Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 14 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

XIV Madame Othon du Triquet.

XIV

 

 

Madame Othon du Triquet.

 

Nous vous l’avons peinte en quelques traits rapides ; mais cette petite personnalité mérite un peu plus. Vous savez qu’elle avait un nez à la Roxelane ; mais cela ne suffit pas à donner une idée complète de la nouvelle amie de madame Baldy. Nous avons dit aussi qu’elle avait probablement eu un vrai mari… Personne n’avait jamais vu cet heureux conjoint. S’il avait fait peu de bruit pendant sa vie, il en fit encore moins après sa mort. Tout était mystère dans la maison du Triquet. Pendant plusieurs années on avait rencontré madame Othon promenant par toute la France le cynique mari d’une adorable danseuse… mais on n’avait jamais pu savoir si ce cornac était un père, un amant ou un… comment dirai-je ?… ou un associé. Ce personnage avait ses coudées franches dans la maison… Il allait, sortait, rentrait, poussait un verrou, décrochait un tableau et ne se privait pas de mettre la main dans les plats… C’était un père in partibus ! La Othon du Triquet avait aussi sa mère avec elle ; bonne et hon-nête bourgeoise, aussi bourgeoise que sa fille, c’est tout dire ; mais d’un tempérament plus calme. Bien nourrie par Othon, elle était fort inoffensive et faisait souvent sa partie de piquet avec la femme de chambre. – Quoi de plus primitif !

Pour la pétulante du Triquet, elle avait une âme qui éprou-vait, à chaque instant, le besoin de s’épancher dans l’âme sœur

 

– 93 – d’une autre. Elle ne péchait réellement que par excès de sensibi-lité. Il n’est pas très commode d’expliquer cette nature compa-tissante. – Sachez seulement que jamais ses refus n’avaient cau-sé de suicides et qu’elle mettait en pratique l’axiome de Mari-vaux : il faut être trop bon pour l’être assez. Madame Othon du Triquet était donc assez bonne ! Elle avait ses pauvres et se con-duisait généreusement avec eux ! – Dans ses accès de charité, elle devinait le malheur et se plaisait à secourir les misères ti-mides ou récalcitrantes. Une fois même, par excès de zèle sans doute, elle entreprit de faire le bonheur d’un académicien qui ne manquait de rien.

– Vous n’êtes pas heureux, lui disait-elle.

– Madame, je vous assure que je suis parfaitement heu-reux.

– Pauvre garçon, vous vous abusez vous-même !

– Mais, madame !

– Oh ! ce n’est pas ainsi que je comprendrais le bonheur pour vous. Vous n’êtes pas heureux, dites-le !

– Mais encore une fois !

– Ah ! j’ai deviné juste… ah ! Ludovic… Ludovic… n’abusez pas de ma faiblesse… ! Et elle se laissa tomber évanouie dans les bras de l’académicien infortuné.

Cette femme était toute charité !

Madame Othon du Triquet jouait d’un instrument, – était-ce du piano ou de la guitare ? Je ne me le rappelle pas ; mais elle jouait d’un instrument, et avait même une espèce de talent qui lui permettait de se poser en Mécène. Elle adorait la musique et cette passion la conduisit à une autre : tout est enchaînement dans la vie. En partant de la guitare ou du piano, elle en arriva subitement aux ténors. Le ténor est généralement fatal aux or-ganisations pareilles à celles d’Othon du Triquet. Elle s’éprit

– 94 – d’amour pour un si bémol aigu qui débutait à l’Opéra-comique et présageait le plus bel avenir. Ce si bémol avait un nom ravis-sant que nous garderons bien d’imprimer, et il faisait les délices du public. À force de patience, de ruse, de câlineries, notre pe-tite Triquet finit par obtenir un duo ; mais le si bémol aigu n’aimait pas la musique de chambre, et, du reste, il ne se trou-vait pas au diapason de notre musicienne. Il vint pendant quelques jours et disparut tout à coup. – Larmes et désespoir ! Othon du Triquet demandait son si bémol à tous les coins de Paris. Elle fit des folies pour ramener le rossignol au bocage, mais le si aigu fut inflexible. Ariane désolée, elle courut un jour nu-tête et pieds nus, depuis le Palais-Royal jusqu’à la rue de Charenton. Tout fut inutile ! Le si bémol avait déserté pour tou-jours. Othon du Triquet se vengea en encourageant un jeune ut de poitrine qui sortait du Conservatoire. Il n’était pas riche et chantait, en attendant ses débuts, à la salle de la Tour-d’Auvergne. La dévouée Othon du Triquet comprit de suite qu’elle avait là une mission à remplir. Elle offrit la table et le lo-gement au jeune ut de poitrine qui ne put refuser ce témoignage de sympathie. Cela dura un mois. – Mais l’ut de poitrine, se montrant aussi ingrat que le si bémol aigu, loua deux chambres à part dans l’avenue Trudaine et s’en fut prendre ses repas à la brasserie des Martyrs. Pauvre Othon du Triquet ! Les ténors ne lui réussissaient pas ! Mais elle était si tenace ! – Mordue par la tarentule de la charité, elle décida qu’elle ferait le bonheur de l’ut de poitrine bon gré mal gré. Les extravagances pour le si bémol furent distancées cette fois. Elle se mit à la chasse du té-nor. – Sitôt que son cœur sonnait la vue, elle se précipitait à ses genoux. Elle l’attendait à sa porte la nuit ; mais le ténor, sitôt qu’il l’apercevait, sautait sur une impériale d’omnibus et, de plus, découchait sept fois par semaine. Elle était comme une folle, courant chez tous les amis de l’ut de poitrine, les sup-pliant, les obsédant : « Qu’il revienne à moi ! Ô vous, ses con-seillers, engagez-le à revenir… c’est son « intérêt ! Je meurs de chagrin… J’ai besoin de son ut de poitrine… J’en rêve toutes les nuits. »

