Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 13 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

XIII Dans le demi-monde.

XIII

 

 

Dans le demi-monde.

 

À quarante-deux ans, une femme n’est plus de la première jeunesse ; mais il en est qui ne veulent pas vieillir. Madame Ar-mand de Senlis était de ce nombre. Elle était encore assez pi-quante, mais elle n’avait plus rien de ce qui constitue l’âge d’amour. C’était une ruine assez gracieuse, mais c’était une ruine. Elle avait bien toujours ses yeux vifs, ses fossettes et son nez à la Roxelane. Son pied était assez petit et sa main assez po-telée. Mais le reste n’était plus qu’un reste. Sa poitrine aurait pu justifier le mot cruel de Voltaire à une femme décolletée outre mesure, qui jouait aux cartes avec lui, et qui avait ses deux la-quais derrière elle. Nous ne citerons pas le calembour, il est un peu trop connu ; mais il était, à ce qu’il paraît, bien mérité. Le cou de madame Armand de Senlis avait déjà des rides déplo-rables, irréparable outrage des ans ! Ses dents n’étaient pas toutes à elle, et ses cheveux étaient clairsemés. Mais elle était si vive qu’elle perdait sa natte sans embarras, ou la mettait dans sa poche le plus gentiment du monde, en disant : « Eh bien ! quoi ! Qui est-ce qui n’a pas des faux cheveux ! Moi, j’en aurais ex-près !…

Son salon était un des plus curieux et des plus élégants du demi-monde, car elle n’avait jamais pu franchir le seuil du vrai. Son origine et ses habitudes bourgeoises n’en étaient pas les

 

– 85 – seules causes. Elle avait un fils, Théodore, un garçon de dix-sept ans, fort avancé pour son âge, trop avancé peut-être, qui n’avait jamais eu l’occasion d’embrasser son père, quoique ce père eût existé en réalité, au dire des braves gens.

Son salon était donc fréquenté exclusivement par le demi-monde : cette chose à part et si curieuse à examiner de près, même après Alexandre Dumas. Le demi-monde tient une place Indéfinie entre le grand monde et la bourgeoisie, entre les bas bleus et les femmes entretenues. Sans être spécialement compo-sé de l’une ou de l’autre de ces catégories, il participe de toutes, surtout des trois suivantes : 1°des femmes du vrai monde, qui, par suite de quelque gros péché, se sont vu bannir de l’Éden ; 2°des femmes réellement honnêtes, mais qui, nées bourgeoises, viennent avec leurs maris dans les salons interlopes, et se croient réellement dans le grand monde ; 3°des femmes entre-tenues, mais dont la conduite ne donne lieu à aucun scandale. Cela est la base. On rencontre aussi dans ce pays singulier toute sorte d’autres types qui passent les uns après les autres, quel-quefois tous ensemble, mais à l’état de comètes seulement dans tous les nombreux tableaux de ce panorama fort animé. Met-tons en première ligne les artistes, les acteurs, les actrices, quelques gens de lettres, journalistes, vaudevillistes, etc., qui viennent là par curiosité, par intérêt ou par goût. Les artistes en général sont à leur place partout. Ils honorent chaque milieu où ils se trouvent, et ne sortent jamais souillés de divers contacts de leur existence multiple.

Et ici nous ouvrons une large parenthèse pour expliquer un fait qui paraît singulier à beaucoup, de gens, et dont nous allons chercher à découvrir la véritable raison.

Jamais, au grand jamais, une femme du demi-monde, fût-elle vertueuse comme Pénélope et jolie comme la vierge aux rai-sins, ne pénètre dans le grand monde. Un homme distingué par le nom, par la position sociale, ne se montrera presque jamais dans sa loge ; tandis que nous avons vu Rachel, Augustine Bro-

 

