Les Débuts De La Forgeronne
XVI Complications.
XVI
Complications.
Nous sommes à la veille du jour où Moïse doit se présenter chez Baratte, le placeur. Il ne s’y trouvera pas seul, ainsi que nous allons le voir. Gabriel, en arrivant à Paris, ne perdit pas une minute. Il connaissait l’adresse de mademoiselle Houlot, et savait qu’elle demeurait dans la maison où Napoléon Sainte-Hélène avait offert l’hospitalité à Roger. Il se fit donc conduire rue de Lamartine et demanda à parler à Roger. Madame Sainte-Hélène lui répondit qu’il était sorti avec leur fils ; mais que, s’il voulait bien revenir sur les quatre heures, au moment du dîner, il le trouverait certainement. Les Sainte-Hélène étaient au fond de fort braves gens, et Roger n’avait pas seulement trouvé un lit chez eux ; il y avait encore reçu le meilleur accueil et l’offre du repas quotidien. C’était beaucoup pour un jeune homme qui voulait tenter fortune à Paris, et la délicatesse de Roger s’effrayait de cette chance trop belle à ses yeux. Mais, nous l’avons vu, Napoléon était adoré de ses parents. De plus, il commençait à se faire connaître et apportait consciencieuse-ment tous les mois une somme assez ronde à la maison. Un an-cien camarade de collège ne pouvait donc qu’être bien reçu par cette famille patriarcale. L’espoir de la loge était devenu le Dieu du logis. Depuis ses succès on ne voyait que par lui. Napoléon aurait bien voulu que ses parents se retirassent. Il se croyait en état de les soutenir à lui seul ; mais ils avaient été inflexibles sur
– 105 – ce point. La mère Sainte-Hélène, malgré ses bonnets extrava-gants, et le vieux concierge, en dépit de son habit éternel et de sa fameuse campagne de Troyes, étaient remplis de bon sens. Ils donnèrent de si bonnes raisons à leur fils que celui-ci fut obligé de convenir, tout en maugréant, qu’ils étaient dans leur droit. En résumant leur discours, on arrivait à peu près à cette conclu-sion :
« Nous avons, toute notre vie, travaillé pour toi. Nous t’avons fait donner une instruction supérieure à notre position. Tu en recueilles aujourd’hui les fruits, tant mieux pour toi. Mais nous ne voulons pas être un obstacle à ton avenir. Si tes rela-tions sont brillantes, tu nous raconteras tout cela le soir, au coin du feu. Tu nous aides tous les mois, c’est d’un bon fils. C’est de l’argent que tu sèmes pour le récolter plus tard. Nous l’acceptons comme tu nous l’apportes, avec joie, et cela nous est une garantie de ta bonne conduite et de ton bon cœur. Nous n’en voulons pas plus. Chacune de tes visites est un plaisir pour nous ; mais nous ne sommes pas égoïstes. Nous nous portons bien, nous avons nos petites habitudes et nous y tenons. Quand tu seras millionnaire, nous changerons peut-être d’avis. Sois toujours un honnête homme, amasse de la gloire, prends du plaisir dans les limites convenables, fais fortune, si tu peux, loyalement et sans bassesse. Voilà tout ce que nous exigeons de toi ! Les pères et mères comme nous ont été inventés pour être la Providence des fils comme toi. Ne change pas nos rôles. – Nous sommes portiers, nous resterons portiers, et ce qui peut te sembler un nuage dans ton ciel glorieux, t’empêchera de te lais-ser trop aller à la vanité. L’infime condition de tes parents doit servir de contrepoids à des entraînements dangereux. Tu as re-çu des dons précieux, cultive-les à ton aise… mais souviens-toi toujours de ta naissance… Tu as été petit… ne méprise jamais les petits. Plus heureux que bien d’autres, tu as dominé la situa-tion… Tu as de belles connaissances, des amis riches et esti-més… Ne leur fais pas de confidence… Dans votre monde
– 106 – d’artistes, on s’attaque peu à l’obscurité de la naissance ; mais il y aurait, croyons-nous, un orgueil mal placé chez toi, si tu te vantais d’être sorti d’une petite loge de la rue de Lamartine. Tu n’auras jamais à rougir de nous, mais chaque fois que le diable te tentera pour faire mal, tu lui résisteras vaillamment. Tu ne voudrais pas faire regretter à de pauvres gens comme nous d’avoir donné le jour à un beau fils comme toi ? Quand nous se-rons tout à fait vieux, nous avons notre projet. Nous ne te coûte-rons rien et nous te laisserons jouir sans tracas de ta position. Nous avons notre orgueil aussi, mon cher enfant. C’est de pou-voir mourir en nous disant : Il est heureux par nous et il nous a toujours respectés ! »
Le speech du couple Sainte-Hélène était probablement plus diffus et plus long encore que ces quelques lignes… Mais il avait exactement le même sens. Georges Napoléon sentit qu’il ne pouvait insister. Chacun a sa fierté ici-bas, et il trouva celle de ses parents bien placée. Une délicatesse extrême de sentiments avait dicté la résolution des Sainte-Hélène. Bien que forcé par sa position de vaudevilliste, de fréquenter un monde frivole, quel-quefois même plus que frivole, le jeune homme avait conservé toutes les bonnes tendances de la jeunesse.
