Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 11 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

XI Où le cœur reparaît un peu.

XI

 

 

Où le cœur reparaît un peu.

 

Les époux Baldy quittèrent le docteur Courtois après l’avoir remercié de sa consultation, et, tout en gagnant le Luxembourg, ils discutèrent sur la façon dont ils suivraient l’ordonnance. – Moi, disait Baldy, je ne demande pas mieux que de faire tout ce qu’il faudra pour le bonheur d’Antoinette, mais nous ne con-naissons que de petits bourgeois comme nous. – Trouver un époux riche, courir les bals – c’est bientôt dit… mais nous sommes dans une position si modeste.

– Ne te préoccupe pas de cela, Baldy, laisse-moi seulement maîtresse de la direction à donner à Antoinette, et je te réponds que nous aurons bien vite acquis ce qui nous a manqué jusqu’ici pour fréquenter le grand monde ! – Bah ! dit Baldy. – Qu’est-ce que le grand monde peut jamais avoir de commun avec nous ? Ici madame Baldy entra dans une suite de considérations trop longues pour trouver place ici. Son plan était simple et peut se résumer en quelques mots. Depuis longtemps elle avait l’intention de produire Antoinette, et patiente ou entêtée si vous voulez, elle avait résolu le problème de se créer quelques rela-tions dans un certain monde. Elle avait pris par la sacristie pour entrer dans le salon. Membre de toutes les confréries, elle était certaine de se faire inviter dans quelques maisons riches. En France, comme dans bien d’autres contrées, la coterie religieuse

 

– 73 – mène à tout…, et madame Baldy était entrée jusqu’au cou dans toutes les associations pieuses dont elle avait eu connaissance. – Son mari qui n’avait jamais douté de son intelligence comprit et fit semblant de comprendre tout ce que celle-ci lui raconta sur l’influence qu’elle exerçait dans les réunions secrètes des affi-liées de première classe. Il lui donna plein pouvoir, et cinq heures sonnaient au palais du Sénat, quand ils rejoignirent An-toinette et Fanfan, qui de guerre lasse, s’étaient assis sur un banc.

– J’ai faim, moi, dit le forgeron.

– Moi aussi.

– Moi de même.

– La rue Lamartine est loin, si nous dînions au restaurant ?

– Va pour le restaurant… Et à ce propos, j’ai une idée… Puisque nous voici en train de battre le rappel de nos vieilles connaissances… Si nous allions finir notre soirée chez l’ancien boulanger de la rue de l’Ouest.

– M. Duriveau ? demanda Antoinette.

– Précisément.

– Va pour M. Duriveau ! mais où dîner ? Il fait beau, si nous pouvions trouver un petit endroit tranquille.

– Oh ! maman, si nous allions dîner dans un bosquet.

– Je n’y vois pas d’inconvénient.

– Si vous êtes d’accord, je connais un joli petit, je pourrais même dire grand endroit, où j’ai souvent été avec des amis.

– Y a-t-il un jardin ? – Il y a tout ce qu’il faut… C’est chez le fameux Tonnelier. On y mange bien et vous ne serez qu’à deux pas de Duriveau.

 

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– Allons chez Tonnelier.

L’on se mit en route. La voiture avait été renvoyée de l’Observatoire à l’avenue du Maine, c’est une promenade.

L’ancienne barrière Montparnasse n’est guère connue des habitants de la rive droite, et cependant elle a un cachet particu-lier. Au Parnasse un peu éloigné tous les arts se donnent ren-dez-vous les hommes de lettres et les acteurs en herbe, les sculpteurs et les peintres des écoles, les membres du caveau se réunissent souvent dans des restaurants ad hoc. Avant le recu-lement des barrières, la modicité du prix y était proverbiale, et la jeunesse qui a rarement le gousset bien garni y prenait joyeu-sement ses ébats. Murger a parlé de la mère Cadet, Béranger n’a pas dédaigné de s’asseoir sous les berceaux de Saguet, et chacun à son tour à un peu parlé de Tonnelier. Les bals des mille co-lonnes, du Prado d’été, de la belle Polonaise, de Desnoyers, des Deux-Edmond, sont encore célèbres. Il y a bien là, comme dans tous les faubourgs, des gens hideux, de ces ignobles couples qui tiennent du bandit et du chiffonnier. Ivres dès le matin, ils s’attablent devant le veau et la salade, les deux plats de tradition dans les cabarets de bas étage. Mais la véritable population est calme et bourgeoise. Tous les petits rentiers, qui sont la plupart des employés mis à la retraite, et tous les commerçants aisés de la chaussée du Maine, du grand et du petit Montrouge, de Plai-sance et de Vanves, abondent le dimanche dans ces établisse-ments publics. Les mères conduisent sans scrupule leurs filles chez Constant, le propriétaire des Mille-Colonnes, et là les fa-milles dansent entr’elles. Rien de plus gai pour ces paisibles ha-bitants de l’ancienne banlieue, rien même de plus convenable que ces réunions hebdomadaires. Les grands-parents causent et rient autour des tables couvertes des saladiers remplis de vin sucré, boisson traditionnelle chère à tous les habitués des bals publics… et les enfants dansent, à raison de trois sous par cava-lier. Quelquefois une maman obèse, sollicitée par un voisin ga-lant, consent à danser un quadrille… Son mari invite une autre dame de la réunion, et les voilà tout quatre lancés sur le parquet