– 86 – han et d’autres célébrités du monde artiste, telles que madame Arnoult Plessy, assises dans leur loge entre l’ambassadeur d’Angleterre et l’ambassadeur de Russie. J’ai vu ces mêmes ac-trices dans les meilleurs salons du plus grand monde, et tou-jours accueillies avec faveur. À nos yeux cela est tout simple. Leur talent leur tient lieu d’acte de naissance, et leurs occupa-tions sont complètement distinctes des vôtres. Elles ne sont pas nées auprès de vous. D’où viennent-elles ? Dieu le sait, mais leur vie privée n’est jamais accouplée à la vôtre. Leurs intrigues, leurs cabales se passent loin de vos salons et ne sauraient jamais vous atteindre. Elles déposent avec leurs fourrures, dans votre antichambre, tout ce qui sent le théâtre avant de se faire annon-cer chez vous. Vous possédez pendant une heure ou deux des femmes charmantes, pétillantes d’esprit et d’une tenue parfaite ; elles sont à leur aise parce qu’elles savent qu’elles n’ont rien à redouter de vous. De votre côté, vous les aimez et les choyez vo-lontiers parce que vous n’avez rien à craindre d’elles. Une fois sorties, leur existence ne vous regarde pas. Vous n’avez aucune responsabilité aux yeux du monde, et le scandale même de leur conduite, si par hasard il y a scandale, ne saurait vous faire perdre un seul de vos droits au respect des autres. Elles appa-raissent seulement de temps à autre pour vous apporter un peu de leur charmant esprit. Vous ne leur en demandez pas davan-tage, elles ne vous en demandent pas plus. Elles connaissent parfaitement leurs droits et se tiennent dans des limites qu’elles savent ne devoir pas franchir. Sans humilité aucune, elles pren-nent la part que vous leur accordez, que vous leur offrez même de bon cœur, et voilà tout ! Vos filles peuvent causer avec elles sans danger, car elles sont pleines de respect pour l’enfance, et jamais une inconvenance ne sortira de leur bouche.

Il n’en est pas ainsi de la femme du demi-monde. Je parle surtout pour la femme déchue, – les deux autres catégories ne comptent pas. – Celle-ci a appartenu, soit par sa naissance, soit par son mariage, à votre société. Reniée et déclassée, elle serait fort gênée chez vous et elle vous serait également fort gênante. Votre monde a été le témoin de sa première chute, des pre-

 

– 87 – mières fautes qui l’ont forcée à chercher un refuge dans un monde qu’elle ne fréquente souvent qu’en rougissant. Ses rela-tions journalières sont suspectes, et il y a beaucoup de gens de votre entourage devant lesquels elle serait forcée de détourner les yeux. Supposons que vous l’admettiez chez vous, vous voilà bien embarrassé d’elle. Chacun la regarde et la conversation de-vient monotone. On n’ose plus parler librement. À chaque ins-tant on a peur de heurter cet ange sans ailes. Tout lui semble une attaque, tout mot piquant paraît être dirigé contre elle. Sa position y serait donc absurde. « Elle a abdiqué, elle est rené-gat. » Elle est sortie par une petite porte dérobée, il lui est in-terdit de rentrer par la grande porte. Le monde est inexorable et il a raison. Le chacun chez soi est le mot d’ordre général. L’actrice, elle, n’est pas de votre monde. Elle n’est, ni du demi-monde, ni du monde bourgeois. Elle peut aller partout ; elle se trouve placée dans la grande zone des artistes, elle ne s’abaisse ni se grandit, elle ne descend ni ne remonte ; sa famille et sa naissance ne lui imposent aucune marche à suivre, aucune ligne de conduite à pratiquer. Elle est libre d’elle et appartient à tous, sans dépendre de personne. Voilà pourquoi l’ambassadeur d’Angleterre, l’ambassadeur de Russie, etc., s’honorent d’être les chevaliers des Rachel ou des Augustine Brohan, et pourquoi aussi la loge de la pauvre Armand de Senlis est souvent vide toute la soirée. Elle n’aura souvent pour compagnie à l’Opéra, que sa maîtresse de piano, – les dames du demi-monde ont tou-jours une maîtresse de piano, même dans l’âge le plus avancé. – ou même sa femme de chambre.