Gabriel remercia les parents de Georges, et s’informa si les dames Houlot étaient chez elles.
– Ah ! vous connaissez ces dames, dit madame Sainte-Hélène : Au fait, c’est juste : vous êtes de Limoges et ami de Ro-ger ! Il m’en parle bien souvent. Il leur fait de temps à autre une petite visite. Les pauvres dames, depuis le retour de mademoi-selle Houlot, elles sont bien tristes. Je crois que la jeune fille cherche à se replacer… Il paraît qu’on s’est bien mal conduit avec elle, là-bas ?
– Ma chère amie, dit Sainte-Hélène, ça ne nous regarde pas.
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– Comment ! ça ne nous regarde pas ! Des braves per-sonnes comme ces deux dames… on leur fait du mal et ça ne nous regarde pas !
– Vous avez raison, madame Sainte-Hélène, interrompit Gabriel. Ces dames sont dignes du plus grand respect. Et je vais, de ce pas, leur présenter mes hommages. Et il sortit de la loge. – Ça m’a l’air d’un honnête garçon, dit madame Sainte-Hélène, et je serais bien aise qu’il devînt l’ami de Georges.
– Les amis des amis sont des amis ! reprit le vieux portier… et nous l’avons prouvé ! C’était en 1815… les alliés…
– Mon vieux chéri, les alliés ne nous auraient pas aidés à faire la soupe. Je pense que ce monsieur ne refusera pas de dî-ner avec l’ami Roger… Si tu allais acheter un poulet ?
– Je n’y vois aucun obstacle rédhibitoire, murmura Sainte-Hélène. Pendant ce temps, Gabriel, dont le cœur battait une mesure inconnue à tous les métronomes, frappait à la porte de mesdames Houlot… Ce fut la jeune fille qui lui ouvrit… elle le reconnut, poussa un petit cri d’étonnement, devint rouge comme une cerise et s’écria :
– Ah ! maman, M. Gabriel !
– On a parlé de moi, ici, pensa l’amoureux, c’est d’un bon augure.
Il entra, salua avec aisance et s’excusa de la liberté qu’il prenait de s’introduire sans recommandation chez ces dames… Il invoqua, pour se défendre, la présence de Roger dans la mai-son.
– Il n’y a aucune indiscrétion, monsieur, dit poliment la mère. Ma fille vous a connu à Limoges et m’a toujours parlé de vous avec intérêt.
– Ah ! s’écria Gabriel, qui cherchait à faire une belle phrase… Ah ! mademoiselle est bien bonne !
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Ce fut tout ce qu’il trouva.
– De plus, ajouta gaiement mademoiselle Houlot, M. Roger, chaque fois qu’il vient nous voir, ne cesse de faire votre éloge. Vous ayez un grand ami en lui, monsieur Dugaril.
La conversation continua, pleine de ce laisser aller des cœurs loyaux, qui vous met tout de suite à l’aise.
On parla de Limoges et des anciennes connaissances : on parla des Daguet. – Gabriel avait du tact et ne laissa pas soup-çonner qu’il fût au courant de la honteuse fredaine du petit bos-su. Mademoiselle Houlot joua quelques-uns des airs qu’elle avait joués à Limoges. Enfin, au bout d’une heure, la gaieté communicative de Gabriel, ses boutades humoristiques, avaient établi, entre ces trois personnes, une sorte de trait d’union : on babillait pour babiller, sur tous et sur tout, avec esprit et sans méchanceté. Aussi, fut-ce avec un certain mécontentement que l’on entendit sonner à la porte. Mademoiselle Houlot était au piano… elle allait se lever… Gabriel la retint.
– J’y vais, dit-il.
En prononçant ces paroles, il serra amicalement la main de la jeune fille qui lui souriait et courut à la porte. – Chose singu-lière que l’affinité ! Nul des trois ne s’aperçut de l’inconvenance de Gabriel qui, introduit pour la première fois dans la maison, semblait en faire les honneurs. Au contraire, on le laissa faire.
Le visiteur n’était autre que Roger, qui n’avait pu maîtriser son impatience. En apprenant que Gabriel était à Paris et qu’il pouvait le trouver chez les dames Houlot, il n’avait fait qu’un bond de la loge à la porte de ces dames. La reconnaissance fut touchante. Il y avait peu de temps qu’ils s’étaient quittés ; mais pour les véritables amitiés, la séparation la plus courte est tou-jours trop longue.
