Les Débuts De La Forgeronne
XXIII Encore la Du Triquet
XXIII
Encore la Du Triquet
Roger avait été présenté en même temps que Gabriel dans le demi-monde. Madame Baldy les aimait beaucoup parce qu’ils dansaient trois heures de suite sans reprendre haleine. Et An-toinette n’était jamais si à son aise qu’avec un des trois mous-quetaires : – le nom donné par Quoniam aux jeunes gens avait plu à la jeune fille et il monta de la forge au salon. Les natures franches sont sympathiques, et les cœurs honnêtes et loyaux se comprennent de prime abord. Les trois mousquetaires et Antoi-nette avaient chacun beaucoup d’amour au cœur, et ils s’aimaient tous les quatre parce qu’ils étaient amoureux tous les quatre. Ils avaient fini par faire un petit comité d’amour entre eux, et les confidences avaient été échangées. Charmant et inno-cent badinage, que ce club présidé par une fillette, où l’on discu-tait sérieusement l’éternité de l’amour. Ils étaient sincères tous quatre, et tout aurait été pour le mieux sans la Du Triquet qui vint tout déranger. Une défection eut lieu dans le quatuor de la fidélité, comme Georges appelait en riant leur petit cénacle. Ro-ger déserta et passa à Othon avec armes et bagages. Le quatuor ne fut plus qu’un trio, où l’on prit les résolutions les plus éner-giques, et où l’on jura de ramener par tous les moyens Roger aux principes de l’association.
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Madame Baldy ignorait le trio comme elle avait ignoré le quatuor. Les jeunes gens venaient chez elle à toute heure sous prétexte de musique ; on jouait la comédie de société, et les ré-pétitions étaient un prétexte de plus pour les conférences.
Personne ne soupçonnait qu’Antoinette était gardée par trois dragons qui veillaient sur le trésor de l’ami Pierre, – car Georges et Pierre s’aimaient beaucoup ! Un des dragons venait de faire faux bond. – On redoubla d’ardeur pour réparer la perte subie, et le principe de fidélité fut de nouveau consacré par les serments les plus formidables. Dansez, Araignées de la Forge, bien malin qui prendra Antoinette dans ses filets !
Revenons à Roger et à la chaste du Triquet. Il est bien con-venu que tous les soirs on danse, on chante tantôt chez l’un, tan-tôt chez l’autre. Laissons un peu mesdames Baldy, les Araignées et le trio de fidélité courir l’une après le gendre, les autres après la dot, et ceux-ci rêver au milieu du bruit, du tourbillon des plai-sirs dans ce demi-monde scintillant, pailleté, mouvementé, où l’on parle d’amour, d’art, de poésie, de bourse, de journaux, de mode, de politique, de courses et d’enterrements, tout à la fois, au son d’une rédowa, entre deux verres de sirop, à travers le co-tillon ou pendant les entr’actes des théâtres d’amateurs. Roger est en danger, il est tombé dans les pattes de du Triquet, notre place est chez cette Circé artistique.
Othon demeurait en ce moment rue Grange-Batelière, dans un grand appartement au premier étage ; l’entrée était dans le passage Verdeau, et elle avait une sortie particulière dans la rue Grange-Batelière. Le désagrément de cette issue dérobée, c’est qu’elle aboutissait à la boutique d’un marchand de vins… Mais on est souvent obligé d’accepter de singulières conditions, lors-qu’on a des habitudes singulières elles-mêmes… Elle se fournis-sait de vin chez le marchand d’en bas, et celui-ci ne demandait jamais d’où sortaient ceux qui passaient par sa boutique. Ce marchand aurait crié à l’immoralité si Othon eût pris son vin chez un autre débitant. Othon avait renoncé à la musique, et son
– 170 – cœur était vide pour le quart d’heure. Après avoir tenu enchaîné à son char un secrétaire d’ambassade pendant quelques mois, elle s’était vue délaissée subitement par son amant, qui l’avait surprise se faisant donner une leçon de guitare à deux heures du matin… Le secrétaire d’ambassade comprit qu’il jouait le rôle d’une dupe. En effet, Othon du Triquet avait des rentes, de belles et bonnes rentes bien à elle, et cependant elle coûtait plus cher au secrétaire que trois Castagnettes ou quatre Proven-çales, et elle avait la jeunesse en moins. Elle avait voulu une maison à Enghien, et un postillon et des chevaux de poste pour aller d’Enghien à Paris. « C’était, disait-elle, pour faire honneur à l’ambassade, » où elle ne mit jamais les pieds. Quand elle al-lait au restaurant, elle prenait la carte, regardait du côté des prix, et demandait les mets qui coûtaient le plus cher, quitte à n’en pas manger ensuite. Bourgeoise et femme entretenue, son plaisir le plus grand était de dépenser ou plutôt de faire dépen-ser de l’argent, mais chez elle, elle mettait le sucre et le café sous clé, et quand, nous allions dire par hasard, elle découchait, ses domestiques ne déjeunaient pas le matin. Elle loua une demoi-selle de compagnie qui, avait occupé trois ou quatre places, dans des maisons de la haute aristocratie, et elle passait son temps à questionner la malheureuse sur les goûts et les habitudes des dames de la rive gauche.