Après ces trois catégories bien marquées que nous avons signalées et les comètes artistiques et littéraires, il faut ajouter encore quelques bas-bleus imprimés qui vont partout et fré-quentent indistinctement tous les mondes ; reçues et acceptées dans le vrai ; mais plus particulièrement fêtées, choyées, adulées dans le demi, les maîtresses de piano, nous l’avons dit, abon-dent dans le demi-monde. Ce métier épouvantable auquel se condamnent, ou plutôt auquel des parents barbares condam-nent d’innocentes jeunes filles, y compte un nombre infini de

 

– 88 – praticiennes. Du reste, la maîtresse de piano cumule souvent les emplois. Elle tire les cartes, fait la correspondance et parle à tout venant de l’esprit de madame, qu’elle accompagne presque toujours à l’Opéra ou dans le monde. Pauvres femmes ! Nous n’avons pas le courage de les blâmer, nous les plaignons de tout notre cœur. Esclaves du plaisir des autres, elles traversent la vie au milieu des fêtes, des bals et des soirées, sans goûter une seule fois aux jouissances étalées devant leurs yeux. Juives errantes des concerts et des cotillons, elles entendent retentir sans cesse à leurs oreilles une voix impitoyable qui leur crie : Joue ! Joue ! Vous trouvez encore dans le demi-monde quelques jeunes gens, très jeunes la plupart, membres des petits clubs à la mode. Ils y sont reçus avec empressement et acclamation. Mais les viveurs en renom viennent peu dans ces réunions. De temps en temps, par acquit de conscience. Pour remercier madame A… ou ma-dame B… de quelques bontés passagères, ils y font une courte apparition, mais c’est tout ; tandis que si mesdemoiselles Bou-chencœur ou Sirène donnent un petit raout, un souper, un lans-quenet, ils y courent avec empressement. En fait de courtisanes, les hommes sérieux aiment mieux le vice qui marche le front découvert, que le vice qui se cache et affecte des prétentions. Quand ils veulent se trouver en bonne compagnie, ils vont dans leur monde, le vrai monde… Quant aux distractions d’un autre genre, ils préfèrent le salon affiché d’une petite dame, au cercle amphibie, équivoque et raide de madame du Triquet ou con-sorts. Chez la petite dame, lorsque le souper est servi, on peut allumer un cigare, oublier les belles manières, s’étendre sur un canapé, mettre ses jambes sur la table et s’endormir si l’on veut. Il n’en est pas de même dans le demi-monde. Perpétuelle paro-die, il exagère tout. On n’y est pas distingué, on y est guindé ; on n’y est pas poli, on y est raide. – Et voilà la raison du petit nombre d’hommes connus ou fashionables, fréquentant le de-mi-monde, quoiqu’ils y aient souvent leurs maîtresses.

Mais il y a là une série d’êtres que l’on ne rencontre guère ailleurs. Nous voulons parler des homonymes : nous nous ex-pliquons.

 

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Il y a à Paris une vingtaine d’hommes ou de femmes qui portent des noms connus dans le monde artistique et littéraire. Les hommes sont généralement de fort honorables bourgeois, et les femmes de vieilles modistes de sainte Catherine ou de pe-tites dames fort jolies… Enfin, quels qu’ils soient, les noms qu’ils portent sont bien à eux et ils se garderaient de les changer, car c’est la plupart du temps une bonne fortune qui leur est échue. Celui-ci, qui était destiné à végéter toute sa vie ou bien à épou-ser en dernier ressort la fille de sa portière, s’est trouvé lancé dans un certain monde où il a fait de bonnes connaissances et où il a même fini par épouser une héritière, tout cela grâce à son nom. Les homonymes sont les gens les plus heureux de la terre… Ils sont de tous les dîners, de tous les soupers et de toutes les réunions du demi-monde ou de la bourgeoisie vani-teuse. – L’homonyme est gourmand et exigeant, quoiqu’il n’ait rien du parasite. Il a la conscience de son utilité et il en use. Les maîtresses de maison aiment beaucoup recevoir les homo-nymes. Il est agréable d’entendre annoncer chez soi : M. Jules Janin, M. Jules Simon, M. Michel Chevalier, Mme de Girardin, Mme de Ségalas, etc. – Alexandre Dumas est celui des gens cé-lèbres qui a le plus d’homonymes… Il en a d’abord deux connus et bien connus : l’un, Adolphe Dumas, l’autre, Dumas tout court, ancien ministre et l’un des chimistes les plus distingués de l’Europe… Mais ce n’est pas de ceux-là qu’il s’agit… Comme l’auteur des Mousquetaires, ils sont les victimes des terribles homonymes. – Cette abondance de Dumas cause souvent des quiproquos assez plaisants. Il doit en effet paraître étonnant d’entendre annoncer trois Dumas dans une seule soirée… Aussi les personnes adroites n’invitent plus qu’un Dumas à la fois. – Cela prévient les étonnements. Ces homonymes font une grande impression sur les bourgeois, et lorsque ceux-ci parlent du salon de Mme Z. ou de Mme X., ils ne manquent jamais de dire : – Oh ! oh ! c’est un salon très bien ! On y reçoit des célébrités… J’y ai vu M. Dupin, M. Dupont (de l’Eure), M. Dumas, M. Dumont, M. Duruflé… Les Du sont toujours en majorité.