 

– 75 – soigneusement arrosé. Ils dansent à la mode de l’an XV, mais ils n’en sont pas moins enchantés. Ils rient comme des fous, em-brouillent les figures, essaient des pas inconnus à tous les Ves-tris et à tous les Berthier de la terre, et personne ne se moque d’eux. C’est une habitude contractée chez Constant. On y danse depuis douze ans, jusqu’à quatre-vingt. C’est une franche joie que celle qui règne dans ces bals… C’est un peu peuple sans doute, mais Beaumarchais, par la bouche de Figaro, prétend que l’ivresse du peuple est la meilleure. Nous le croyons sur parole.

Les Baldy, toujours accompagnés de Fanfan, firent leur en-trée chez Tonnelier.

Ils trouvèrent, sous un bosquet de houblon et de vigne vierge, une table recouverte d’un linge éblouissant de blancheur. On commença par boire une rasade d’un petit vin frais et nou-veau dont le piquant n’avait rien de désagréable. Madame Baldy courut à la cuisine. – Dans ces sortes d’endroits, il faut de toute nécessité commander soi-même ce que l’on désire. Les garçons sont tellement ahuris qu’il leur est impossible de se rappeler toutes les demandes qui se succèdent sans interruption, comme sans ordre. – ils se contentent donc de vous apporter du vin à tout propos, et de répondre : voilà ! voilà ! à toutes les autres réclamations.

Au bout d’une demi-heure, madame Baldy reparut escortée d’une bonne et d’un garçon. L’une portait un énorme bol de pu-rée aux croutons, potage chéri des Parisiens, l’autre un superbe poulet et une salade de homard, une omelette au rhum devait avec des fruits de la saison servir de dessert. Le dîner fut gai. Fanfan était rayonnant de joie, et, contre son habitude, il mit peu d’eau dans son vin et parla naturellement plus que de cou-tume.

– Ah ! dit-il, voilà un fameux traiteur que Tonnelier… J’y venais bien souvent autrefois avec l’ami Pierre.

 

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Fanfan avait lancé le mot avec intention ; mais, contre son attente, madame Baldy ne sourcilla pas et continua à tourner sa salade avec tranquillité. Baldy dévorait un pilon. Seule, Antoi-nette, leva ses beaux yeux sur lui.

 

– Oui, continua Fanfan, nous venions quelquefois déjeuner le dimanche ici, et voyez ce que c’est que le hasard… Pierre et moi, nous choisissions toujours ce bosquet. Il s’asseyait d’ordinaire où vous êtes assise, mademoiselle Antoinette, et, sous la nappe, vous trouveriez peut-être bien quelque signe qui vous prouverait qu’on s’occupait de vous par là le dimanche ma-tin.

 

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Antoinette leva la nappe et elle rougit de plaisir en voyant, profondément gravées dans le bois de la table, deux lettres en-trelacées, – un A. et un P. Elle remercia Fanfan d’un doux re-gard, et le berceau sembla prendre un nouveau charme à ses yeux.

Quand la première faim fut apaisée, dans un de ces mo-ments où l’on donne un entr’acte à l’appétit, entr’actes que bien des gens coupent en deux par un intermède, ce que les Nor-mands appellent faire un trou, – dans le ripose donc, madame Baldy promena les yeux sur son entourage.

– Écoutez-moi ; j’ai à vous parler d’affaires sérieuses qui intéressent Antoinette, et sur lesquelles je veux avoir votre avis.

Les fourchettes furent de nouveau posées sur la table ; An-toinette sentait son cœur se serrer ; Fanfan tremblait pour l’ami Pierre, car il sentait bien qu’il allait être question de lui ; quand au père Baldy, il versa du vin à la ronde.

– Ma chère Antoinette, dit alors madame Baldy, dont la fi-gure avait une expression de douceur qui n’était pas jouée cette fois, – aimes-tu tes parents ?