– Comment marchait madame la duchesse ?
– Comment montait en voiture la marquise ?
– Comment se mouchait la comtesse ?
– Comment éternuait la baronne ?
– Ah çà ! dit-elle un jour à une de ces pauvres filles, je suis musicienne autrement forte que la vicomtesse ***, qui estro-piait, Dieu sait comme ! l’air de Rosine, et bouleversait le con-certo de Field, l’autre soir, dans un concert de charité ?
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– Certes, oui, madame… mais je ne sais pas comment cela se fait, elle charme !… Ce qu’elle fait est gracieux quand même. J’ai entendu M. Rossini dire, un jour qu’elle jouait sur une me-sure de son invention qui variait de un à cinq temps : c’est inspi-ré ! ah ! ces grandes dames ! elles ont le secret de ne rien savoir faire et de faire tout mieux que les autres !
– Vous êtes une sotte, ma chère !
Cependant elle s’essayait à reproduire les leçons de la de-moiselle de compagnie ; mais quand son secrétaire d’ambassade l’eut plantée là… elle vendit tout ce qui venait de lui, maison, voiture, chevaux et renvoya la demoiselle. Puis, respirant à pleins poumons, elle se jeta dans les bras de sa mère en s’écriant : « Zut ! les manières du grand monde sont assom-mantes, et les secrétaires d’ambassade sont trop empesés… Je vais m’encanailler pendant quelques jours !... » Et elle mangea ses économies avec quelques petits musiciens… mais quand elle vit qu’elle allait entamer son capital… elle changea tout d’un coup de tactique… ferma sa porte au nez du second violon du vaudeville, du basson de l’Opéra-Comique et de la flûte des Champs-Élysées... supprima provisoirement le passage du mar-chand de vin, écouta les propositions d’un membre du Jockey-Club, que son petit air chiffonné avait séduit. Alors elle fit sa réapparition dans le demi-monde. On ne lui demanda pas d’où elle venait : elle s’appelait toujours Othon du Triquet ; elle n’affichait pas son amant et elle avait une voiture !… Huit jours après, elle avait reconquis sa place dans la Société et ne pensait pas à la charité, quand elle rencontra tout à coup Roger. Elle s’informa avec adresse et sut bientôt à quoi s’en tenir sur le compte du jeune Limousin. Il n’avait pas de fortune, il couchait chez un ami et il devait débuter. Cela lui rappela les beaux jours du second ténor, aussi mit-elle tout en œuvre pour en arriver à ses fins. Elle afficha auprès de Roger une familiarité d’artiste… elle adora le théâtre comme elle avait adoré la musique, et elle recruta parmi ses anciennes connaissances quelques comédiens et quelques comédiennes, qu’elle réunissait le soir chez elle…
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On causait, on parlait théâtre, et surtout on y soupait fort lar-gement. Roger fut invité, sans Georges ni Gabriel ; il y alla, et peu à peu il arriva que Georges Napoléon ne le vit plus de deux ou trois jours par semaine. Enfin, une après-midi, Roger fit un petit paquet de toutes ses affaires et prévint Georges qu’il avait loué une chambre garnie.
– Bon, tu seras plus libre… et où demeures-tu ?
– Où je demeure ?
– Ah ! mon adresse… oui… oui… adieu, je te dirai ça ce soir, chez madame Baldy…
Et il partit comme la flèche.
Voilà ce qui s’était passé. Une fois l’amant d’Othon et cela n’avait pas été fort long, (la douce du Triquet n’avait jamais fait faire quarantaine à personne, et il avait vaincu sans péril et triomphé sans gloire), Roger se trouva enguirlandé par une af-fection, des prévenances, des flatteries et des caresses dont il n’avait pas eu l’idée jusque-là… Il fallait déjeuner, dîner, souper avec Othon sous peine de pleurs, de reproches.
