Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 21 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

XXI Les débuts de la forgeronne.

XXI

 

 

Les débuts de la forgeronne.

 

– Tiens ferme ! il faut que je tape ! J’en ai assez, de clouer des tapis et de couvrir des fauteuils où je ne m’assoirai jamais.

– Est-ce que vous regrettez votre peine, Fanfan ?

– Non, certes ! mais je suis forgeron, et s’il plaît à la pa-tronne de nous faire raccommoder son mobilier, il ne manque pas de tapissiers qui s’y entendent mieux que nous.

Ainsi discouraient à la forge le Mâconnais et Quoniam.

– Madame Baldy, qui était sur le point de donner un bal, avait fait de grands changements dans son nouvel appartement, et elle s’était fait aider par les ouvriers de son mari placés sous les ordres d’un tapissier. Tout était taillé, préparé, ajusté, il n’y avait qu’à clouer, et Fanfan avait tort de prendre la chose en mauvaise part. Quoniam, au contraire, éprouvait un vif plaisir à travailler dans les salons presque splendides de madame Baldy. Penchés sur leurs échelles ou à genoux sur le parquet, ils regar-daient défiler quelques membres de la nouvelle société de ma-dame Baldy, et Quoniam ne tarissait pas sur le chapitre des mir-liflors à queue de morue, comme il les appelait en riant.

– Oh ! les bonnes têtes ! disait-il à Fanfan et au père Baldy lui-même, une fois qu’ils eurent repris le marteau et le tablier de

 

– 147 – cuir, – on dirait qu’ils sont en cire, et puis quels drôles de nom. M. Cerisier, par exemple.

– De la Cerisaie, rectifiait le père Baldy.

– Oh ! pardi, Cerisaie, Cerisier, c’est tout comme. Vous a-t-il une pomme de canne épatante ! Figure de casse-noisette… il ressemble à M. Chilly, dans Rodin… en plus jeune. Mais pour l’air cafard, c’est le jésuite tout craché. Il doit avoir un chapelet dans sa poche, pour sûr ! Et M. Lansquenet ?

– Duquesnay, murmurait le forgeron.

– J’entends bien ! Lansquenet… qui a toujours un lorgnon sur le nez, ce qui ne l’empêche pas d’appeler M. Fanfan made-moiselle, et de se cogner dans tous les meubles en disant, mille pardons, monsieur ! en voilà encore une binette !

– Décidément les invités à madame Baldy ne te plaisent pas, disait le patron qui ne pouvait s’empêcher de sourire des portraits chargés de son ouvrier.

– Moi, au contraire, seulement je voudrais l’empailler, et si jamais j’amasse de quoi réaliser mon rêve, je les colloquerai au premier rang.

– Au premier rang de quoi, et de quel rêve parles-tu ?

– Ah ! c’est juste, patron ! Vous ne savez pas que depuis que j’ai vu un grand drame nouveau où il y a un homme qui montre des figures de cire, j’ambitionne un état comme ça. Oh ! quelles bonnes balles je voudrais exposer ! J’y fourrerais tout le monde, les bons à droite, les mauvais à gauche. D’un côté la fa-mille Baldy, les dames Houlot, M. Sainte-Hélène, M. Roger, M. Gabriel, les trois mousquetaires, quoi ! Fanfan, Pierre, et moi, donc ! Et de l’autre les Cerisaie, les Lansquenet, les Dutri-quet et autres freluquets de la même espèce ! Et je suis sûr que je ferais de l’argent.

 

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Et le pauvre Quoniam continuait à parler, à gesticuler, imi-tant les paillasses des foires, débitant des calembours, tout cela dans le but de dissiper la sombre humeur qui s’était emparée de Fanfan depuis le jour où celui-ci avait rencontré Moïse Klauss, nous savons dans quelle circonstance. Mais tous ses efforts étaient inutiles ! Fanfan ne souriait même pas. Il semblait étranger à tout ce qui se passait autour de lui. Ses belles cou-leurs avaient disparu. Il se négligeait ; lui si propre, si soigneux autrefois, il avait maintenant quelque chose de débraillé qui sautait aux yeux. Le coup avait été rude pour le pauvre garçon, et il ruminait mille plans dans sa tête sans rien communiquer à personne de ce qui laissait l’objet de ses méditations. M. Baldy ignorait le degré de parenté qui unissait l’assassin de Suzanne la Folle à son ouvrier, et il attribuait à l’affection qu’il lui connais-sait pour l’infidèle Titi, les distractions et les brusqueries de Fanfan.