 

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Madame Othon du Triquet, outre un nombre considérable d’homonymes, recevait aussi quelques banquiers et quelques diplomates… de vrais diplomates, mais étrangers et venant de pays extrêmement lointains. Ceux-ci croient être dans le grand monde… On y rencontrait en effet des ambassadeurs et des se-crétaires cochinchinois… des députés nègres et des Japonais jaunes.

Le salon de la pétulante Othon du Triquet offrait cette par-ticularité, entre tous les autres ejusdem farinœ, que chacun y était dupé. Sur un vrai petit théâtre, charmant du reste, jouaient gratis de vrais acteurs, de vrais ténors appartenant à de vrais théâtres qui croyaient réellement s’escrimer devant une société des plus distinguées… Les diplomates noirs et jaunes, les Péru-viens, les Cochinchinois, les Haïtiens, souriaient de contente-ment en pensant que cette bonne et gracieuse madame Othon du Triquet avait prodigué l’or, pour produire devant eux les premiers sujets des premiers théâtres de Paris. Seuls, les homo-nymes initiés et les petits journalistes riaient sous cape, dans quelque coin, de ce double et innocent malentendu. Dupants et dupés, acteurs et spectateurs… sur le théâtre et dans la salle… la comédie avait son cours partout. Mais on engloutissait les sandwichs, les sorbets, les verres d’eau sucrée, en attendant un fin souper, et l’on ne se plaignait pas. – Les journalistes se gar-daient bien de dénoncer ce petit trafic, démontrer les ficelles ; – ils jouissaient, pour eux-mêmes, de cette double plaisanterie et n’auraient pas désabusé les convaincus pour un empire. Le chroniqueur cueille les mots drôles ou les anecdotes scanda-leuses ; mais il se dispense de dévoiler les mystères du demi-monde. – Il laisse ce soin aux penseurs ou soi-disant tels, et se contente de faire sa partie à voix basse dans le grand mystificat qui se chante tous les jours devant lui.

Voilà ce que nous appelons le demi-monde. Ce n’est pas l’infamie, ce n’est pas l’ignominie… C’est le déclassement pour les uns, le ridicule pour les autres et la terre promise pour les derniers. Le demi-monde est quelque chose comme les États-

 

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Unis. Formé de mille éléments divers, il n’a pas d’unité sensible. Il aspire à l’aristocratie et a les pieds dans la galanterie. S’il était permis d’employer des figures un peu ambitieuses, nous ose-rions dire que le demi-monde est comme le cercueil de Maho-met : il est entre la terre et le ciel, entre le bien et le mal, entre le beau et le laid… Ce n’est pas le paradis, oh non ! mais ce n’est pas non plus le noir enfer du Dante, qui grave les mots lasciate ogni speranza à la porte d’entrée. – C’est un purgatoire sans is-sue, il est vrai, mais sur la porte duquel est écrite la devise de ses habitants : INDULGENCE !

 

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