Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 22 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

XXII Les prétendants. Le fils de madame Antoine.

XXII

 

 

Les prétendants.

Le fils de madame Antoine.

 

Si les femmes du demi-monde forment une réunion de types curieux, les hommes de leur côté offrent un sujet d’étude assez singulier. À part ceux qui vont partout, tels que les céliba-taires et les dandys du grand monde, les artistes, les journalistes et les banquiers, il y a une catégorie spéciale d’individus con-damnés, comme de certaines femmes, à ne pas dépasser la bar-rière du demi-monde qui leur est toute grande ouverte. Tandis que les grisettes, les lorettes proprement dites, sont contraintes à former un troisième et un quatrième ban dans la société pari-sienne, il n’en est pas de même pour de certains hommes. Les existences problématiques se rencontrent à chaque pas dans le pays que nous avons esquissé. Le peuple cosmopolite de la Bourse, des coulisses de l’Opéra, abonde sur la place. Le cheva-lier d’industrie y coudoie le cadet de grande maison, le décoré de l’ordre du lit de plumes y salue le chevalier de la Légion d’honneur. Il y a bien encore une sorte de comité de salut public pour les femmes ; mais on ne demande jamais à visiter les pas-seports des individus appartenant au sexe fort. Tout homme qui ne porte pas l’habit noir comme un laquais, qui joue loyalement et qui sait dire trois ou quatre mots à propos est reçu sans plus d’investigations. Les Araignées de la Forge étaient toutes, plus ou moins, d’une espèce louche et mystérieuse… Nous ne vous

 

– 158 – donnerons la biographie que des deux principales. Vous jugerez le reste, d’après ce double échantillon. La première, monsieur de la Cerisaie, l’Araignée Pain-d’épice était un homme de trente-deux à trente-trois ans. Il y avait dans toute sa personne quelque chose qui tenait le milieu entre le comédien et le prêtre. Il avait un certain air efféminé qui déplaisait aux femmes, de tartufe qui éloignait les hommes. Un mot éclairera la situation. M. de la Cerisaie était le fils naturel de cette brave madame An-toine, dont nous connaissons la profession. Élevé dans un sémi-naire, à Beauvais, il avait reçu une éducation presque complète ; une indélicatesse le fit chasser de la communauté à l’âge de dix-sept ans, et madame Antoine, qui adorait son fils, le laissa doré-navant à peu près maître de lui… Cette femme méprisait le monde, de grands malheurs que nous connaîtrons plus tard lui avaient donné une philosophie décevante, et elle trouvait que tous les moyens pour parvenir étaient bons. Elle enseigna à son fils l’hypocrisie et l’égoïsme… et les leçons machiavéliques de la mère rencontrèrent un terrain merveilleusement disposé pour se développer au profit du maître et de l’élève. – Leur premier soin fut de se séparer complètement aux yeux du monde. Ma-dame Antoine aurait nui à son fils dans sa carrière, et ils convin-rent de se traiter en étrangers devant tous. Ils se réunissaient de temps à autre cependant et faisaient leurs comptes, se don-naient de mutuelles instructions et se séparaient plus dispos que jamais pour la bataille de la vie. Leur ambition était simple. Madame Antoine comptait se retirer de son commerce avec quelques dix ou douze mille livres de rentes, et de la Cerisaie cherchait l’héritière qui devait lui créer la vie heureuse et oisive après laquelle il soupirait. Malgré son escapade du séminaire de Beauvais, la Cerisaie avait conservé beaucoup de relations dans le clergé. Il commença, d’après l’avis de sa mère, qui fut son précepteur unique dans la science et la pratique de la vie, à fré-quenter les églises et il parvint à se faufiler dans les confréries ; un peu de savoir et un peu d’esprit le firent remarquer, et il n’eut pas à se plaindre d’avoir choisi le chemin de la sacristie pour commencer. On ne lui défendit pas de fréquenter un cer-

 

– 159 – tain monde ; bien loin de là, on l’y soutint de façon à ce qu’il s’y produisît d’une façon convenable. Il fut prudent : il ne joua pas, ne but que de l’eau en public, et ne s’afficha jamais avec une femme. Or, les congréganistes détestant surtout les libertins, les ivrognes et les joueurs, non pas au point de vue de la religion, mais parce qu’il est impossible de compter sur un homme à pas-sion : il était donc froidement spectateur des folies des autres et cachait ses faiblesses aux yeux de tous. Il n’eut point à s’en re-pentir. Il arriva à être complètement maître de lui-même et ce qui lui conquit une véritable supériorité sur les autres, ce fut son obéissance passive aux ordres de ses supérieurs. Jamais il n’eut l’air d’avoir plus d’esprit qu’eux. Il savait que les gens dont on dépend ne pardonnent jamais une supériorité quelconque dans un inférieur… Tout entier au désir de parvenir, il s’était imposé comme une loi suprême de n’aimer personne. « L’amour et l’amitié, lui avait dit sa mère, n’ont jamais fait faire que des sot-tises… sois poli avec tout le monde… mais ne t’attache à qui que ce soit, et ne te rends utile qu’aux gens riches ou influents ! En-fin, sois égoïste, ne songe qu’à ton bonheur et tu seras heu-reux ! »

