Les Débuts De La Forgeronne
XXIV Aventures grotesques et sentimentales.
XXIV
Aventures grotesques et sentimentales.
On dansait chez la Forgeronne. Les Araignées étaient au grand complet, madame Baldy avait un turban de l’invention de madame Antoine, Antoinette avait une robe de crêpe blanc sans garniture, et elle trouvait le moyen d’être la plus jolie du bal, malgré et peut-être à cause de sa simplicité. Araignée Pain-d’épice portait le carnet, suivant son habitude, mais cette fois Araignée de Bélisaire avait écrit ses deux tours sur son porte-feuille, et quoique Pain-d’épice eût déjà remplacé Bélisaire par Tarentule, Florimond réclama hautement et demeura vain-queur : C’était un quadrille et il avait tout le temps de causer avec la jeune fille ; il déroula tout son rosaire et reçut les ré-ponses usuelles d’Antoinette qui commençait à savoir son ré-pertoire. Enfin il hasarda le terrible mot de la fin : Est-ce que vous ne songez pas à vous marier ? – La chaîne des dames recu-la la réponse, qu’il renouvela à la ritournelle.
– Mais non, dit Antoinette toute surprise… C’était la pre-mière fois qu’une Araignée s’avançait sur le terrain du mariage auprès d’elle.
– Il vient pourtant un âge où le cœur…
– C’est la pastourelle, lui répliqua mademoiselle Baldy.
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– A besoin de trouver un autre cœur qui le comprenne… continua-t-il, pendant qu’on lui amenait une dame… et, mur-mura-t-il, l’union des cœurs…
– Le grand rond, le grand rond, cria Gabriel, qui faisait vis-à-vis à Antoinette ?
Et l’Araignée ne put achever sa phrase.
C’était une tactique adoptée par Gabriel et par Georges, de faire à tour de rôle vis-à-vis à la jeune fille. Ils trouvaient que c’était assez d’une Araignée par quadrille, et Georges, qui était du club des parieurs, n’appelait plus Antoinette que mademoi-selle Borrhomée, en souvenir de saint Charles Borrhomée, qui doit le paradis à une araignée qu’il avala fort dévotement comme chacun sait. Le trio passait gaîment le temps d’épreuves. Depuis quelques jours, le front de Georges s’éclaircissait et les conférences à trois étaient plus intimes. Georges espérait, Léo-nie avait accepté un bouquet de violettes. Heureux Georges ! Il fut décidé qu’on irait avec madame Baldy, applaudir un nou-veau vaudeville de Sainte-Hélène, le lendemain… et on tint pa-role. Le matin même, Georges avait donné un autre bouquet de violettes et on lui avait promis de le porter en scène… La toile se leva, le trio attentif battit des mains, Léonie avait le bouquet, et, dans un moment tendre de la situation, elle regarda du côté de Napoléon et l’embrassa… Le trio cria bravo ! Antoinette jeta une superbe touffe de camélias qu’elle tenait en main : Gabriel en lança deux de roses mousseuses et de violettes de Parme… Le public, entraîné, suivit le mouvement : il applaudit comme un seul homme, à la stupéfaction du chef de claque, qui n’avait pas noté d’effet à cet endroit de la pièce et qui se promit bien de ne pas l’oublier le lendemain. Le vaudeville de Georges eut un suc-cès fou… la jolie Léonie fut rappelée et fleurie de nouveau, elle prit le bouquet de camélias, salua gracieusement tout son public en accentuant davantage sa pose devant la loge d’Antoinette, et la toile baissa. Georges était fou ! Gabriel reconduisit ces dames et revint ensuite reprendre Georges au café. L’auteur n’y était
