Les Débuts De La Forgeronne
VIII Le petit père Courtois.
VIII
Le petit père Courtois.
Le docteur Courtois était un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans environ. Il habitait dans la rue Cassette une maison qui peut-être n’a pas sa pareille dans tout Paris. Une grande porte cochère ouvre sur une voûte spacieuse, et l’on pé-nètre dans une de ces cours comme il n’y en a plus. Elle est im-mense, et plus d’un petit pays n’a pas de place aussi belle. En-fermée entre quatre corps de bâtiments, elle n’en a pas moins sa part de chaleur et de clarté. Au fond de cette cour, deux autres voûtes conduisent, chacune d’un côté, à de magnifiques jardins, qui font cortège à la tête du bâtiment dont la queue se trouve dans la cour et forme, dans ce carré long, le côté opposé à la porte cochère. Au bout de cette construction, à la tête par con-séquent, tous les jardins se rejoignent et offrent un coup d’œil ravissant. Au fond, tout au fond de cette propriété, dernier ves-tige verdoyant du fameux Pré-aux-Clercs se trouve une véritable ferme. Il y a une chèvre, des lapins, des poules, des cochons d’Inde.
Cette ferme n’a qu’un rez-de-chaussée et la porte principale n’a qu’un loquet… Là, habite, avec une cuisinière pour tout do-mestique, mademoiselle Du…, la meilleure, la plus noble, la plus spirituelle et la plus savante des femmes. Elle a passé sa vie dans la solitude ; elle n’a jamais connu l’orgueil. Tante d’un
– 50 – amiral célèbre, elle le reçoit au milieu de ses poules, de ses chats et de ses chiens. Elle vit du produit de son jardin, mange comme un oiseau, et donne tout ce qu’elle possède aux malheureux. Elle est souvent dupée, car elle croit à tout ce qu’on lui dit ; mais elle a une philosophie toute prête quand cela arrive.
– Il se fait plus de tort à lui qu’à moi, disait-elle de quel-qu’un qui, lui ayant emprunté son argenterie pour un dîner, d’où dépendait son avenir, l’avait engagée au Mont-de-Piété sans plus de façons, – je vais dégager mes couverts… mais je ne lui prêterai plus que mon ruolz ! »
Nous ne sommes pas venus rue Cassette pour mademoi-selle Du… seulement nous ne pouvions nous y arrêter sans sa-luer, au passage cette vénérable demoiselle, – elle a près de quatre-vingts ans, – qui mériterait un livre entier, car son his-toire est fort curieuse.
Le docteur Courtois demeurait à un second étage, ses fe-nêtres donnaient sur l’allée à droite du bâtiment dont nous avons parlé. Comme la bonne fermière, il n’avait qu’une cuisi-nière à son service ; mais tout, chez lui, respirait l’ordre, l’économie bien entendue, et la plus rigoureuse propreté. Une belle bibliothèque était le seul ornement de son cabinet de con-sultation. M. Courtois n’était pas riche. – Mademoiselle Du… qui lui avait adressé quelques malades pauvres, dont elle payait les ordonnances, l’avait pris en amitié et il en était du reste par-faitement digne. Elle l’avait recommandé à son amie, madame De… qui habitait la même rue. Madame De… vivait dans l’hôtel de son fils, alors en possession du portefeuille du ministère de… La vieille mère du ministre, clouée sur son lit par de cruelles in-firmités était remplie de cet esprit malicieux sans méchanceté, qui disparaît tous les jours ; cet esprit a fait place à un autre tout de pointe et de jeux de mots, esprit de vaudevillistes et d’artistes qui n’a rien de bien séduisant à nos yeux. Elle se mit, à l’exemple de mademoiselle Du…, à protéger le petit père Cour-tois, qui devint successivement, grâce à elle, médecin du bureau
– 51 – de bienfaisance, médecin du ministre et enfin médecin du Mi-nistère. Quand le choléra se mit à sévir, il se dévoua pour ses malades. L’œil attentif de la vieille madame De…, suivait tous ses mouvements et, un beau jour, elle le fit décorer. Le petit père Courtois n’en était pas plus fier pour cela… il n’en était pas plus riche non plus. Le brave homme n’avait fait la respectable conquête de mademoiselle Du… que grâce à l’affinité de leurs caractères. Il était fort charitable aussi et jamais il n’avait pres-suré un malade dans une situation précaire : On le savait, et, comme les hommes sont généralement d’assez vilains animaux, on abusait de la bonté de M. Courtois.