La conversation interrompue reprit son cours de plus belle, et quatre heures venaient de sonner, quand Roger se souvint
– 109 – que c’était le moment du dîner des Sainte-Hélène. Il fit donc part de l’invitation cordiale des parents de son condisciple. Ga-briel ne se fit pas prier ; il voulait se rendre compte de ce qu’était ce jeune vaudevilliste qui devait protéger Roger. Ils di-rent donc adieu aux dames Houlot et Gabriel, après avoir reçu l’autorisation de revenir quand il le voudrait, s’éloigna enchan-té.
Le dîner fut très gai, – la rondeur de Gabriel, l’esprit de Georges et la verve de Roger en firent les frais. Jamais loge de portier ne retentit d’axiomes aussi abracadabrants, de raison-nements aussi subtils et de refrains plus égrillards, car, à la fin du repas, les trois jeunes gens, à qui les Sainte-Hélène s’était plu à verser force rasades, étaient en fort bonne humeur. On chanta donc, sur la demande de la digne portière… Georges, qui dévo-rait ses premières peines de cœur, répéta les charmants couplets de la Musette de Mürger… Gabriel écorcha la Chanson de For-tunio, bien en rapport avec sa situation et Roger chanta le Béné-fice de Berlingo… – Le fleuve du Tage exécuté par madame Sainte-Hélène, avec cette voix particulière aux vieilles femmes qui ont encore des prétentions, fut écouté avec un profond res-pect. Le dogmatique père de Georges s’abstint… Et les trois jeunes-gens prirent leur volée sur les neuf heures. – ? Ils se te-naient bras dessus bras dessous, et Quoniam qui se glissait chez Belotte, ne put s’empêcher de s’écrier – Oh ! les beaux mous-quetaires gris !
Les trois jeunes gens résolurent de finir gaiement la soirée ; Gabriel prit une voiture et on se rendit au petit théâtre de… voir le dernier vaudeville dont Georges était l’auteur. – Une char-mante comédienne jouait dans cette petite pièce.
– Elle est bien jolie, dit Gabriel.
Roger lui poussa le coude et lui montra Georges qui, pen-ché sur le balcon, cherchait évidemment un regard de la jeune fille. Gabriel se tut et observa.
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La pièce finit sans que la gracieuse artiste eût jeté un seul coup d’œil du côté de Georges, – celui-ci quitta le théâtre tout morose.
– Bath ! Est-ce que… ? dit Gabriel à Roger. – Chut ! le pauvre garçon est à plaindre… il aime et on ne l’aime pas…
– Allons souper, dit Georges en secouant convulsivement sa tête, comme pour en chasser un pénible souvenir.
Et, à une heure du matin, ils attaquaient un buisson d’écrevisses chez Vachette.
*** *** ***
– Il est charmant ce jeune homme, disait madame Houlot à sa fille.
– Oui…, et gai surtout… Il doit être bon !
– Mais il nous a fait perdre bien du temps aujourd’hui, re-prit la mère ; ta robe ne sera jamais prête pour te présenter de-main chez M. Baratte.
– Nous nous lèverons de bonne heure.
Mademoiselle Houlot rêva toute la nuit du jeune Dugaril.
– Allons ! disait, de son côté, madame de Sainte-Hélène à son mari…, ils me plaisent tous les deux… et toi, qu’en penses-tu ?
– Les amis des amis… je ne sors pas de là… Et mon opinion n’a pas d’autre but… en 1815…
Mais madame Sainte-Hélène ronflait déjà. Elle était fati-guée et cela se comprend… à son âge on ne remonte pas sans peine le fleuve du Tage.
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Aux deux quartiers les plus opposés de Paris, se passaient ce soir-là deux scènes bien différentes. Dans l’un, une dame vê-tue de noir venait de descendre du chemin de fer et prenait pos-session d’une jolie chambre et d’un élégant cabinet… Un lit était dressé dans le cabinet… car cette dame était accompagnée de son fils… jeune collégien qui venait avec elle passer ses vacances à Paris.
– Veux-tu faire la prière du soir ensemble, maman ? de-manda le jeune garçon.
– Oui, mon bel ange… Parle… je répéterai après toi !
Sur le registre de l’hôtel de Lyon, elle avait écrit :
« Madame Moronval et son fils, venant de Dôle. »
L’enfant s’endormit bientôt, et la mère mit quelques, pa-piers en ordre avant de se reposer.
– Paris, disait-elle… J’ai osé revenir à Paris ! Mais Charles le désirait… Et puis, qui me reconnaîtrait maintenant ? Mais où ai-je donc mis l’adresse que l’on m’a donnée pour négocier cette traite ? L’aurais-je perdue ? non… la voici : BARATTE ET COMP. etc., etc… J’irai demain à deux heures, – on m’en a parlé comme d’un fort honnête homme.
Dans l’autre quartier et dans un hôtel suspect, Moïse Klauss soupait avec une de ces femmes sans nom que l’on ren-contre sur quelques boulevards. Et, à moitié ivre, il murmurait tout bas :
– C’est bien lui… Mes renseignements sont bons. Demain, Dumont aura de mes nouvelles.
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