– Il est toujours amoureux, pensait-il en lui-même ; hélas ! c’est de son âge !

Quant à Quoniam, qui connaissait le vrai motif de cette ta-citurnité subite, il essaya une fois de consoler Fanfan à sa ma-nière :

– Voyons, soyez raisonnable, monsieur Fanfan, à quoi sert de vous désoler comme ça ? Le mal est fait, et après tout c’est pas votre faute si votre père…

Il n’eut pas le temps d’achever, Fanfan l’avait enlevé de terre comme une plume. Il le tenait par la ceinture et l’avait éle-vé en l’air, puis fermant le bras il avait approché Quoniam de sa figure, l’avait regardé bien en face et lui avait dit en rugissant :

– Si jamais tu prononces ce mot-là, je t’étouffe ! Il serra la main qui tenait Quoniam suspendu. Celui-ci poussa un cri de douleur, Fanfan revint à lui-même :

– Tiens ferme, cria-t-il !

 

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Et il ouvrit les doigts. Quoniam retomba sur ses pieds. Il était un peu interdit et se tenait les flancs à deux mains. C’était la première fois que le forgeron lui faisait sentir sa force muscu-laire. Fanfan, honteux de ce qu’il venait de faire, s’écria tout à coup :

– Quoniam ! si tu veux me pardonner ma brutalité, je paie une bouteille de Bourgogne.

– Je ne vous en veux pas, monsieur Fanfan.

– Mais moi je m’en veux, j’ai eu fort, Quoniam ! je te de-mande pardon.

– Tiens ferme, hurla Quoniam en faisant un entrechat, nous en boironss’deusse !

Et le soir la paix fut signée dans le cabinet d’un Tortoni à barreaux verts de la place Cadet.

Madame Baldy, elle, était, comme l’on dit vulgairement, dans tous ses états depuis quelques jours. Elle allait donner son premier bal. En peu de temps, grâce à la petite Othon du Tri-quet, elle avait formé une espèce de petite société dans le per-sonnel nombreux qui fréquentait la maison de l’inflammable Othon, et elle se mettait en quatre pour recevoir son monde.

Madame Antoine donnait des conseils pour tout et on l’écoutait aveuglément. M. de la Cerisaie, ce prototype de Rodin, suivant le dire de Quoniam, s’était impatronisé chez madame Baldy, et, de concert avec M. Duquesnay, il s’ingéniait à se rendre utile aux deux nouvelles initiées. Quand nous employons l’expression de concert, nous n’entendons pas du tout présenter MM. Duquesnay et de la Cerisaie comme des amis ! Non, cha-cun d’eux travaillait pour soi seul, et à certains regards veni-meux qu’ils s’adressaient souvent par derrière, il eût été facile de deviner qu’une haine profonde couvait dans le cœur de ces deux hommes. Nous instruirons bientôt le lecteur des motifs de cette antipathie réciproque, en leur esquissant l’entourage des

 

– 150 – dames Baldy, car elles avaient un entourage pour de bon. La beauté d’Antoinette avait fait merveille dans ce demi-monde où elle était apparue, comme une jolie petite étoile fraîche et nou-velle au milieu des soleils déteints et des astres un peu blafards de son firmament bigarré. Les hommes la contemplaient avec un profond étonnement. Antoinette avait conservé tout son na-turel et sa naïveté dans ce singulier milieu. Naturellement dis-tinguée, elle semblait aussi à son aise dans ses robes à la mode qu’elle l’était dans son modeste costume de tous les jours, rue Lamartine. Pleine de tact et de dignité, elle en imposait sans le savoir et, toujours à son insu, dominait toutes les autres femmes du haut de sa pudeur et de son ingénuité. En effet, Antoinette était persuadée que ce monde qui l’entourait était le vrai monde ; ignorante du mal, sans soupçon de la fausseté d’autrui, elle croyait à tout de bonne foi. Sa mère, de son côté, pensait être au sein de la meilleure société de Paris, et elles étaient ex-cusables toutes deux. Nous nous sommes assez étendus sur le demi-monde pour n’avoir plus envie d’y revenir, et d’après ce que nous en avons dit, le lecteur comprendra facilement que deux femmes de la condition de madame Baldy et d’Antoinette, malgré toute la méfiance de l’une et malgré la bonne éducation de l’autre, purent se laisser prendre à cette parodie pendant quelque temps. Les hommes d’esprit devinaient bien qu’il y avait là-dessous quelque chose d’anormal, et que ces bonnes âmes étaient fourvoyées ; mais l’esprit naturel des Parisiens, es-prit de persiflage et de mystification, les empêchait d’avertir ces dames de leur erreur. Ils aimaient mieux assister gaiement à ce colin-maillard de tous les jours que de crier casse-cou à mes-dames Baldy. D’ailleurs ils étaient curieux de savoir comment cela finirait, et les plus fins s’amusaient beaucoup en observant tous les manèges mis en jeu autour de la charmante Antoinette et de sa mère. Nous l’avons dit, on n’épouse guère dans le demi-monde ; mais Antoinette différait tellement des autres femmes, qu’elle ne devait pas manquer de prétendants, prétendants inté-ressés, bien entendu, car on la savait pourvue d’une grosse dot. Or donc, les observateurs, les philosophes de cette décadence en