C’était donc un homme de bien, digne en tous points des quelques honneurs que le crédit de ses bonnes amies lui avait attiré. Fort distrait de sa nature, il avait quelque chose de bi-zarre dans la tournure. Il y avait en lui un peu de l’ancien étu-diant et beaucoup du prêtre. Il ne faisait aucune distinction entre ses malades, et le pauvre aussi bien que le riche avaient droit à son zèle. Tout le monde le saluait dans la rue, et il saluait tout le monde, – quand il s’en apercevait, bien entendu ! – Il marchait lentement et cependant il était toujours crotté. Il ne regardait jamais à ses pieds ; tantôt il s’enfonçait dans un bour-bier, tantôt il buttait dans un tas d’ordures. Il ne faisait même pas attention à ces petits détails de ses courses. Il s’en allait à pied par tous les temps et à toutes les heures… Il ne connut qu’une fois les douceurs du parapluie, et, encore, le dut-il à une circonstance fortuite. Un soir qu’il passait devant la grande ca-serne des pompiers de la rue du Vieux-Colombier… il pleuvait à torrents… il se sentit tout à coup prendre le bras et il entendit une voix féminine qui lui disait :
– De grâce, permettez-moi de vous offrir la moitié de mon parapluie !
C’était une de ces malheureuses qui errent le soir en quête d’aventures… Elle venait d’apercevoir deux sergents de ville ca-chés sous une porte, au coin de la rue Neuve-Guillemin ! Il pa-
– 52 – raît qu’on n’a pas le droit d’arrêter une femme au bras d’un homme, et voilà pourquoi cette nymphe des ruisseaux avait saisi celui du docteur, qu’elle ne connaissait nullement du reste.
Le père Courtois, sous le rapport de la galanterie, était à peine de la force de Blaise, et, bien que sa cuisinière s’appelât Babet, il la voyait d’un œil fort tranquille. Le père Courtois se mit aussitôt en frais de politesse :
– Je vous remercie infiniment, madame !… Il ne fallait pas !… Je suis confus ! vous allez être mouillée… Mais me voici chez moi… mille grâces de votre complaisance ! Je suis le doc-teur Courtois… Si jamais vous, ou M. votre mari, ou vos enfants, – avez besoin de mes soins, je serai toujours à vos ordres ! – Au revoir, madame… mille grâces !
Et il rentra se coucher.
Une seconde averse l’attendait au logis ; une pluie de re-proches cette fois ; Babet le traita de coureur de nuit, de sorcier et de meneu de loups ! Mais le petit docteur était habitué à ces gentillesses. Après avoir changé de vêtements, il s’étendit volup-tueusement devant son feu, mangea deux œufs sur le plat, qui l’attendaient depuis six heures du soir, et sourit à Babet, tandis qu’elle lui versait un tiède verre de vin de Bordeaux. Babet lui prédit la mort ou les maladies les plus épouvantables comme suites naturelles de ses imprudences. Elle défila tout un chape-let, dont chaque dizaine se composait de fluxions de poitrine, d’asthmes, de pleurésies et de catarrhes… Les Gloria Patri étaient représentés par des rhumatismes, des calculs et des bronchites aiguës.
– J’ai fait la rencontre d’une femme charmante ce soir… Elle m’a offert la moitié de son parapluie !
– Jésus ! Il ne vous manquait plus que de courir la bonne aventure ! Fi ! le vieux libertin !
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– Babet, vous êtes une grue, mon amie… C’est une femme très distinguée et du meilleur monde… j’en suis sûr.
Et il alla se coucher persuadé qu’il ne tarderait pas à rece-voir la visite de cette dame… Il rêva parapluie pendant une heure… et tout fut dit !
Il avait une singulière manière de donner ses consultations. La première fois que je le mandai, c’était pour une forte mi-graine. Il avait la réputation de faire cesser en peu de minutes cet épouvantable supplice. Dès le début, je crus qu’il se moquait de moi. Il était debout et avait posé son chapeau sur mon pu-pitre. Or, quand je dis chapeau c’est que je ne saurais trouver un nom convenable à sa coiffure. Figurez-vous un gibus démodé dont un ressort avait percé le sommet et qui rougissait à vue d’œil : était-ce de honte ou de vétusté ? je l’ignore ; mais notre homme n’y regardait pas de si près. – Il me regarda attentive-ment, me tâta le pouls et me dit assez sèchement : Allez !
