’est le front de la femme qui a heurté le mur. – Il écarte la paille… Rien, toujours rien ! – Il est pres-sé ; on peut venir. Il saisit la femme, retend à terre et sonde la paillasse du côté du mur. – Il pousse comme un rugissement de joie, – il a trouvé dans un vieux bas de laine une somme grosse comme un œuf d’autruche, et lourde comme un plomb. Il re-garde : c’est de l’or !… Dix-mille francs peut-être ! Mais il ne faut pas perdre la tête. – Il remet tout en ordre. Il replace la morte sur le lit et, la main sur le trésor, il réfléchit… Où aller ? – Paris ! – Il ira à Paris… Sa taille s’est redressée, ses yeux bril-lent… il est presque jeune. Il a dix mille francs ! – Il sort, achète de quoi souper… Le vin l’égaie et il chante quand minuit sonne. Il chante, et la femme morte est là ! – Mais il est à moitié ivre… Il ne craint plus rien… Il n’aime ni ne regrette rien… Il a dix mille francs ! – Il s’est endormi, la tête sur la table… Le flam-beau se consume tout entier. – Comme les vers du poète se-raient ici en situation :
Si tu savais lorsque la pluie
Sifflait parmi les vieilles croix,
Ô mon bien-aimé, que de fois
J’ai songé : le monde m’oublie !
Et j’écoutais si quelques voix
Nommaient la pauvre ensevelie…
Et je n’entendais que la pluie
Qui sifflait dans les vieilles croix.
Au petit jour il part. – On ne le reverra jamais dans le pays et personne ne s’en plaindra.
Cet homme était en surveillance à Domfront. Il avait subi, pour vol, cinq ans de prison, et dix années d’interdiction. Les dix années sont expirées : il est libre deux fois. – Cette femme ne fut pas sa complice, elle était sa maîtresse. Possédant une rente léguée par un maître dont elle a été la gouvernante, elle
– 100 – avait nourri pendant dix ans Moïse Klauss. C’était le nom de l’homme. Quant à lui, paresseux et ivrogne, il était mal vu, d’abord parce qu’il était juif, et ensuite parce qu’il était sous la surveillance de la haute police. – Il avait un état pourtant. – Conseiller du peuple ! – Tel était son titre, non officiel, car sa position lui interdisait de payer patente. Malgré une grande ré-pugnance, les paysans avaient souvent recours à lui. Il avait de l’instruction, une belle écriture et donnait de bons conseils dans les mauvaises causes. Il ne manquait de rien, grâce à la femme, et ne se compromettait jamais. On le croyait sorcier ou à peu près et on le payait cher, quand on avait recours à lui. Mais la vie de campagne, de province, lui déplaisait. – Il lui fallait l’agitation, les menées souterraines des grandes villes ! – Aussi, une fois libre de sa vie, de ses actions et n’ayant plus de chaînes, il se résolut à recommencer l’édifice de sa fortune ! – Dix mille francs n’étaient pour lui qu’une base ! – Sans scrupule, il comp-tait bien augmenter au fur à mesure son petit capital. Voilà pourquoi Paris l’attirait. – Paris, centre de toutes les spécula-tions hasardeuses ! – Paris, où il est si facile à un homme adroit de faire fortune. Or, Moïse Klauss était un peu plus qu’adroit ! Jadis il avait vécu dans un milieu presque élégant, et une fois dans la cité de la banque et du truc, – qu’on nous pardonne ce mot trivial ! – Une fois là, le marché du Temple en fit un homme nouveau. Qui l’eût rencontré le lendemain de son arri-vée, l’eût pris à coup sûr pour un notaire en vacances ou pour un coulissier de second ordre. Il portait bien la cravate blanche et se faisait raser chaque matin. Il y avait en lui complète trans-formation. Ses yeux, voilés par des besicles, n’avaient plus leurs étincelles de chat-huant. Sa taille, un peu voûtée, sous une longue houppelande noire, de celles qu’on appelait lord Raglan, était néanmoins imposante. Il avait, de plus, adopté une pro-nonciation à l’instar de celle de Blois. Bref, il pouvait tromper les yeux les plus clairvoyants.