 

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Le ténor répondait invariablement : « J’ai assez de ses larmes, de son logement et de ses dîners… J’aime mieux un morceau de pain et de fromage avec une grisette de vingt ans ! – Je ne veux plus de duos sous aucun prétexte. »

La pauvre du Triquet était repoussée sans appel. L’ut de poitrine se refusait à toute espèce d’accommodement.

– Un seul nocturne, disait-elle !

– Pas même une note d’agrément, répondait l’autre.

On ne sait pas ce que c’est que la charité et l’amour de la musique poussés à bout. On va voir à quels déplorables résultats Othon du Triquet en fut amenée pour se venger de l’ut de poi-trine. – Il allait enfin débuter dans un petit rôle, – toujours à l’Opéra-Comique ! – rôle charmant, en vérité, mais qui est plu-tôt un second, ténor qu’un premier. C’était dans l’Éclair… Il lui fallait de l’aplomb et du courage pour prouver qu’il avait…

Fait sa philosophie

À l’Université d’Oxford !

Or, la trop compatissante du Triquet se résolut à une petite lâcheté. Elle s’en alla frapper à la perte d’un journaliste en re-nom qui avait la spécialité de la Revue musicale dans un journal quotidien et lui offrit carrément 15,000 francs pour couler l’artiste. – Elle espérait ainsi ramener l’infidèle. Le journaliste dû mardi était un homme fort spirituel et l’un des plus honnêtes hommes du siècle (sans calembour). Il fit mettre poliment ma-dame du Triquet à la porte, assista à la représentation de l’Éclair et fut bienveillant pour le jeune ténor. – Il termina son feuilleton par l’histoire de la du Triquet. Seulement, pour ne pas trop compromettre la dame, il changea un peu l’orthographe de son nom et parla de madame Sautons du briquet en termes as-sez peu favorables : « Cette dame, ou plutôt cette « allumette in-flammable, est venue m’offrir 1 5,000 francs pour faire une in-famie… Rentrez dans votre briquet, madame, et souffrez en si-lence ! »

 

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La pauvrette en fit presque une maladie. Son médecin lui ordonna une diète absolue de ténors ! Elle suivit les conseils de la Faculté. Diminuant ses prétentions, elle a porté ses vues plus bas. Méprisant dorénavant la clef de sol, elle a fait successive-ment trois essais sur la clef d’ut, troisième ligne. – Les barytons ont résisté plus longtemps que les ténors ; mais ils ont fini par prendre leur volée tour à tour. En ce moment, on prétend qu’elle étudie la clef de fa. – Que les basses finissent enfin par comprendre cette âme délicate qui ne vit que par le sentiment, et qui souffre si cruellement de voir ses bienfaits méconnus !

Elle n’a pas perdu ses petites habitudes de vengeance. Ne pouvant faire éreinter à prix d’argent, dans les journaux, les in-fortunés qui refusent leur bonheur, elle paie une cabale et les fait impitoyablement siffler. Aussi, dès qu’on la voit dans la loge d’un petit théâtre, les acteurs s’attendent-ils à un événement.

« – La du Triquet ! La du Triquet ! »

Ces bruits courent de loge en loge.

« – Oh ! alors, je suis sûr de mon affaire ce soir, disent du Tremplin ou Alapose, suivant le moment !

« – Comment cela ?

« – Il y a trois jours que je n’ai pas chanté chez elle ! »

Nous n’avons écrit ces deux chapitres que pour donner une idée de ce monde baroque où madame Antoine avait introduit madame Baldy.

Ce monde ne déplaît pas au premier abord, on s’y tient convenablement, on y mange bien et l’on y joue peu. Dans le demi-monde, qu’il ne faut pas confondre avec le personnel des bals dirigés par des Polonais de Strasbourg, on n’y triche pas, on ne met point au chandelier et l’on ne craint pas la police. Certes, l’argent, comme partout, y est le bien venu. Mais le véritable dieu… le véritable roi de ce monde interlope, c’est l’amour. Non

 

– 97 – pas l’amour conventionnel qui salue M. le maire avant de se coucher, ni même tout à fait l’amour mercantile qui se négocie chez le changeur, mais l’amour du hasard… le caprice. – Les liaisons y sont passagères, un peu voilées par des demi-convenances, et sont rompues en peu de temps par la légèreté : on s’aime, on ne s’aime plus… tout est dit ! Point de colère ! Othon du Triquet est une exception. Elle se venge des indiffé-rents… Mais comme elle se venge très souvent, nous croyons qu’elle gagne plus qu’elle ne perd à ses déceptions.

Seulement, dans ce monde-là, on se marie rarement.

Ah ! madame Baldy ! qu’êtes-vous venue faire dans cette galère ?

 

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