– Laissez-vous aimer, méchant, disait Othon… laissez-vous adorer ! Plus tard, vous serez un grand artiste, et alors tout le monde vous aura… Laissez-moi vous soigner, vous dorloter… quand vous serez couvert de couronnes et de lauriers, toutes les jeunes sirènes du monde parisien seront à vos pieds ; en atten-dant, je veux t’aimer toute seule. Je veux être tout pour toi et toute à toi. Quand tu me quitteras, tu seras comblé d’honneurs, tu goûteras à tous les fruits dorés de la fortune et du plaisir… Je veux que mon visage t’apparaisse quelquefois et que tu te dises alors : « C’est égal, elle n’était pas méchante, ma petite Othon ! »
Et cela était vrai. Horriblement bourgeoise, Othon avait la sensibilité des femmes passionnées jusqu’à la folie… Elle était vraiment plus excusable que beaucoup d’autres : elle aimait
– 173 – parce qu’elle avait le cœur grand et vraiment par passion. En fait de sentiment, si elle était capable d’en avoir plusieurs à la fois, aucun n’était feint, elle aimait toujours avec sincérité. Ses préférences étaient bien réellement au fond pour ses petites ca-nailles, expression de la Dutriquet ; mais elle ne détestait pas les objets de ses liaisons sérieuses, comme elle disait. Elle ne vou-lait pas se fermer tout à fait les portes du demi-monde, et elle conservait des relations convenables pour y passer gaiement son temps et pour avoir une main gantée sur laquelle elle pût s’appuyer de temps à autre, ainsi qu’un bras pour l’accompagner au théâtre ou au concert… C’était une Manon Lescaut préférable à celle de l’abbé Prévost… tous ses amants étaient ses Desgrieux. Ne jetons pas trop de pierres à la pauvre et amoureuse Othon, elle vaut mieux que la plupart des femmes de ce monde-là.
Or, Roger se laissait aimer et Othon était dans le ravisse-ment ; elle avait enfin trouvé le phénix des protégés. Sa charité avait beau jeu. D’abord, elle isola Roger de ses amis, elle crai-gnait Gabriel et Georges qui ne plaisantaient pas sous le rapport de la stricte honnêteté. Roger ne croyait pas mal faire : il était jeune, séparé peut-être pour toujours de la femme qu’il avait aimée, plus par circonstance que par passion. Les caresses ex-cessives d’Othon, sa vivacité, sa gaieté expansive l’étourdissaient : il n’avait pas le temps de réfléchir. Cependant, il sentait vaguement qu’il ne connaissait pas Othon tout entière, car aussitôt que cédant à ses obsessions, il eut accepté une chambre dans la rue Grange Batelière, chambre attenant à l’appartenant de du Triquet et dont l’escalier aboutissait à la fameuse issue du marchand de vin, il se trouva gêné des bien-faits de sa maîtresse… Elle passait la plupart de son temps avec lui ; mais quelquefois elle restait un jour sans le voir… Quand il lui demandait d’où elle sortait, lorsqu’elle arrivait à six heures du matin, elle lui passait ses bras autour du cou, lui fermait la bouche avec un baiser et lui disait : Tais-toi, je t’aime !
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Un matin il rentrait d’une leçon de déclamation du profes-seur que nous avons vu rue Dauphine, dans les premiers temps de l’amour de Georges pour la jolie Léonie Leclerc, qui lui res-semblait d’une manière si frappante ! – Un matin donc, Roger fut fort surpris de voir Othon qui avait éparpillé tout son linge dans sa chambre…
– Ah çà, que fais-tu là ? lui dit Roger.
– Moi, je compte ton linge ! je ne veux pas que ma femme de chambre se mêle de nos affaires…
– Tu es une petite folle.
– Et toi, tu es un grand enfant… attends-moi dix minutes… Elle disparut et donnant un tour de clé à la porte, laissa Roger enfermé et tout déferré.
– Pourquoi suis-je un grand enfant, se demanda-t-il ? Une heure après, Othon délivrait son prisonnier et jetait un énorme paquet sur le lit.
– Qu’est-ce que c’est, dit Roger ?