– 182 – pas… Georges avait obtenu la faveur de reconduire Léonie et son amie Mariette, les deux inséparables… Quant à madame Baldy, elle se demandait pourquoi sa fille avait jeté son bouquet et pourquoi la jeune actrice les avait saluées avec tant de grâces, « c’est peut-être dans la pièce, se dit-elle ? » C’était la première fois qu’elle allait au théâtre, mais le congréganiste la Cerisaie lui avait assuré que l’on ne dirait rien à la Congrégation, puisque le mariage de sa fille exigeait qu’elle fréquentât le monde, mais il prétendit qu’on avait remarqué avec peine, qu’elle n’avait pas encore organisé la moindre loterie de bienfaisance en faveur de quelque noble infortune. Ce fut un trait de lumière pour la For-geronne… elle pourrait se présenter avec Antoinette dans plu-sieurs maisons des faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré, qu’elle ne connaissait que de nom, et agrandirait peut-être ainsi le cercle de ses relations. Les prospectus furent donc lancés, les billets imprimés… le fils de madame Antoine avait eu la permis-sion nécessaire, et le journal de Georges annonça gratuitement la loterie en ces termes :
« Une heureuse inspiration a guidé une de nos plus chari-tables et plus élégantes paroissiennes. Madame Baldy, dont nous avons déjà cité les soirées pleines d’entrain, vient d’être autorisée à créer une loterie ainsi nommée :
LA LOTERIE DES DONNEURS D’EAU BÉNITE
« Cette intéressante classe de la société souffre en ce mo-ment du froid mortel qui envahit nos églises… ce peu de béné-fice servira à leur acheter des calottes neuves, des bas de laine, des gants à longs poils, des chaufferettes et du poussier de char-bon pour tout l’hiver ! Nous pensons que chacun s’empressera de verser son aumône dans les mains de madame Baldy, qui se propose de rendre visite, en personne, aux honorables rentiers de l’arrondissement. »
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Georges-Napoléon Sainte-Hélène eut beaucoup de succès dans le petit journalisme avec cette annonce bouffonne. Mais madame Baldy, ainsi que la congrégation, prenait la chose au sérieux.
– « Après tout, disaient quelques-uns, pourvu que l’argent arrive, peu importe la route qu’il a prise !… »
Fanfan apporta le journal à Baldy qui dit à sa femme en dé-jeunant :
– Ma pauvre Rosalie, tu deviens folle ! le temps marche.
– Oui, dit madame Baldy, le temps marche ; mais je com-mence à comprendre quelque chose au monde, et si je ne réussis pas… ça m’étonnera beaucoup !
Antoinette ne disait rien… Elle attendait Gabriel et Georges, qui lui avaient dit, la veille, qu’ils avaient une commu-nication importante à lui faire.
– J’ai le cœur joyeux, avait dit Georges : je veux sauver Ro-ger.
– Sauvons Roger ! avait crié le trio !
À midi et demi le trio, assis au coin du feu, ouvrit sa séance. – La parole fut donnée à Gabriel, qui commença ainsi :
– Quoique Roger ait déserté notre cause, je crois être l’interprète du trio, en proclamant qu’il a toujours droit à notre amitié… Or, il est dans une mauvaise voie…
Ici, Gabriel raconta la liaison de Roger avec Du Triquet, en passant sous silence la scène de la Closerie ; mais en laissant comprendre cependant que l’honneur de Roger était en jeu… il finit par demander conseil à Antoinette, qui était toute stupé-faite de la confidence.
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– Voyez-vous cette hypocrite ?… Elle, qui se pose auprès de maman comme la vertu même ! Oh ! vous avez raison, il faut ar-racher Roger… mais comment ? Vous me demandez mon avis, c’est me mettre dans un grand embarras !… Je ne connais pas beaucoup les usages du monde… mais je crois que l’on pourrait essayer du moyen suivant :
Et elle exposa naïvement à Georges le projet qu’elle conce-vait, dans l’intérêt de Roger. Nous verrons plus tard, si l’idée d’Antoinette était bonne. Qu’il nous suffise de savoir mainte-nant que Georges et Gabriel l’approuvèrent complètement, et que deux heures plus tard, ce dernier mettait à la poste une lettre adressée à Mademoiselle Cécile, artiste dramatique, au théâtre des Célestins, à Lyon.
