Les Débuts De La Forgeronne
XX Gabriel se déclare.
XX
Gabriel se déclare.
Mesdames Houlot étaient rentrées désespérées de leur vi-site inutile chez Baratte. L’argent ne manquait pas encore à la maison. Car les deux pauvres femmes étaient plus qu’économes ; mais chaque jour faisait une brèche à leur mo-deste épargne. L’hiver allait venir et, avec lui, le cortège des dé-penses qu’il amène. Le chauffage, l’éclairage pour la veillée, tout ce qui est menue augmentation pour les gens aisés, est misère pour les pauvres. Vivre avec trente sous par jour, à deux : tel était le problème qu’elles pouvaient résoudre l’été ; l’hiver, cela devenait impossible. Elles n’avaient rien à attendre que d’elles-mêmes sur la terre ; elles s’étaient adressées à d’autres bureaux et partout les réponses avaient été négatives.
– Attendez un peu, leur avait-on répondu. Attendre ! mot banal qu’on jette aux malheureux, comme si les malheureux avaient le moyen d’attendre ! Elles redoublaient donc de cou-rage au travail et réduisaient le plus possible leur ordinaire déjà si restreint. Les visites de Gabriel jetaient de temps en temps un peu de gaîté dans la triste demeure. Le pauvre garçon s’efforçait de les distraire ; il devinait bien que la misère avait étendu ses ailes de chauve-souris sur elles, il en souffrait et n’osait laisser deviner ses sentiments. Cependant cela ne pouvait durer ainsi. Il fallait prendre un parti. Son amour, un peu imaginaire
– 139 – d’abord, était devenu profond et il brûlait du désir de risquer un aveu. Mademoiselle Houlot était très affectueuse pour lui, sa mère semblait l’aimer beaucoup. Quand il paraissait, il devinait bien qu’il était attendu, désiré peut-être, et malgré tout cela, il n’osait pas ! Lui, si décidé dans toutes ses entreprises, il restait tout interdit, à la seule pensée de faire une démarche officielle. Il n’avait confié son amour à personne, pas même à Roger, pas même à Georges qui était devenu son ami intime. Son père lui avait déjà écrit deux fois. Il avait en poche tous les papiers né-cessaires, ses parents l’attendaient avec sa femme ! Sa femme, mademoiselle Houlot ! quels doux rêves aux nuits de l’amoureux. Le soir, il faisait mille projets, il commençait des lettres, les déchirait le matin et reprenait toute sa timidité au réveil. Pauvres amants transis, vous serez toujours les mêmes !
Une après-midi pourtant, quatre jours après le crime de Moïse, il prit son parti. Gabriel était homme de parole : il s’était engagé avec lui-même, il fallait tenir. À deux heures donc, il se présenta chez les dames Houlot, et fut accueilli comme de cou-tume ; mais, pour la première fois de sa vie, il laissa tomber la conversation qu’il savait si bien ranimer ordinairement.
– Qu’avez-vous donc, Gabriel ? demanda madame Houlot, qui avait pris l’habitude de l’appeler ainsi.
– Oui, qu’avez-vous, monsieur Gabriel ? répéta la jeune fille… vous êtes préoccupé, distrait.
– En effet, mesdames, j’ai reçu une lettre de mon père, ce matin.
– Ah ! mon Dieu ! est-ce qu’il y a quelqu’un de malade dans votre famille ?
– Non, non, ce n’est pas cela.
– Mais quoi donc alors ? Si ce n’est pas un secret, dites-nous vos chagrins… nous les partagerons.
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– Je ne souffre pas ; seulement, je me trouve dans une si-tuation embarrassante. Mon père veut que je me marie…
Et il s’arrêta pour juger de l’effet de ses paroles. Cette ruse, vieille comme le monde, lui réussit en partie ; car mademoiselle Houlot pâlit subitement et se baissa pour chercher ses ciseaux qui n’étaient pas tombés. Madame Houlot, elle, ne se doutait de rien.
– Je ne vois guère de quoi vous désoler. Vous êtes d’âge à songer au mariage, et vous trouverez, je n’en doute pas, quelque riche héritière de Limoges qui ne demandera pas mieux que d’unir son sort au vôtre.