– Singulier individu ! me dis-je à part moi ; enfin ! chaque savant a ses manies et je me mis à lui expliquer mon malaise.
Quant à lui, il avait penché sa tête sur son épaule gauche et le coude droit à la hauteur de l’œil, la paume de la main retour-née, les doigts écarquillés, l’œil au ciel, il se rongeait gravement l’ongle de l’indicateur. Dans cette position que j’ai tâché d’esquisser, mais que je n’ai jamais essayée sans éprouver aussi-tôt les symptômes du torticolis, il n’avait pas plus l’air de m’écouter que si j’eusse parlé à un Therme. Je m’arrêtai impa-tientée.
– Allez donc, me dit-il sans sourciller.
Je m’armai de patience et je continuai. Quand j’eus fini, il baissa enfin son coude, releva la tête, prit une feuille de papier sur mon pupitre, griffonna du latin, ou du moins quelque chose d’approchant, et me tendit l’ordonnance en me disant :
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– Faites préparer cela tout de suite, chez Oriol, place de la Croix-Rouge. Prendre tout d’un seul coup aussitôt qu’on vous l’apportera. – Pas de régime ! – J’ai bien l’honneur de vous sa-luer.
Il était parti avant que j’eusse eu le temps de lui dire, mer-ci !
Il est vrai que ma migraine disparut comme par enchante-ment. Le docteur Courtois était singulier ; il avait quelques pe-tits ridicules, mais c’était un fort habile homme au fond. Il ne haïssait pas les remèdes simples, ceux même qu’on appelle vul-gairement remèdes de bonnes femmes, s’il les croyait bons. Il ne disait jamais de mal de ses confrères. Il était surtout le médecin des femmes et des enfants. Une extrême prudence, jointe à une discrétion et à une retenue extraordinaires, en faisait l’ami et le confident né des femmes ; elles avaient la plus grande confiance en lui. Il n’était ni roide, ni gourmé, ni prétentieux. On n’avait rien à redouter de sa part, ni galanterie, ni raillerie. Il ne voyait dans son malade qu’un être humain qui souffrait. Il tenait à sa-voir les causes et les tenants de toute affection. Mais il ne prê-chait pas. Il vous guérissait, et si vos désordres, vos excès ou votre faiblesse étaient les causes du dérangement de vos or-ganes, il vous rendait à la santé, sans vous ennuyer de conseils ou de reproches. Il laissait aux prêtres, ou à votre conscience, le soin de dire : Ne péchez plus ! – Quant à lui, il eût plutôt accusé la nature d’injustice que le malade d’excès. Il plaignait sincère-ment tout ceux que l’intempérance, la gourmandise, l’amour des plaisirs, etc., amenaient dans son cabinet. – Il avait des raison-nements à lui, qui n’étaient peut-être pas très orthodoxes, mais qui avaient un côté spécieux.