– Déjeunons d’abord, nous verrons ensuite. Roger n’eut pas la patience d’attendre la fin du repas ; il saisit un couteau, coupa les ficelles et trouva dans le paquet :
1°Une douzaine de belles chemises de toile de Hollande ;
2°Deux douzaines de chaussettes ;
3°Une douzaine de mouchoirs ;
4°Douze cravates de fantaisie ;
5°Une boîte de gants ;
6°Un charmant porte-monnaie en velours, sans initiale.
Roger l’ouvrit précipitamment, il y avait là trois cents francs en louis.
Roger devint de toutes les couleurs : il jeta le porte-monnaie sur le lit, à côté des douzaines de lingerie qui s’y éta-
– 175 – laient et regardant du Triquet avec des yeux courroucés, il lui demanda, de l’intonation la plus tragique que son professeur lui avait apprise :
– Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ?
Othon se jeta dans ses bras, le fit asseoir sur le canapé, se roula à ses pieds, fut tour à tour chatte et serpent ; elle pleura, la tête sur ses genoux, puis finit enfin par s’y pelotonner, et lui dit en lui mettant la main sur la bouche…
– Je suis riche… très riche… j’ai des rentes, bien à moi… Je t’aime… Tu seras riche aussi… tu me rendras tout… Tu me paie-ras les intérêts si tu veux… mais si tu me refuses j’ouvre la croi-sée et je me tue à tes yeux… Ah ! tu ne m’aimes pas, tu ne veux rien de moi ! Mais entre nous, est-ce que tout n’est pas com-mun ?… si tu étais riche et moi pauvre, est-ce que je m’adresserais à d’autres qu’à toi ?… J’ai bien pleuré en voyant ta petite garde-robe, va ! Pauvre ami, embrasse-moi ! dis-moi que tu m’aimes et que tu m’obéiras en tout… je suis ton amie, moi, et je ne te conseillerais pas une action déshonorante…
Elle parla longtemps… Roger voulut répliquer ; mais la femme la plus sotte a toujours plus de malice que l’homme le plus fin, et Roger fut battu sur toutes les coutures. Il accepta et, dès lors, il changea moralement et physiquement. Il avait juré à Othon de ne pas révéler leur secret à ses amis, et il tint parole… Il aurait rougi probablement en avouant qu’il était l’obligé d’une femme. Othon lui parlait toujours de fortune à venir ; il avait la certitude de la rembourser et au-delà… Oui, il le croyait ferme-ment et, en attendant, fermait les yeux sur sa piètre condition… Il ne connaissait pas le membre du Jockey-Club, alors en pos-session d’Othon. Car, comme toutes les femmes qui ont fait leur fortune d’une certaine façon, elle ne pouvait pas résister, quand l’occasion se présentait, à reprendre, par circonstance, son an-cien métier, tout en y ayant parfaitement renoncé en principe. Cela lui prouvait, disait-elle, qu’elle avait encore son petit mé-rite… Mais dans ces cas exceptionnels, elle mettait son amour-
– 176 – propre à cacher autant que possible ses excursions au pays na-tal. Roger devinait instinctivement qu’il devait y avoir un autre maître que lui, et un maître qui avait sans doute des droits puis-sants. Jamais Othon n’avait répondu à ses questions que par des : je t’aime ! je t’aime ! Quand il en vint à avoir presque une certitude, il était trop engagé dans cette voie pour ne pas aller de l’avant. Ses débuts étaient reculés et il avait besoin de du Tri-quet. Il lui arriva alors ce qui arrive souvent aux gens placés dans de fausses situations. Il s’aveugla et prit son parti en brave. Il accepta la position et, par une capitulation étrange avec sa di-gnité, il finit par se persuader que rien n’était plus naturel. Il trouvait même qu’il avait le beau rôle !
Cependant, un jour était venu, où sûr de son fait, tourmen-té par sa conscience et décidé à rompre, il avait dit à Othon : Je sais tout, le comte de X… est ton amant… adieu !
Nouvelle scène, nouvelle menace de suicide, – cette arme si usée à laquelle on se laisse toujours prendre, – aveu complet, repentir, larmes, désespoir… plaintes de toutes sortes, tirades de comédies, phrases de drame. La comédienne du boudoir vainquit le comédien des planches. Le comte fut licencié ; il faut l’avouer, et Roger resta.