– Peux-tu en douter, maman ? je vous aime de tout mon cœur… Est-ce que je ne vous le prouve pas tous les jours ?

– Si, mon enfant… Mais voici le moment de nous donner une preuve de ton affection pour nous… Je sais que tu penses beaucoup à Pierre, et il est probable qu’il pense encore plus à toi, – je sais aussi que Fanfan et Quoniam font tout ce qu’ils peuvent pour t’entretenir dans des idées qui ne me plaisent pas beaucoup, je te l’avoue…

Antoinette avait envie de pleurer ; Fanfan, qui craignait madame Baldy bien plus que le feu, murmura un tiens ferme ! entre ses dents, et le père avala de travers une gorgée de pi-quette.

 

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– Ne pleure pas, ma chère enfant ; je ne dis pas cela pour te faire de la peine, j’ai seulement voulu t’amener à comprendre qu’un mariage pareil me causerait bien du chagrin. Mais l’amour est, dit-on, plus fort que tous les autres sentiments, et je ne prétends eu rien contraindre les volontés. Si tu aimes vérita-blement Pierre, si cette inclination n’est pas une effervescence de jeunesse… s’il n’y a pas chez toi une sorte d’entêtement, eh bien, je te donnerai à Pierre.

Ici, il y eut une suspension… Antoinette était devenue rouge, Fanfan pourpre et Baldy ponceau !

– Mangeons la salade, dit la mère… je n’ai pas fini et je vous garde le reste pour le dessert. Le dîner s’acheva silencieu-sement. On s’attendait à quelque revirement de la part de ma-dame Baldy, et l’on cherchait à deviner où elle voulait en venir. Le père Baldy, lui-même, déconcerté par l’exorde de sa femme, était tout dépisté. La fameuse omelette au rhum apparut enfin… C’était le signal convenu peur la reprise de la péroraison de ma-dame Baldy.

– Oui, je marierai Pierre à Antoinette, mais à une condi-tion.

Les auditeurs redoublèrent d’attention.

– À la condition qu’Antoinette s’abandonnera entièrement à moi pendant six mois, six mois pendant lesquels je m’engage à ne pas contraindre sa volonté. Elle a besoin de voir un peu le monde avant de se marier. – Mais, si je ne la force pas à épouser un autre que Pierre, il faut qu’elle me promette de ne recevoir aucune lettre de lui, par conséquent de ne pas lui en écrire non plus. Il faut, si Fanfan veut voir les vœux de son ami se réaliser, qu’il évite tout entretien ayant rapport à Pierre. En un mot, je veux que, pendant six mois, il ne soit plus question de lui. Ac-ceptez-vous ? Vous m’avez bien compris ? – Que le nom de Pierre soit banni de la maison pendant six mois, qu’Antoinette se forme par la fréquentation du monde, et, foi de femme Baldy,

 

– 79 – je consens à tout. C’est une épreuve ; six mois de plus ou de moins ne sont rien, et le mariage c’est toute la vie : voilà pour-quoi j’exige ce petit sacrifice. Donnez-moi tous trois votre parole de ne jamais parler de lui pendant ce temps-là et je tiendrai ma promesse… Qu’en pensez-vous ?

Quand madame Baldy avait parlé, il lui était inutile d’ajouter : qu’en pensez-vous ? Elle avait un tel ascendant sur tout ce qui l’entourait que le serment fut solennellement prêté… – Une fois ce résultat obtenu, elle devint subitement d’une gaie-té dont elle n’avait jamais donné d’exemple. La soirée s’acheva paisiblement chez les Duriveau, et l’on ne rentra que fort tard rue Lamartine.

Antoinette, avant de se coucher, s’agenouilla devant son petit lit blanc, et sa prière fut plus fervente que de coutume.

« – Mon Dieu, disait-elle, j’ai fait le serment de ne plus prononcer son nom devant qui que ce soit… Mais à vous, Sei-gneur, il n’y a pas de serment qui défende de parler ; vous qui li-sez dans les âmes, vous savez si mon amour est profond. Faites qu’il soit fort autant qu’il est pur et qu’il résiste à toutes les ten-tations. Donnez à Pierre le courage nécessaire pour qu’il ne doute pas de moi pendant cette longue épreuve, et pour qu’il me garde toujours la place que j’occupe dans son cœur. »

Et elle s’endormit tranquille. Elle avait mis son amour sous la protection du ciel… elle se croyait invulnérable. – On a beau railler la religion, elle aura toujours son utilité. Les philosophes et les incrédules ont des désespoirs sans fin ; – les dévots, je parle des bons, bien entendu, et non des bigots, – trouvent tou-jours dans la prière un soulagement et une consolation.

 

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