On ne peut pas travailler seul à Paris, dans le genre de pro-fession qu’il convoitait. Il lui fallait un associé, ou pour mieux dire un complice. Mais où trouver cet alter ego rêvé par
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Klauss ? – Il avait eu beaucoup d’amis, il y a quatorze ans ! – Mais, entraîné dans la bourrasque des cours d’assises, il ne sa-vait comment retrouver les traces de ses singuliers amis d’autrefois. La plupart devaient être dans les bagnes ou dans les maisons centrales ! Cependant il ne perdait pas courage. – On a beau arracher les mauvaises herbes, il s’en trouve toujours quelques-unes qui sont oubliées. Les lois, pas plus que l’agriculteur, ne parviennent jamais à épurer complètement le vaste champ qui leur est confié. – C’est sur cet oubli que comp-tait Moïse, et il avait raison, dans ses espérances, comme nous le verrons plus tard. – Il y a, à Paris, toute une race d’hommes de rapine que le code ne peut guère atteindre. Ils sont les inter-médiaires des crimes des vols, des infamies de ce grand bazar ouvert à tous les mauvais instincts, mais ils sont prudents ! Au moment de la crise, ils disparaissent, ou bien ils nient toute par-ticipation aux méfaits dont ils sont la première cause. Agents provocateurs, ils dénonceraient au besoin l’univers, pour se tirer d’un mauvais pas. Ils ont des spécialités sans nombre, des clients impossibles, et un aplomb imperturbable. Leurs princi-pales affaires, ce sont les ventes et les achats de fonds de com-merce. Il y a là tout un monde d’observations pour un écrivain spécial. Les fonds de marchands de vin, par exemple, sont l’objet du trafic le plus honteux et le plus ignoble. Des gens, sans le sou, achètent un établissement, se procurent, grâce aux commissionnaires, sept, huit ou dix mille francs de marchan-dises, qui sont, la plupart du temps, vendues à vil prix avant l’époque des échéances. Ces marchandises n’ont souvent pas le temps d’entrer dans la cave du débiteur. La faillite arrive, ou plutôt la banqueroute ! Les vendeurs perdent, les acheteurs sont en fuite, et le commissionnaire, l’homme d’affaires, le proxénète en un mot de ces trafics, donne sa bonne foi comme argument. – En effet, dit-il, les références étaient bonnes, les signatures excellentes : tout lui présageait un marché dont les conditions étaient des plus équitables. Mais ce que la loi pressent, comme le dupé… c’est que les références et les signatures étaient fausses, et que le négociateur, en même temps qu’il engageait
– 102 – les commerçants à vendre leurs marchandises à terme, avait lui-même fourni les références et les signatures qui compromet-taient à tout jamais la transaction. Mais où sont les preuves ? – L’homme d’affaires, le courtier de ce commerce déplorable, est le plus souvent mis hors de cause. Il ne rembourse même pas aux victimes de ses coups hardis la prime qu’il a touchée sur la vente ! – Nous n’insisterons pas sur ces détails qui ne sont pas du domaine d’un roman. Nous nous contenterons de dire que le moyen le plus simple et le meilleur, quand on veut se défaire à terme de quoi que ce soit, est de ne s’adresser à aucun des pré-tendus courtiers, régisseurs, hommes d’affaires, vendeurs de rente et autres, qui n’ont évidemment qu’un but : faire l’affaire ! Ils gagnent des deux côtés, peu leur importe qui doit perdre ! – On a vu depuis dix ans, et en si grand nombre, de ces marchés entraîner de trop crédules commerçants à la ruine, qu’on se demande comment il y a encore des dupes. Il y en aura toujours, par une raison bien simple : – le commerce devient, de jour en jour, une lutte de finesse entre l’acheteur et le vendeur. Le ven-deur, poussé par l’appât d’un gain immense et conseillé par les astucieux courtiers, se laisse entraîner à des ventes à longue échéance et devient la victime de sa voracité. Le renard croit prendre un pigeon et tombe dans les pattes d’un loup-cervier ! – Le loup n’a pas raison, mais le renard a tort.
Or, Moïse Klauss se mit en quête des principaux loups-cerviers qui pullulent à Paris. De midi à quatre heures, on les trouve aux environs de la Bourse, de quatre à six heures, dans les passages des Panoramas, Jouffroy et Verdeau, ou sur le bou-levard, aux cafés de Mulhouse, de Paris, Riche, de Suède, des Variétés, etc. La plupart habitent entre la place Saint-Georges et les buttes Montmartre. Tous les genres de courtiers véreux se trouvent réunis dans ces parages affectionnés de la femme en-tretenue et de la marchande à la toilette. C’est là qu’on voit si-gner des marchés plus qu’étranges ! Adolphe, qui n’a pas de quoi payer sa tasse de café, achète vingt mille francs de bois, de charbon ou de fer à Caliste qui ne possède pas un cotteret, une bûche de chaleur ou une paire de pincettes. Cela a lieu devant,
– 103 – un homme d’affaires qui paie pour tout le monde et qui, quel-quefois, souvent même, leur remet à chacun deux ou trois cents francs d’épingles ! Cela paraît impossible et cela est. Quelle est la clé du mystère ? Nous l’ignorons et ne demandons pas à la connaître. Moïse erra, quelques jours, dans le pays du noir, sans rencontrer une figure de connaissance. Un jour, il aperçut un homme, décoré d’un ordre inconnu à toute chancellerie, et qu’on appelait le capitaine. Il avait des moustaches longues et blanches ; mais sa tournure sordide, ses vêtements délabrés et sa canne de dix sous, donnaient une piètre idée de sa fortune. C’était un ancien compagnon de détention. – Le capitaine lui emprunta cent sous et lui parla des malheurs que lui avait cau-sés la Révolution. Il n’y avait rien à faire de ce côté. Moïse dé-sespérait presque, lorsqu’un matin, entre huit et neuf heures, il aperçut, dans la rue du Faubourg-Montmartre, une tête véné-rable qu’il crut reconnaître. Cette tête avait des lunettes d’or, et son propriétaire était assis à côté d’une jeune femme assez jolie, mais dont les traits fatigués et un certain je ne sais quoi trahis-saient clairement la position officielle dans le quartier. En ce moment, Moïse était attablé dans un cabaret ouvert à tous les vents, qui s’appelle, je ne sais pas trop pourquoi, la Consola-tion ; il y avait auprès de lui deux laquais qui causaient, en bu-vant la goutte du matin.
– Oh ! oh ! dit l’un, voilà Baratte qui reconduit sa Dulcinée.
Prendre des renseignements sur Baratte fut facile à Klauss… au bout de trois cerises à l’eau-de-vie, il connaissait la profession et la demeure de Baratte. – Il sortit.
– Je crois que j’ai mis la main sur le bon numéro… Mais ne précipitons rien… Je veux être sûr de mon affaire.
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