 

– 151 – action, prenaient un vif intérêt aux comédies qui se jouaient de-vant eux ! à chaque chevalier nouveau qui entrait dans l’arène, les paris s’ouvraient dans le camp d’observation. Ils avaient dé-signé les aspirants aux écus de la petite sous le nom d’Araignées de la Forge, car la profession du père d’Antoinette n’était un mystère pour personne. Nous ferons ample connaissance avec les divers soupirants. Qu’il nous suffise de savoir maintenant que les parieurs de ce nouveau steeple-chase avaient donné des noms différents à chaque Araignée de la Forge : Ainsi de la Ce-risaie, un des plus fervents, avait reçu le nom de l’Araignée Pain d’Épice. – M. Duquesnay s’appelait l’Araignée de Bélisaire, etc. – Ces sobriquets permettaient aux membres de ce club gouail-leur de causer tout haut sans que personne comprît rien à ce qu’ils disaient. Aussi, lorsque l’un des associés en rencontrait un autre dans un salon du demi-monde, la conversation commen-çait-elle ordinairement sur ce ton :

– Araignée du soir fait prime depuis hier.

– Dix louis pour Araignée du matin !

Ou bien :

– Savez-vous la nouvelle ?

– Non, dites ?

– On prétend qu’Araignée de vigne s’est dérobé !

– Impossible, je l’ai entendu donner rendez-vous chez ma-dame Baldy à Araignée de cave !

Cette nouvelle dénomination eut un grand succès parmi les rieurs de la galerie. Personne ne fut épargné. Aussitôt qu’un homme se faisait remarquer auprès des dames Baldy, il était sur-le-champ classé dans les Araignées de la Forge… Un membre du cénacle ne fut pas à l’abri du surnom. Il eut un soir l’imprudence de danser trois fois avec Antoinette. Il n’en fallut pas davantage pour lui attirer le sobriquet fatal. Il eut beau sup-

 

– 152 – plier, invoquer ses droits de fondateur, tout fut inutile. Les Araignées de la Forge comptèrent ce soir-là une Araignée ta-rentule de plus !

Quant à la partie féminine de ce monde, elle était en géné-ral assez sympathique aux Baldy. Les femmes déchues étaient flattées de trouver dans ces deux fourvoyées une sorte de par-fum d’honnêteté. Othon du Triquet, surtout, raffolait d’Antoinette, dont la simplicité et la vertu la rajeunissaient. Elle prétendait que cette jeune fille lui rappelait ses premières an-nées. Elle aimait, disait-elle, respirer l’atmosphère de candeur qui entourait la fille du forgeron, et madame Baldy lui rappelait sa digne et sainte mère. Le fait est qu’Othon ne craignait point la rivalité d’Antoinette. Les faiblesses musicales n’étaient pas du domaine de la chaste enfant. Othon pouvait dormir en paix, les ténors et les basses ne lui seraient jamais disputés par la jeune fille. Et puis, si tombée que soit une femme, elle aime toujours à jouer la comédie de la vertu. Elle se faisait un masque de cir-constance pour les Baldy qui la prenaient tout bonnement pour une petite femme un peu excentrique, mais qui étaient à mille lieues de suspecter les mœurs de cette protectrice des arts libé-raux. Madame Baldy et sa fille étaient entrées en aveugles dans ce pays miroitant, où tout est pailleté et où les yeux des habitués seuls distinguent nettement les objets. D’un accord tacite, per-sonne ne cherchait à leur dessiller les yeux. Ces femmes en im-posaient à ce peuple bizarre du demi-monde, tout surpris de voir débarquer deux honnêtes femmes sur ses rivages. Le demi-monde est une île où les femmes n’abordent jamais qu’après un naufrage, et l’arrivée de madame Rosalie Baldy et d’Antoinette, dont la traversée avait toujours été tranquille, qui ne s’étaient déchirées à aucun récif, brisées ou entamées à aucun écueil, émerveillait presque la colonie. Il est donc facile de comprendre avec quelle courtoisie, quelles prévenances on reçut les voya-geuses ; c’était une bonne fortune que leur apparition sur ce lit-toral, où l’on ne rencontre ordinairement que des épaves.