– En effet, murmura mademoiselle Houlot qui essayait de se remettre de son émotion, c’est tout naturel… Et certaine-ment, il n’y a pas de quoi…
Mais son écheveau de laine s’était tout à coup tellement embrouillé qu’elle n’acheva pas… Elle était toute à sa tapisserie.
– Si… si… il y a de quoi !
– Ah ! dit la mère, je comprends. Nous avons une passion au cœur… une petite grisette… bath ! Tous les jeunes gens ont commencé par là.
– Je n’aime pas les grisettes, dit Gabriel d’un ton fier.
– Alors, pourquoi ne voulez-vous pas vous marier ?
– Je n’ai pas dit que je ne voulais pas me marier… au con-traire… je veux me marier… mais…
L’écheveau promettait de devenir un véritable nœud gor-dien.
– Quel singulier enfant vous faites, Gabriel ! On veut vous marier, vous ne demandez pas mieux, et vous êtes triste.
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– Le fait est, balbutia mademoiselle Houlot. Le fait est, oh ! le vilain écheveau… !
– Ah ! mon pauvre ami, je devine ! Celle que vous aimez ne convient pas à vos parents. Je vous plains.
Mademoiselle Houlot jeta à Gabriel un regard si rapide que l’amour seul eût pu le saisir au passage.
– Au contraire, elle leur convient parfaitement… J’ai le consentement dans ma poche… Celle que j’aime a toutes les qualités… elle est belle, bonne, vertueuse.
La jeune fille était toute tremblante.
– Est-ce qu’elle ne vous aime pas ? continua la mère de ce ton calme des gens revenus des folies du jeune âge, lequel ton a le privilège d’agacer les amoureux au suprême degré.
Gabriel, lui, continua à louvoyer, mais sans oser regarder du côté de mademoiselle Houlot.
– Je n’en sais rien, dit-il assez lamentablement.
Madame Houlot ne put réprimer un éclat de rire. Sa fille était si attentive à son ouvrage qu’elle ne s’apercevait pas qu’elle venait de produire une rose d’un bleu de ciel magnifique.
– Que vous êtes simple, reprit madame Houlot, demandez-le-lui.
– C’est facile à dire… mais je n’ose pas.
– Oh ! un grand et beau garçon comme vous. Elle est donc bien terrible.
– Non, madame… mais j’ai peur d’être refusé… elle a sa mère.
Tout le rose qui manquait à la fleur brodée envahit les joues de mademoiselle Houlot.
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– Si elle a sa mère, c’est bien plus facile. Demandez-la à sa mère. Elle consultera sa fille et vous saurez à quoi vous en tenir.
– Vous croyez ?
– Dame, je ne vois pas d’autre moyen !
– Eh bien, madame Houlot, je vous en supplie, demandez à mademoiselle votre fille si elle veut de moi pour son mari !
Et prenant dans ses mains celles de la vieille femme, il se laissa glisser à genoux.
La jeune fille ajouta une feuille orange à sa rose bleue. Quant à madame Houlot, elle regardait Gabriel avec des yeux où se peignait la plus vive stupéfaction. Elle allait répondre ; mais Gabriel était lancé, il ne lui laissa pas la parole. Elle cherchait en vain à placer un mot, Gabriel ne tarissait pas et lui épargnait la peine de chercher des expressions. Il leur exposa combien elles se plairaient à la campagne : Madame Houlot serait l’amie de sa mère, Mathilde la reine de la maison, et mille choses plus sub-tiles les unes que les autres. Il termina en montrant le consen-tement de son père et en disant :
– Croyez-moi, mademoiselle, pour le bonheur de votre mère, pour le mien, cédez à mon ardente prière. Épousez-moi et vous ne vous en repentirez pas plus tard.
Ces derniers mots, qui étaient passés en proverbe à Li-moges quand il s’agissait de Gabriel, firent sourire mademoi-selle Houlot.
– Madame, votre fille a souri… Donc, elle consent.
– Mais, monsieur.