Madame Baldy avait fait prendre les adresses des per-sonnes les plus notables de l’arrondissement, et escortée de sa fille, elle courait de maison en maison, d’étage en étage, pour placer les billets de la fameuse loterie en faveur des Donneurs d’eau bénite… Si l’argent ne tombait pas en pluie torrentielle, du moins furent-elles bien reçues partout, et en peu de jours, ma-dame Baldy comptait dix danseurs de plus !… dix fils de famille qui firent leur entrée dans le demi-monde, munis de l’autorisation de leurs parents. Ceux-ci n’allaient guère au bal, mais, d’après les renseignements pris sur les Baldy, et sachant que ces dames étaient riches et fort honorables, ils consentirent à laisser leurs fils s’amuser, danser, jouer la comédie, sans dan-ger pour leur bourse ni pour leur santé. Ces dix nouveaux venus furent immédiatement rangés au nombre des Araignées de la Forge, et reçurent le nom générique de Faucheux, car ils étaient tous longs et maigres.
Du Triquet était folle de Roger et ne jetait pas un seul re-gard sur tous ces échappés de collèges… Quant aux Araignées, la petite sorcière, – comme l’avait baptisée Antoinette, était trop du demi-monde pour ne pas savoir à quoi s’en tenir à leur égard. Mais toutes les dames de la société Baldy n’étaient pas
– 185 – dans la position de la Du Triquet : plusieurs avaient même le cœur libre ou prêt à l’être… et d’ailleurs la France n’est pas l’Italie… Les affaires d’amour marchent de front avec les conve-nances, et ce n’est pas en parlant d’une belle dame parisienne, que l’on dira cette phrase consacrée en Italie : Vous ne pouvez pas être présenté aujourd’hui à la princesse une telle… elle est inamorata.
Les Dix faucheux étaient de la chair fraîche, et les Made-leines non repenties se les partagèrent en silence. Peu à peu le salon de madame Baldy devint un véritable centre de demi-monde… chacun avait sa chacune ; mais tout cela sans éclat, sans scandale… La forgeronne ne voyait rien, le trio observait tout, et faisait son profit de tout. Mais Antoinette, que l’amour et les confidences de ses deux nouveaux amis avait rendue presque rusée, se gardait bien d’en ouvrir la bouche à sa mère… Il vaut mieux qu’elle s’aperçoive toute seule qu’elle s’est trom-pée ! Laissons finir les six mois, sans la troubler, dans ses rêves de fortune.
– « Ô Pierre, murmura-t-elle, on ne pouvait choisir de meilleurs moyens pour te conserver mon amour… Je suis, au milieu de toutes ces âmes basses, impures ou frivoles, plus en sûreté que dans un cloître…
Et tous les soirs, elle priait pour son fiancé, pour ses amis Roger, Gabriel et Georges… L’amour occupait tout entier ce jeune et charmant cœur ; mais l’amour le plus chaste et le plus pur. Elle avait devant ses yeux dans Du Triquet un exemple de l’amour purement sensuel, et cette femme, depuis la confidence de Gabriel, lui répugnait étrangement… Son contact la faisait tressaillir, et un soir que Du Triquet, dans un accès d’expansion, l’avait tendrement embrassée, la jeune fille disparut un quart d’heure et courut à sa chambre, où une généreuse ablution d’eau fraîche la lava de cette souillure.
