Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 12 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

XII L’installation.

XII

 

 

L’installation.

 

Monsieur,

« Madame Armand de Senlis prie monsieur, madame et mademoiselle Baldy de lui faire l’honneur de venir passer la soi-rée chez elle, le… 18…

« On dansera. »

Telle était l’invitation que madame Baldy reçut un jour dans son nouvel appartement de la rue de Buffault, loué et meublé assez coquettement en quinze jours. Le bonhomme Bal-dy n’y paraissait que le soir… Il aimait mieux sa forge que tout au monde, et se repentait peut-être un peu d’avoir cédé trop fa-cilement. Il était riche, c’est vrai ; mais, habitué à l’économie, il s’effrayait de ce luxe inusité. Madame Baldy lui répétait sans cesse : « C’est pour le bonheur de ton enfant, » et il approuvait tout ce que faisait sa femme. Une fois seul, il grognait, tout en parcourant, les mains derrière son dos, le square La Fayette, sa promenade favorite. Il demeurait le moins qu’il pouvait dans le nouvel appartement. Il ne s’y sentait pas à son aise ; madame Baldy, au contraire, rayonnait. Aidée d’Antoinette qui, forte de son amour, ne redoutait rien de l’avenir, elle s’occupa de la dé-coration du salon. Madame Baldy en était venue à ses fins. Un jeune congréganiste fort répandu lui avait recommandé la veuve

 

– 81 – d’un officier de fortune, très entendue en tout ce qui était de l’ordonnance d’un salon ou d’une toilette. Cette respectable dame, qui n’était autre qu’une de nos connaissances, – madame Antoine, en un mot, – prit un certain pied dans la maison ; elle y gagna en quelque temps une assez jolie somme. Elle vendit à madame Baldy des bibelots de tous genres pour ses étagères. Elle s’était complètement emparée de l’esprit de la femme du forgeron, car ce fut elle qui procura à madame Baldy l’invitation de madame Armand de Senlis. Ce bal allait enfin lui permettre de commencer l’éducation nouvelle de sa fille. C’était une bonne aubaine, et l’on en témoigna une grande reconnaissance à ma-dame Antoine. Celle-ci était parvenu à donner à l’appartement l’apparence d’un certain luxe, tout en ménageant la bourse de madame Baldy, – la maison fut montée avec moins de 15,000 francs. Tout cela était censé acheté par madame Antoine chez des fabricants de sa connaissance ; mais la vérité est qu’elle se défit ainsi d’une grande quantité de meubles et d’objets d’art dont sa boutique regorgeait. Elle avait su cacher sa position de marchande à la toilette et venait souvent déjeuner avec la fa-mille et régler l’installation. Comme on le voit, madame Antoine avait plusieurs cordes à son arc. Elle vendait aux confréries, aux actrices, aux lorettes… Enfin elle avait pour clientèle toutes les classes de la société… Elle vivait de l’autel et du théâtre… du vice et de la vertu ! Elle fut du reste réellement utile aux Baldy. – Grâce à elle, la couturière de la famille fut remerciée et rempla-cée par une Palmyre en herbe, qui avait déjà une certaine répu-tation et qu’on lançait. Ni l’une ni l’autre n’étaient plus recon-naissables… Elles étaient maintenant presque des élégantes. Ce-la semblera étonnant pour madame Baldy… mais sa puissance de volonté pouvait enfanter des miracles. Elle était vraiment convenable. – Quant à Antoinette, élevée dans un grand pen-sionnât, distinguée naturellement, elle était à sa place partout.

Quand l’invitation de madame Armand de Senlis survint, tout fut mis en l’air pour paraître dignement à cette première soirée. Madame Antoine fut mise en réquisition. – Il ne fut pas question de dîner ce jour-là. Baldy, qui ne se souciait pas le

 

– 82 – moins du monde de la soirée de madame de Senlis, laissa sa femme et sa fille occupées de leurs préparatifs. Il emmena Fan-fan et Quoniam dîner chez Tonnelier.

– Mes enfants, pendant que les dames vont jeûner pour être belles, nous allons casser le cou à un lapin, – si ça ne vous est pas trop désagréable cependant ?

Fanfan endossa sa veste pour toute réponse. Quoniam usa un seau d’eau avant d’acquérir le degré de blancheur qu’il ju-geait nécessaire pour honorer le patron. Tous les trois partirent pour Montparnasse, huchés sur l’impériale d’un omnibus. Le repas fut gai. Quoniam était si content de se trouver à la table du patron, qu’il se grisa presque et débita mille folies ! Le père Baldy mit le premier la conversation sur un sujet qui plaisait plus que tout autre à Fanfan. Pierre en fit les frais naturelle-ment.

– Le fait est que j’aime encore mieux Pierre avec son man-teau et son tablier de cuir, que tous les mirliflors, pareils à ceux que j’ai vus dans un certain théâtre.

– Je suis de l’avis de Fanfan. Tiens ferme ! parce que Pierre, voyez-vous…

– Le fait est que Pierre, s’écria Baldy… !

Trois litres de vin furent vidés en l’honneur de l’absent. À dix heures du soir, Quoniam, qui, en petit sournois, avait préve-nu Bellotte de sa présence chez Tonnelier, dansait une polka chez Constant, tandis que Fanfan et Baldy dégustaient du cassis.

À la même heure, le petit bal de madame Armand de Senlis était dans toute sa splendeur. Antoinette avait rempli le petit carnet qui était à son éventail. La douce enfant était la reine de la fête. Madame Baldy, qui faisait tapisserie, triomphait d’aise en absorbant des glaces et des sandwichs.

 

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Antoinette dansait et ne pensait qu’à la danse, elle. Pour ce soir, Pierre fut un peu oublié, mais quand le cœur tressaute aux bruyants accords des quadrilles, il est forcément distrait.

Le petit père Courtois aurait-il eu raison ?

 

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