Les Débuts De La Forgeronne
IV Les deux condisciples.
IV
Les deux condisciples.
Rien n’était changé à Limoges. – Le départ de mademoi-selle Houlot avait bien quelque peu surpris les habitués de la maison Daguet, mais les Daguet s’étaient renfermés dans un si-lence absolu, laissant le public tirer toutes les conclusions qu’il voudrait de cette fuite inopinée. Quand on l’interrogeait à ce su-jet, madame Daguet poussait un profond soupir, levait les yeux au ciel et se contentait de dire :
– Je suis un puits… Je suis une tombe !
Jules en avait été quitte pour une neuvaine, de compte à demi avec sa mère. Celle-ci en était arrivée à croire à la parfaite innocence de son fils : c’était Satan qui avait tout mené, et ma-demoiselle Houlot était peut-être, dans l’esprit de la bigote, un peu plus coupable que Jules. Mademoiselle Houlot devait avoir ensorcelé son petit saint ! Voilà comme les mères écrivent l’histoire.
Mademoiselle Duchêne avait repris tout son empire et elle s’apercevait que Jules la regardait avec plus d’attention. Le jeune Daguet était devenu presque galant.
Claire pleurait l’absence de sa bonne amie, et accusait tout bas son grand méchant frère d’être la cause de sa disparition.
– 21 –
La chaste enfant n’avait rien compris à la scène nocturne que nous avons esquissée dans le volume précédent ; mais elle sen-tait que son frère devait avoir fait quelque chose de mal qu’elle ne s’expliquait pas. Elle devinait instinctivement que Jules avait été pour beaucoup dans le départ de mademoiselle Houlot.
Gabriel continuait à sermonner Roger, qui songeait tou-jours à se faire comédien. La troupe Josset était partie et, avec elle, la jeune ingénuité. Mais les deux amoureux s’écrivaient toutes les semaines et se promettaient une fidélité à toute épreuve. Enfin Roger se résolut à mettre à exécution le grand projet qu’il méditait depuis longtemps. Il avait économisé sou par sou, – car son père le tenait serré, – une centaine de francs. C’était bien peu, mais Gabriel se trouvait là ! En un mois ce der-nier fut à même de prêter cinq cents francs à Roger. – Ce n’était pas grand-chose pour ce que voulait faire Roger : c’était beau-coup pour un garçon qui manquait d’argent d’un bout de l’année à l’autre.
Roger avait résolu de tenter la fortune à Paris. Son ami et son condisciple, Napoléon Sainte-Hélène, lui offrait la moitié de son lit ! Tout en le blâmant vertement, Gabriel ne se mit pas moins en quatre pour lui faciliter les moyens d’accomplir son ignoble boulette ! – C’était le mot choisi par Gabriel.
– Va… va où le diable t’emporte ! – Comédien, cabotin, homme de sac et de corde ! – Ne compte jamais sur moi eu quoi que ce soit… – Misérable ! Tu vas t’avilir pour un gain douteux, et faire le saltimbanque devant un tas d’imbéciles ! Quand même tu aurais un grand talent, est-ce qu’ils comprendront ja-mais rien de ce que tu voudras leur faire admirer ou sentir ? En-fant ! Tu te crois artiste et tu n’es qu’une bête !
– Oh ! murmura Roger, en froissant dans sa poche le billet de 500 francs que lui avait remis Gabriel !
– Oh ! oh !… Vois-tu l’entraînement ? Tu n’es même plus Français… Tu as des exclamations de clown !
– 22 –
– Ah çà ! à la fin, tu m’ennuies, toi ! Et tes discussions à n’en plus finir me lassent.
– Elles sont finies, monsieur !
– Comment l’entendez-vous ?
– Tu es pire qu’un saltimbanque… tu es…
– Monsieur !… de telles paroles…
– Tu pars à cinq heures… Il en est trois… Viens prendre une chope !
– Oui… mais sois poli… ou sans cela…
– Quoi ?
– Je te flanque au nez tes cinq cents francs et je ne pars pas.
– Tu continues à être stupide ! – Garçon !… Une bouteille de bière et une de limonade gazeuse ! – Tu sais que je t’aime de tout mon cœur… et tu me dis des choses qui nécessiteraient presque un duel entre gens qui se connaîtraient moins que nous.
– C’est que tu t’y prends mal pour m’admonester.
– Mais, triple crétin que tu es ! je ne puis te donner une plus grande preuve de l’intérêt que je te porte, qu’en te disant ce que je te dis. – Quel âne Dieu m’a-t-il mis sous la patte ! – Mais, rebut de la société, si je n’avais pas pour toi une profonde ami-tié, est-ce que je m’occuperais de toi ? – Car tu abjures ta dignité d’homme, tu deviens un misérable bouche-trou… tu es destiné à faire la jubilation des peuples à raison de huit sous par tête !
– Enfin ! où veux-tu en venir ? Tu me prêtes une somme d’argent que je ne te rendrai probablement jamais… Cet argent doit m’aider à embrasser la carrière qui m’attire… et, au mo-
– 23 – ment du départ, tu viens mettre les derniers bâtons de ta raille-rie dans les premières roues du char de mon avenir !
– Ô Prud’homme, pends-toi ! Tu fais des phrases, donc tu n’es pas convaincu. Nous avons quelque temps encore devant nous… Laisse-moi te faire un peu de morale.
– Va, mon ami ! Je sais trop ce que je te dois…
– Tiens, Roger… voilà un de ces mots qui sentent le cabotin d’une lieue !
– Que veux-tu dire ?