Deux demandes furent enfin risquées auprès de madame Baldy… Araignée Pain-d’épice et Araignée de Bélisaire se pré-
– 186 – sentèrent le même jour, à une heure de distance ; et, après avoir demandé un entretien particulier à madame Baldy, firent l’un et l’autre l’offre de leur cœur, de leur main et de leur fortune… Madame Baldy était enchantée ; mais elle dissimula et répondit que, pour elle, elle n’avait de préférence pour personne, mais que sa fille et son mari devaient être consultés : sa fille surtout. Elle remit la réponse définitive à un mois… Les deux rivaux se rencontrèrent, le soir, – chacun ignorant la démarche de l’autre, et chacun persuadé, d’après l’accueil de madame Baldy, qu’il emporterait la place d’assaut. Pour la première fois de la vie, ils se tendirent la main réciproquement. Le jésuite-mouchard trin-quait avec le proxénète-parricide ! Antoinette, prévenue par sa mère, à qui elle avait dit qu’elle n’épouserait jamais ni l’un ni l’autre, leur fit néanmoins une mine charmante à tous deux, dès le soir même. Elle ne s’engagea en rien ; mais elle fut plus ai-mable que d’habitude. Et les deux rivaux firent la roue et prirent des petits airs penchés, à faire mourir de rire le Trio de la fidéli-té. Georges et Gabriel, instruits de la démarche de Ducoudray et de la Cerisaie, ne manquèrent pas d’en répandre la nouvelle sous le sceau du secret. Les Araignées de la Forge s’agitèrent ; les Faucheux qui, malgré leurs liaisons passagères, avaient les yeux grands ouverts sur la belle Antoinette et sur sa dot, prévin-rent leur papa et leur maman… En trois jours, seize demandes en mariage avaient été régulièrement déposées dans les cartons de la maison Baldy.
– Au moins, disait Antoinette, qui avait conseillé les indis-crétions, pour provoquer un coup définitif, – au moins, je vais connaître tous mes ennemis. Ah ! si Pierre était là, comme je se-rais contente ! Dix-huit prétendants pour une petite fille comme moi !… Voilà un joli cadeau de noces à faire à mon fiancé !
Madame Baldy ne tarissait pas auprès de son mari sur le bonheur qui leur arrivait. Dix-huit prétendants !… – Songe, Baldy, quelle gloire ! Ils sont tous riches et d’excellente famille… Nous avons le choix… ne nous pressons pas !
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– Ah çà ! et toi, Antoinette, qu’est-ce que tu dis de ça ?
– Moi, cher père, je suis de l’avis de maman… Ne nous pressons pas.
Et elle croqua un biscuit en riant comme une folle.
– Bon, pensa Baldy, Pierre n’est pas encore détrôné…
– Je crois que ça marche, dit Rosalie à son mari quand ils furent seuls devant un gloria bouillant. Jamais Antoinette n’a été si rieuse, si gaie et si bien portante que depuis que j’ai eu l’idée de donner des bals et des soirées. Si je réussis : si elle épouse un gentilhomme millionnaire, je crois que nous serons bien payés de nos dépenses.
– Et elles vont diantrement vite ! – mais si tu ne réussis pas, si, au bout des six mois, Antoinette refuse de se marier avec tes richards ?
– Je n’ai qu’une parole… Si elle n’aime personne et qu’elle veuille toujours de son Pierre, nous le lui donnerons. Elle aura dansé, ri, et elle se sera bien portée pendant six mois. Je n’aurai rien à regretter dans ce cas-là. Nous aurons mangé quelques bil-lets de mille francs ; mais, mon vieux Baldy, il leur en restera toujours assez pour être heureux, et une fois rentrés dans notre coquille, nous en aurons toujours de trop.
Madame Baldy était de bonne humeur ce jour là… Les 18 prétendants l’avaient grisée pour ainsi dire ; heureusement, son amour pour Antoinette parlait plus haut que tout, chez cette femme ambitieuse, mais honnête… Baldy fut enchanté de la pé-roraison de la forgeronne et il l’embrassa cordialement.
– Tu seras toujours une brave femme, Rosalie, tout de même !
Et il partit faire son tour au square Lafayette, où, tout en je-tant des miettes de pain aux moineaux du bassin, il grommelait entre ses dents :
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– Amusez-vous… trémoussez-vous… faites sauter les amis… mais dépêchez-vous… bonne femme Rosalie ! Moi, je la laisse faire… Elle n’a eu qu’un vertigo dans sa vie, je peux bien le lui passer ! c’est égal, Antoinette se porte comme un charme… c’est là le principal.
FIN DU DEUXIÈME TOME
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