Il en causait quelquefois avec son vieil ami Edmond M…, chimiste distingué, le meilleur élève de Dumas, lequel avait son laboratoire dans la rue Mézières, et lui disait :
« Nous naissons tous avec une somme de désirs plus ou moins grande. L’un a la passion du vin, – l’autre, la passion des
– 55 – femmes, – celui-là ne vit que pour manger, – celui-ci ne voit au monde que le jeu ! – Toi, par exemple, tu es né chimiste. Je me rappelle qu’à douze ans, tu as manqué faire sauter la maison de ton père, grâce à une expérience de ton invention. Tu te con-sumes sur tes cornues, tes éprouvettes, ton mercure, ton chlore et tes réactifs. La nature t’a donné un don, si je puis employer ce pléonasme… et, vois si la nature est juste à ton égard. Tu n’as que 35 ans et ton front est chauve comme le genou du vieil Ulysse du Palais-Royal. Tu es pâle, et si l’on te soumettait à la pile, il sortirait de ton corps un échantillon de chacun des mé-taux connus. Ta matière n’est pas faite pour tes travaux. Eh bien, il en est de même pour les vices ! Ne t’étonne pas de ce que mon raisonnement peut avoir d’insensé au premier abord. – Je n’accuse et je n’excuse personne, ni Dieu, ni le Diable ! Je cons-tate, voilà tout. – J’ai vu des cas effrayants dans les hôpitaux, et j’ai acquis la certitude que l’imagination trop vive, ou l’absence complète de ce phénomène, agissait identiquement. – Or, on naît avec plus, – assez, – moins, ou pas d’imagination ; c’est un fait prouvé ! Or, tout le monde n’a pas assez, – beaucoup ont moins, – mais trop encore ont plus ou pas, et voilà où gît l’injustice de la nature. Pourquoi cet excès ou cette privation complète d’un don indispensable à l’homme ? Comment ! d’un côté, vous me donnez une telle violence de sensations que je ne puis mettre un frein à mes désirs, – tandis que de l’autre, vous me privez de toute vitalité ! Que doit-il arriver dans ce cas ? Tu l’as deviné ; je m’abandonne à tous les désordres et j’en meurs, parce que mon corps est débile et ne peut supporter aucun abus ! Et tout cela parce que j’ai trop ou pas d’imagination ! Les prêtres disent qu’il en est ainsi parce que Dieu a voulu mettre le châtiment en regard de l’abus. Ce serait très joli, si ce pouvait être admissible. – La maternité est-elle un crime ? Pourquoi ses suites sont-elles si terribles la plupart du temps, et de quoi pu-nissez-vous la mère qui a donné un citoyen à la patrie et un chrétien à la religion ? La science, la poésie, la littérature, la musique, la peinture ne sont-ce pas des vertus de l’âme ? Pour-quoi blanchir les cheveux de l’homme d’étude, courber son dos
– 56 – avant l’âge, l’aveugler souvent et le rendre phtisique la plupart du temps ? La science et les arts sont-ils des crimes, pour placer un châtiment à la suite de leur pratique ? Si l’homme doit pen-ser, écrire, peindre, composer et procréer, donnez-lui des or-ganes en rapport avec sa mission. Le monde va toujours en di-minuant, en s’abaissant, par rapport à la richesse des formes, à la force des muscles et à l’énergie des constitutions ; qui accuse-t-on de cette déchéance physique ? Les VICES de nos pères et les nôtres ! – C’est tout bonnement stupide. L’intelligence hu-maine, l’imagination, puisque j’ai consacré ce terme à mon su-jet, va au contraire en augmentant : l’âme monte, le corps des-cend ! – Au point de vue des fluides et des solides, c’est très bien ! Mais la nature humaine à qui il a été donné un corps et une âme, est-elle bien en équilibre avec elle-même ? Quoi ! tant de vices « dans des corps robustes, tant de vertus dans « des corps débiles ! Où vois-tu le châtiment là dedans ? Va, mon bon M…, le fameux Mens sana in corpore sano est encore à prou-ver ! Et cependant le salut du genre humain est là ! »
– Enfin, dit Edmond M…, à quelle conclusion en arrives-tu ?
– Moi, répondait en riant le petit père Courtois, je ne con-clus à rien… Je plains tout le monde. Je tâche de mettre tous les pauvres corps que je vois en mesure de faire leur devoir, c’est-à-dire d’obéir à leur imagination, et voilà tout ! Ah ! l’homme est une triste invention ! C’est la plus parfaite et la plus malheu-reuse de toutes. On dirait qu’après l’avoir produit, la nature a eu regret ou jalousie de son œuvre, et qu’elle emploie tous les moyens pour la détruire… Elle y parviendra peut-être… Ah ! si j’avais eu à choisir au moment de la création et si j’avais su ce que je sais… j’aurais refusé le rang d’être humain… J’eusse pré-féré être rocher, arbre ou champignon, même vénéneux. »
– Mais tu n’aurais joui de rien !
– C’est vrai, mais je n’aurais souffert de rien non plus. »
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– Adieu, lui disait Edmond… Tu me fais mal à la tête avec tes subtilités… Quant à moi, je trouve que le plaisir est une si bonne chose qu’on ne saurait trop le payer. Mon corps est un instrument… Je m’en sers à mon gré. Je me repentirai quand il sera brisé. Mais en attendant, je ne l’aurai pas laissé sans occu-pation !
– Adieu, homme !
– Adieu, rocher !
Et ils se quittaient en riant : Edmond M… continuait ses expériences, et le docteur Courtois reprenait ses courses à tra-vers le macadam et le gravois.
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