– Allons, Gabriel… mon ami… soyez raisonnable ! Relevez-vous… asseyez-vous et taisez-vous… si vous pouvez. Je suis en-core toute troublée de votre demande et j’ai besoin de me re-cueillir.
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Ici, madame Houlot surprit un regard des deux jeunes gens. Ceux-là n’avaient pas besoin de réfléchir.
– Vous êtes deux enfants ! Vous vous aimez, ou du moins vous êtes bien près de vous aimer ! Mais je suis la raison, moi, et je ne crois pas ce mariage possible.
Madame Houlot parlait sérieusement. Gabriel resta muet et douloureusement surpris. La jeune fille baissa la tête et, comme la triste Pénélope, se mit à défaire sa feuille orange et sa rose bleue.
– Non ! vous êtes riche, Gabriel, et nous sommes pauvres. Vos parents ont cédé à vos prières. Vous êtes éloquent et même un peu rusé… Je viens de le voir ; mais les grands parents, et je suis du nombre, ne sauraient vous approuver… Ma fille était née pour faire un bon mariage, et moi, pour lui fournir une bonne dot. La destinée ne l’a pas voulu. Je vais vous parler le langage de la raison. Je n’accepterais pas, quant à moi, une place dans une famille où je n’apporterais qu’une charge, sans aucun dé-dommagement. Que ma fille me vienne en aide dans ma vieil-lesse, c’est tout simple : c’est son droit et son devoir ! Quant à elle-même, elle ne saurait accepter vos offres… elle a trop d’orgueil pour s’introduire, presque clandestinement…
– Oh ! madame !
– Passez-moi l’expression… elle est certainement trop rude, mais elle fait comprendre ce que je veux vous dire. Elle ne voudrait pas entrer, dis-je, dans une famille où, elle non plus, n’apporterait pas sa part de bien-être. Il faut, pour qu’un ma-riage soit digne et convenable, que les chances soient égales des deux côtés. Il y a un vieux proverbe banal, une espèce de sen-tence de paysan qui est pourtant bien vraie : Dans un ménage, si l’un fournit le déjeuner, il faut que l’autre fournisse le dîner !
– Dans un mariage d’amour les intérêts disparaissent.
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– Oui ! tant qu’on est amoureux ! Mais qui peut répondre de l’avenir ?
– Madame, écoutez-moi à votre tour.
Gabriel en eût dit bien long sans doute ; mais un coup de sonnette interrompit son discours. Mademoiselle Houlot, dis-simulant son trouble du mieux qu’elle put, alla ouvrir. Un homme jeune et distingué s’inclina devant elle.
– Madame Houlot ?
– C’est moi, monsieur, répondit la mère ; à qui ai-je l’honneur… ?
– Je suis, madame, le représentant de la maison Anderson, j’ai appris que mademoiselle Mathilde Houlot désirait une place d’institutrice, et je crois pouvoir vous offrir une position digne du talent de mademoiselle… mais je suis peut-être indiscret…
– Du tout, reprit madame Houlot… nous sommes à vous. Adieu, Gabriel, ajouta-t-elle en tendant la main au jeune homme. Revenez nous voir quelquefois…
Ce dernier mot atteignit le cœur du pauvre garçon. Il salua gauchement, sans oser regarder mademoiselle Houlot ; il avait envie de pleurer… et il sortit.
– C’est une vieille folle, c’est une vieille folle, murmurait-il tout en essayant de dissimuler une larme qu’il sentait prête à jaillir ! Sa fille m’aime… c’est évident ! elle m’aime ! ah ! je n’ai pas de chance ! Venez nous voir quelquefois ! Quelquefois, ça veut dire : mon garçon, ne reviens plus !
Tout en ruminant ainsi, il avait franchi la porte cochère et se trouva nez à nez avec Napoléon Sainte-Hélène, qui lui prit la main et lui cria d’un air joyeux :
– Victoire, mon ami ! J’ai un drame reçu à l’Odéon, quel beau titre, mon ami : La Reine de Saba !
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– C’est une vieille folle ; répondit Gabriel qui s’éloigna sans l’avoir seulement reconnu !
– La Reine de Saba une vieille folle ! Je lui enverrai mes témoins !
Et le jeune auteur dramatique rentra furieux.
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