 

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Le bal projeté et dont les préparatifs avaient failli faire perdre la tête à madame Baldy eut enfin lieu dans le nouvel ap-partement que nous connaissons. Tout se passa fort convena-blement. Madame Baldy fit à merveille les honneurs de sa mai-son, secondée par la gracieuse Antoinette, qui était resplendis-sante de beauté, ce soir-là. On joua peut-être un peu gros jeu, on dansa peut-être un peu trop… sentimentalement… On but peut-être un peu trop de punch, on dévora peut-être un peu trop gloutonnement le souper… mais enfin, l’on fut gai sans trop de tapage, railleur sans trop de méchanceté, et madame Baldy, ra-vie, transportée au troisième ciel ! Un journaliste, chroniqueur, un de nos amis, Georges Napoléon Sainte-Hélène, lui avait promis un compte rendu : car madame Baldy avait engagé le jeune homme de lettres qui, à son tour, avait présenté Roger et Gabriel. Gabriel nous le savons, était joli garçon, aussi plus d’un œil langoureux se porta-t-il sur lui. Le pauvre garçon avait le cœur encore tout triste de sa dernière visite à madame Houlot, et c’était sur les instances de ses amis qu’il s’était joint à eux. Quant à Roger, qui chanta fort gaiement après le souper une nouveauté de l’inépuisable Nadaud, il eut un grand succès au-près d’Othon du Triquet, qui le retint assez adroitement pour cavalier. Elle apprit du jeune homme qu’il se destinait au théâtre… et dès lors, elle trouva le moyen de s’isoler deux ou trois fois avec lui… Elle parla de son amour pour les arts, et finit par engager le jeune homme à lui rendre visite pour causer théâtre. Roger accepta sans remarquer l’étrangeté du procédé. Georges avait vu le manège et souriait. Il connaissait tout ce monde-là sur le bout de son doigt, et ne se méprit pas aux al-lures de la Du Triquet. Mais il ne prévint pas Roger. – Laissons aller les choses, disait-il, Roger est triste, cela le distraira, et lui-même, en pensant à la mélancolie de Roger, ne put s’empêcher de pousser un soupir. Les mousquetaires, comme les avait nommés Quoniam, avaient tous les trois le cœur endolori. Nous avons vu Gabriel refusé par madame Houlot. Roger, lui, ne re-cevait plus que rarement des nouvelles de l’ingénuité de Li-moges, et Georges désespérait de se faire aimer de Léonie, que

 

– 154 – nous avons vue débuter à la salle de la Tour-d’Auvergne. Mais grâce à l’heureux privilège de la jeunesse, tout en soupirant, en enrageant et en désespérant, le trio n’en sautait pas moins la valse à deux temps et ne perdait pas un coup de dent au souper et ils avaient raison. Les hommes n’ont réellement de véritable désespoir d’amour, que passé la quarantaine. Tout le monde a aimé, a été plus ou moins aimé ; tout le monde s’est brouillé, sé-paré, d’aucuns, même ont fait mieux. Mais que tous soient francs ! Avant l’âge fatal, et sous prétexte de peines de cœur, qui a retardé l’heure de son dîner, oublié de prendre son thé ou son café, refusé une loge pour entendre la Patti, ou repoussé sans les lire les lettres qu’on lui tendait sur un plateau ? Qui ne s’est pas, au contraire, empressé de chercher ailleurs le plaisir ou l’affection qui fuyait d’un côté ? – Nos mousquetaires avaient vingt ans, ils ne pouvaient parvenir à mourir d’amour, et nul d’entre eux n’eût refusé un rendez-vous à une jolie femme ! C’étaient des hommes, et par conséquent des créatures sou-mises à toutes les variations de l’humanité. – Beaucoup de femmes prétendent qu’il n’en est point ainsi du côté du beau sexe. Ce n’est pas à nous à plaider le pour ou le contre de leur al-légation. Le sexe faible est si souvent supérieur au sexe fort qu’il est bien capable d’aimer quelquefois pour tout de bon.

