Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 6 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

VI Adieux à Limoges.

VI

 

 

Adieux à Limoges.

 

M. et madame Daguet menaient toujours le même train de vie. Le premier continuait à tisonner, bonheur des gens de pro-vince ; – ne pouvant plus taquiner personne, il s’escrimait avec ses pincettes sur son éternel feu de poussier de charbon et lan-çait des quolibets aux principaux personnages de la ville, quoli-bets perdus et qui ne tombaient plus que dans l’oreille du vieil Hilarion, de madame Daguet et de madame Galozeau, leur digne cuisinière. Il rabâchait, grommelait et tisonnait en répé-tant de temps en temps ce vers du père du Cerceau :

Heureux qui près du feu peut avoir des pincettes !

Madame Daguet riait peu… Jules n’apparaissait à la mai-son qu’aux heures des repas. La mère Galozeau épluchait des châtaignes et Hilarion écoutait les boutades du vieux rentier en prenant sa prise :

De temps à autre, il murmurait :

– Moi je ne vois qu’une chose !

Voilà tout !

Quant à Jules, il ne quittait presque plus la Mexicaine… Plus bossu et plus malsain que jamais, il faisait une cour assidue

 

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à mademoiselle Duchêne qui ne s’en plaignait pas, au contraire ! Cet homme à lunettes vertes était l’avenir pour elle !

Que ne peut une jolie femme, quand elle le veut résolu-ment ? Or mademoiselle Duchêne voulait ! Jules, aguerri par son épouvantable tentative chez mademoiselle Houlot, se regar-dait presque comme un héros de roman.

Il hasarda d’abord quelques regards par dessus ses lunettes vertes, et la Mexicaine s’efforça de rougir. Il poussa la témérité jusqu’à venir un soir, à près de minuit, sous les fenêtres de la jeune fille, armé de son violon et d’une chanterelle de rechange. Pendant une heure il exécuta les morceaux qu’il jugeait les plus propres à bien disposer en sa faveur. Sa voix se mêla même à cette sérénade improvisée, et l’écho répéta doucement le fameux air des fraises qu’il roucoulait assez prétentieusement.

« Ah ! qu’il fait donc bon cueillir la fraise ! »

Bien que cet air d’un opéra comique nouveau rappelle un peu trop librement le vieux refrain de :

Mari’tremp’ton pain, etc.

la sérénade produisit un bon effet.

Mademoiselle Duchêne se leva et ouvrit la fenêtre. Elle laissa tomber dans la rue une touffe de roses. Bientôt son piano répondit amoureusement au stradivarius du bossu. Elle lui ri-postait par des variations gracieuses sur l’éternel et charmant ah : vous dirai-je maman ! Jules répliqua par l’air ravissant de Mozart :

Voi che sapete

Che cosa è amor

Donne vedete

S’io l’ho nel cor.

Une heure du matin sonnait à Saint-Martial, comme ils achevaient le duo de la Favorite. Le jeune Daguet rentra à moi-

 

– 34 – tié ivre d’amour. Son violon et le sommeil des voisins de la rue du Clocher portèrent la peine de sa folle joie. Il ne pouvait dor-mir et passa le reste de la nuit à exécuter des traits inconnus à tous les Paganini, à tous les Sivori, à tous les illustres Léotard de l’archet. Le jour commençait à poindre lorsqu’il se mit au lit : comme il posait son violon dans sa boîte, la chanterelle se rom-pit soudain et manqua casser le verre de ses lunettes. La mal-heureuse corde avait trop souffert : elle en mourut !

– Ah ! si la Vienne arrosait Babylone, murmura un peintre bohème voisin de Jules… que je serais heureux !

– Pourquoi cela ? – lui demanda son rapin, qui couchait sur des cartons à dessins en attendant les prix de Rome.

– Petite bête ! Tu ne sais donc pas que la musique était dé-fendue dans ce pays là.

– Monsieur Raphaël, je l’ignorais.

– Tu n’as donc pas lu les psaumes !

– Jamais, monsieur.