Il prit alors des habitudes d’estaminet ; il jouait au billard toute la journée et commençait à prendre goût à l’absinthe et au rhum ! Souvent il restait attablé jusqu’à minuit, la pipe aux dents, chez le marchand de vins d’en bas vidant un brûlot d’eau-de-vie en attendant le retour ou la disponibilité de du Triquet. Celle-ci ne se fâchait pas de ce changement de son amant, bien au contraire ! Elle avait toujours eu les goûts canailles, suivant son expression. Elle aimait, quand elle savait son bras loin de Paris, à courir les guinguettes avec Roger… Elle avait un goût pour les bals de barrière, et souvent habillée en grisette, on au-rait pu la voir danser cette singulière chose que le Parisien ap-pelle le cancan, et boire du vin bleu sous les tonnelles. Elle ai-mait à dîner dans les plus vulgaires garrottes et elle avait fait
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élection de domicile, pour les soirées, dans un café du quartier latin, où Roger lui avait assuré que ni Gabriel ni Georges ne mettaient jamais les pieds. Là, ils passaient leurs soirées à fu-mer et à boire. Roger jouait au billard, et Othon faisait son bé-zigue avec Pomponette, Louise la Poire, Marie l’Absinthe, ou autres célébrités du Prado et de la Closerie des Lilas. Elle était réellement heureuse dans cette atmosphère-là, du Triquet ! – Et lui croyait n’avoir plus rien à désirer au monde quand il avait réussi un carambolage !
Roger changeait à vue d’œil… ses yeux se cernaient et se creusaient… ses joues se gonflaient au contraire et il prenait dé-jà du ventre… sa voix était rude et son professeur lui assurait que l’organe se développait. Le pauvre M… prenait pour le ré-sultat du travail l’effet naturel de l’abus des liqueurs fortes. Il venait de plus en plus rarement chez madame Baldy, où Othon se montrait toujours exacte… elle tenait énormément à ne pas laisser soupçonner sa liaison à son monde ordinaire. D’ailleurs, ces fêtes, ces soirées calmes auprès des nuits du quartier latin, la reposaient un peu ! Quant à Roger, il s’ennuyait chez les dames Baldy… Il regrettait son billard, sa pipe et sa chope. Quelquefois Antoinette lui prenait la main et lui demandait s’il avait reçu des nouvelles de Cécile. Roger sentait son cœur se serrer et répondait invariablement, non ! mais il mentait, et An-toinette le savait bien : car les lettres de Cécile étaient toujours adressées à la maison de la rue de Lamartine, et Georges les re-mettait à Roger quand il le rencontrait, – celui-ci n’allant plus chez les Sainte-Hélène et ne mettant plus les pieds au journal de Georges. Mais Roger n’avait pas répondu aux lettres de l’ingénuité. Il avait une pudeur morale qui l’empêchait de faire des protestations d’amour à celle qu’il trompait.
Pauvre Roger ! il est sur une route périlleuse… Ses amis, Gabriel et Georges, lui parlent peu : Georges a tout deviné !… Roger a de beaux habits, du linge superbe, une chaîne et une montre en or, des louis en poche. Il ne fait rien, cache son domi-
– 178 – cile… Pour un parisien tel que Georges, la vérité n’était pas diffi-cile à démêler. Gabriel eut de la peine à se rendre…
– Si Roger avait besoin d’argent il m’en demanderait et ne s’avilirait pas au point… Il nous cache son jeu ; mais c’est qu’il a trouvé quelque bonne occupation, une affaire de bourse peut-être, et il ne veut rien avouer avant d’avoir réussi.
Georges haussait les épaules.
Un dimanche les deux amis entrèrent par curiosité à la Clo-serie des Lilas… On faisait cercle autour de deux danseurs :
– Qu’est-ce, demanda Gabriel à un garçon !
– C’est M. Gringoire et madame son épouse qui sont en train d’exécuter le grand pas du Pompier en ribotte !
Les deux amis s’approchèrent par désœuvrement… Ils res-tèrent un moment abasourdis et se retirèrent précipitamment du jardin.
– C’était donc vrai ; murmurait Gabriel ?…
– Monsieur et madame Gringoire… Roger et la du Tri-quet… une fois dans les griffes de cette femme, il est perdu !
– Il faut le sauver.
– Oui, mais comment ?
– Nous raconterons tout à Antoinette, et nous lui deman-derons conseil.
– C’est cela… il n’est pas trop tard… en avant les confi-dences…
– Pauvre Roger… murmurait Gabriel !…
– Bath ! tu en verras bien d’autres en avançant dans la vie !…
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Madame de Chamfort disait que quand on va dans le monde, il faut tous les matins avaler un crapaud, et elle avait bien raison.
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