Pendant toute la soirée les Araignées de la Forge s’empressèrent à l’envi autour d’Antoinette, qui ne savait à qui répondre, et avait prié M. de la Cerisaie de tenir en ordre son carnet, fonction qui combla d’aise l’Araignée Pain-d’épice, et dont il mésusa en effaçant le nom d’Araignée de Bélisaire. L’infortuné Ducoudray sentit le trait perfide ; mais il dissimula bravement son dépit et alla s’asseoir sur les genoux d’une dame qui faisait tapisserie et qu’il avait prise pour un fauteuil jaune. – Oh ! pardon… pardon… – Non, monsieur, je ne suis pas enga-gée, lui fut-il répondu, et il fut entraîné dans le tourbillon d’une valse. Quant à Antoinette, elle était polie avec tout le monde, écoutait les galanteries de ses Araignées avec un sourire égal ; elle prenait toutes leurs fadaises pour des acquits de politesse et y répondait sans le moindre embarras, mais aussi sans la

 

– 155 – moindre émotion. Elle était à cent lieues de soupçonner qu’elle était le point de mire de toutes ces ambitions. Elle regardait bien en face et déconcertait, par son ignorance absolue, les plus entreprenants de ses adorateurs. Araignée Tarentule lui-même, qui, ayant eu le ridicule de s’attirer ce surnom, voulut essayer de retirer quelques bénéfices de la situation, se montra ce soir-là plus tendre, plus empressé, plus galant que de coutume. – An-toinette continua à être complaisamment attentive, et il se ha-sarda à lui presser assez fortement la main. – Le pied vous a glissé, lui répondit Antoinette, en lui serrant à son tour les doigts comme pour l’empêcher de tomber. Elle n’avait pas com-pris Tarentule, qui resta un peu sot de la méprise. Madame Bal-dy, assise auprès d’une tante de cinquante ans, observait le ma-nège des Araignées. Enchantée de voir Antoinette danser, sou-rire et s’amuser, elle se disait, à part elle :

– Dans trois mois, elle épousera un comte ou un baron…

On se sépara assez tard ; tandis que madame Antoine, qui avait rempli toute la nuit les fonctions d’intendant et de maître d’hôtel, déshabillait madame Baldy, qui lui avait fait préparer un lit dans sa chambre, la conversation tomba naturellement sur les prétendants au cœur d’Antoinette. Ici commença une sé-rie de désappointements pour madame Baldy. Madame An-toine, qui paraissait connaître tout le monde, lui dit un mal af-freux de toutes les Araignées de la Forge, à l’exception de M. de la Cerisaie, qui était un ange de conduite et de probité, qui avait ses entrées dans les premiers salons de Paris… qui, en outre… mais laissons madame Antoine dire ce qu’elle veut, et abuser à son aise la crédule madame Baldy. Nous vous dirons tout à l’heure ce qu’il faut penser des uns et des autres. – Votre fille est lancée, disait-elle à la forgeronne, qui n’entendait pas malice à ce mot échappé à l’habitude, elle ira loin, et M. de la Cerisaie peut lui ouvrir les portes du faubourg Saint-Germain ! Pendant que sa mère bâtit des châteaux en Espagne, Antoinette, qui a renvoyé sa femme de chambre, ouvre un petit tiroir de son

 

– 156 – secrétaire, en tire un joli agenda de maroquin, efface la journée qui vient de s’écouler et écrit :

 

« – Encore un jour de moins ! Ne verrai-je donc pas la fin de cette épreuve ? Chaque soir j’interroge mon cœur… chaque soir il me répond : Je l’aimerai toujours ! adieu, à demain ! »

 

Puis elle referme le tiroir, en cache la clé derrière la glace et s’endort calme et souriante.

Le père Baldy ronfle depuis longtemps rue de Lamartine… Il a refusé obstinément de paraître à la Grande-Maison, comme il la nomme, les jours de gala.

– Amusez-vous, trémoussez-vous… a-t-il fredonné à sa femme… mais laisse-moi dans mon coin… quand vous en aurez assez, vous me le direz ! Je vas faire mon cinq cents avec Fan-fan, et boire quelques chopes… j’aime mieux ça que vos verres de pommade à la glace, et votre punch à la romaine.

 

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