– On le voit bien… Sache donc que les juifs qui avaient la manie de jouer de la harpe, – manie étrange dont David, l’auteur des psaumes susdit, lui avait donné le premier exemple… où en étais-je ?

– Maître, vous en êtes à David, Saül vot’-respect !

– Pas d’à peu près ou je te retire mon amitié et le carton de Raphaël !

– Maître, je me tais… je serai muet comme une carpe !

– Carpe ! Harpe ! j’y suis… Or donc les juifs qui avaient plus d’une corde à leur arc !…

– Harpe !

 

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– Je t’y reprends…

– Maître, j’ai eu tort… continuez, la question est tendue sur l’arc !

– Misérable enfant du bitume, tais-toi ! Les juifs durent se priver du plaisir de jouer le sire de Framboisy devant l’arche, pendant leur captivité… à preuve ce verset harmonieux : « Su-per flumina Babylonis, suspendimus organa nostra. »

– Amen, dit le rapin…

Un ronflement sonore lui répondit.

– C’est égal, dit l’apprenti Murillo, leur arche n’était par l’Arche de Triomphe !

Et il s’endormit profondément sur un amas de natures mortes.

À cinq heures du matin, le coq lança ses notes les plus ai-guës sans qu’un seul des habitants de la maison Daguet y prît garde… Ils ne se réveillèrent qu’à dix heures… Ce qui prouve que la musique a toujours son genre d’utilité.

De tout cela il résulta que M. Jules Daguet, muni de l’autorisation paternelle, cravaté de blanc et rasé de près, se présenta officiellement chez les dames Duchêne. Il est inutile de dire qu’il fut accepté d’emblée. La Mexicaine avait décidément gagné son procès ! Elle était madame Daguet ! – Pauvres femmes ! – Que l’argent coûte cher.

 

Gabriel ne parut pas au mariage de Jules. Il connaissait l’attentat dont celui-ci s’était rendu coupable, et, depuis ce jour, il n’avait pas remis les pieds chez les Daguet. Mais cette aven-ture lui avait inspiré, en même temps qu’un mépris profond pour Jules, une sympathie extrême pour la jeune Houlot.

 

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Comme il accomplissait promptement ce qu’il avait résolu, dès le lendemain du départ de Roger, il pria ses parents de lui accorder quelques minutes et leur parla ainsi :

– Mes chers parents, vous avez toujours été excellents pour moi, et jusqu’à présent je n’ai fait que des sottises. J’ai à peu près trois mille francs de dettes.

– Malheureux enfant ! dit la mère…

– Infâme gredin ! hurla M. Dugaul.

– Vous avez parfaitement raison, tous les deux. – Je suis un malheureux et un infâme gredin… Ça ne peut pas durer comme ça !

– Je le crois bien !

– Et moi aussi, répéta Gabriel. Vous savez, du reste, que je n’entrerai jamais dans aucune école, attendu que je ne sais rien et que je suis parfaitement résolu à ne rien apprendre. J’ai ce-pendant un but à remplir. Je voudrais m’occuper du commerce de mon père… Je connais les chevaux et je pourrai lui être utile.

– Certainement… mais tu n’es jamais là.

– Voilà justement où je voulais en venir. Je ne suis jamais là, parce que je suis un dissipé et un vaurien. Mais supposons que j’aie, ici, près de vous… quelque chose que je préfère à tout, et à quoi je sois prêt à sacrifier mes folies. – Me donneriez-vous cette chose ?

– Mais qu’est-ce que tu nous chantes ? Certainement je donnerais beaucoup pour te voir devenir enfin raisonnable… Mais encore faut-il savoir de quoi il s’agit.

– Eh bien, mon père, c’est une femme !

– Ah ! mon Dieu ! s’écrie la mère, il est complètement fou !

 

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– Non, mais je le deviendrai si vous me refusez ce que je vous demande. Et alors, avec une verve entraînante, il traça un portrait enthousiaste de mademoiselle Houlot… Il vanta sa beauté, sa modestie, ses qualités. Il raconta les malheurs de sa famille et son amour filial. Il fut touchant parce qu’il était sin-cère, et il remporta une victoire complète, – Trois jours après – il partait pour Paris.

 

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