– Ce que je pense et rien de plus. Tu t’achemines, les yeux fermés, vers une carrière que tu ne connais pas… je ne te donne pas de conseils, – suis ta volonté ! Le vieux Gabriel, car j’ai deux ans de plus que toi, et je ne l’oublierai jamais, – le vieux Gabriel sera toujours prêt à t’ouvrir sa bourse et son cœur. Mais tu t’engages dans une voie funeste. Sais-tu bien ce que c’est que le théâtre ?
– Mieux que toi, pauvre ami ! J’ai joué la comédie, et sur un théâtre payant encore !
– Le prix déposé à la porte ne fait rien à l’affaire. Le comé-dien, – l’artiste ! comme vous l’appelez assez mal à propos, je crois… car, tu as pu voir ici même, dans notre chère ville de Li-moges, qu’il n’y a pas un seul décrotteur sur la sellette duquel ne soit écrit ce mot : artiste ! artiste n° 12… artiste n° 20… etc. Les numéros changent ; le qualificatif ne change jamais… ni les dé-crotteurs non plus !
– Le comédien dépend complètement de son public. Il faut qu’à telle heure il soit prêt à rire ou à pleurer. – Est-il toujours préparé à ce genre d’exercice ? non ! Il faut donc qu’il se mente à lui-même ; qu’il invente quelque charge, s’il joue des rôles gro-tesques… quelques gestes solennels, s’il donne dans le sérieux. – Mais tout cela, c’est du métier, de la convention, de l’habitude :
– 24 – ce n’est pas de l’art ! Le musicien, lui – Écoute-moi et ne ronge pas le verre de cette chope qui ne t’a rien fait… Le musicien a le temps de préparer ses effets. Il peut travailler chez lui… tout seul ! Il peut rendre avec talent la pensée d’un grand maître, lorsqu’il s’est donné le temps de le comprendre. Le peintre a, de même, la faculté de copier à loisir, de créer s’il le veut… MAIS, en y mettant un temps illimité… des œuvres pittoresques et charmantes. – Le poète ne livre ses rimes que lorsqu’il les croit sans défaut ! Mais le comédien ! – le comédien qui, comme toi, va probablement chercher le pain de chaque jour dans des troupes d’arrondissement, – le comédien qui sera obligé d’apprendre un rôle de huit cents lignes pour le dimanche et un autre de même taille pour le jeudi… le comédien qui, le cerveau en ébullition, entrera en scène sans être certain ni de sa mé-moire, ni de ses effets, ce comédien-là peut-il appeler cette gymnastique de l’art ou lui donner un nom approchant ? Non, mille fois non ! je ne connais pas beaucoup vos ficelles de théâtres, je n’aime pas la comédie et n’y vais que par hasard, mais ces messieurs du théâtre m’inspirent personnellement peu de sympathie…
– Et pourquoi ?
– Je ne saurais trop te le dire… Certes, je ne prétends pas accuser ces pauvres gens et en faire des forbans ou des cor-saires, mais généralement ils sont habitués depuis l’enfance à courir d’un pays à l’autre… Ils n’ont ni foyer certain, ni domicile stable… et par conséquent ils apportent une telle légèreté dans leurs relations qu’ils surprennent les provinciaux et les indispo-sent contre eux dès le premier abord.
– Mais, une fois à Paris… je prétends bien ne le quitter ja-mais. Tu attaques les comédiens… laisse-moi les défendre un peu.
– Va, pauvre ami… Tu me toucheras peut-être ; mais tu ne me convaincras pas.
– 25 –
– Voyons, Gabriel, soyons sérieux… je laisse tes décrotteurs de côté et j’emploierai quand même le mot artiste qui est le seul qui puisse rendre ma pensée. Tu le prends toi, dans le sens li-mousin : artiste ou ouvrier, c’est tout un ! Mais pour moi, il y a une grande différence entre l’ouvrier et l’artiste. Certes tu n’as pas la prétention de me soutenir que Raphaël, Rubens, Michel-Ange, Murillo, Holbein, Phidias et Praxitèle étaient des ou-vriers ; non, mon ami ; ces grands peintres, ces grands sculp-teurs étaient des hommes d’imagination : – Vois les poètes ! Homère, Dante, Horace, Virgile, Catulle, Hugo, Lamartine, Musset, Ponsard et Béranger ; – les auteurs, Eschyle, Plaute, Térence, Shakespeare, Corneille, Molière, Schiller, Gœthe, Al-fieri Goldoni, Calderon, Cervantès, Lesage ; – les moralistes, les savants… sont-ce des ouvriers ? Non ! ce sont des artistes… rien que des artistes !
– Je t’accorde cela pour la peinture, la sculpture, la mu-sique, l’architecture, la science, la poésie… enfin pour tout ce qui révèle un génie d’invention. Mais, vous autres comédiens, – vous n’inventez rien… vous êtes des machines, des interprètes… obligés de rendre avec plus ou moins de justesse les sentiments et les idées des autres !… Rien n’est à vous dans cette partie de l’art. Vous êtes le pinceau, le marbre, la toile, le piano, le trom-bone… en un mot l’instrument, et non le créateur… vous êtes des ouvriers, – rien de plus !
– Je t’attendais là… et je vais te répondre, si tu as encore cinq minutes de patience à me donner.
– Je te donnerai toutes les minutes que tu voudras ; mais il faut faire revenir de la bière. Les deux amis ayant de nouveau rempli leurs chopes de ce mélange de bière et de limonade con-sacré à Limoges… s’étendirent sur les divans, allumèrent de nouvelles pipes, et Roger commença ainsi :
– 26 –