Tel était de la Cerisaie à trente-deux ans. Il avait un cheval anglais, un stick, un groom… s’habillait chez Dusautoy, fréquen-tait l’Opéra et Notre-Dame-de-Lorette, s’était battu en duel une fois, avec la permission de ses supérieurs, contre un gandin qui l’avait appelé Tartuffe, et à qui il avait fort proprement crevé un œil. Il déjeunait souvent au café Anglais et prêtait facilement un louis. Il allait partout et était bien reçu partout. Les maris lui confiaient le bras de leurs femmes sans rien craindre, car il pas-sait pour n’attacher aucune importance à l’amour.

« Vous ne voulez donc pas vous marier ? lui disait-on quel-quefois.

– Oh ! j’ai le temps, répondait-il… j’ai le temps ! »

On sentait bien qu’il y avait quelque chose de mystérieux dans son existence ; car s’il ne manquait jamais de fonds, les

 

– 160 – congréganistes étant fort généreux pour leurs bons agents, et la Cerisaie leur avait rendu de véritables services ; – on ne savait guère d’où ces fonds lui venaient, car il n’avait pas de patri-moine et se disait orphelin. Mais on est indulgent pour qui ne demande rien à personne, et depuis qu’il avait éborgné un gan-din, on le saluait avec grande aménité sur le boulevard ! Si son ambition était grande, il savait la dissimuler sous les dehors d’une indifférence absolue. Cent fois sa mère et lui, assis devant un bon feu, après un bon souper, s’étaient bâti leur avenir.

« – Moi, disait madame Antoine, voici mon rêve : je nous vois tous les deux dans dix ou douze ans… toi, riche proprié-taire, avec les écus de Baldy… membre de quelque fabrique, dé-coré, député et le reste… et moi, honorablement retirée, à la campagne, avec des poules, des vaches, et faisant tous les soirs ma partie de piquet avec le curé… hein ? Qu’en dis-tu, fiston ! »

Ces conseils n’étaient pas perdus pour le fils de cette femme.

Sans honneur, sans probité, capable de tout pour parvenir, même d’un crime… le cœur mort à tout sentiment d’humanité… niant et bravant l’amour… se servant des hommes comme d’échelons pour grimper à la fortune… cafard, espion de sacris-tie, plus dangereux qu’un espion de la rue de Jérusalem… tel était de la Cerisaie, le fils ignoré de madame Antoine, le protégé de madame Baldy et l’un des plus redoutables prétendants d’Antoinette.

C’était peut-être, pour se venger du monde, qui devait avoir été bien implacable pour elle, que madame Antoine s’était créé un tel fils. Qu’avait donc souffert cette femme pour s’imaginer, et être fermement convaincue que les vices, le savoir-faire, étaient plus profitables dans la vie que l’intelligence et la bonté ?

Le moment n’est pas encore venu d’apprécier à fond le vé-ritable but de madame Antoine, ni de dire comment elle avait

 

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été amenée à choisir le scepticisme le plus hideux pour règle de conduite.

Suivons l’intrigue ourdie autour d’Antoinette. Monsieur Florimond Ducoudray, le myope et chétif Ducoudray, surnom-mé Araignée de Bélisaire, était un peu plus jeune que de la Ce-risaie. Comme lui, il vivait au grand soleil parisien, en affichant des dehors luxueux. Mais tout ce qu’on savait, de lui c’est qu’il était venu à Paris, il y avait tantôt dix ans, en possession de quelques bonnes mille livres de rente, et qu’il s’appelait bien Ducoudray, qu’il était fils d’un épicier de Caudebec ; qu’il avait mis tous ses fonds, trois cents et quelques mille francs chez le banquier Cabaret, qui connaissait sa famille, étant Normand lui-même ; c’est par Cabaret que l’on avait su la position pécu-niaire du jeune Ducoudray. En six ans, Araignée de Bélisaire avait dévoré capital et intérêts et était disparu du courant pen-dant un mois. – Puis il avait fait sa réapparition un beau matin de septembre à midi au café Riche, et depuis lors, il continuait son existence passée sans rien changer à son genre de vie. Seu-lement, Cabaret interrogé avait répondu qu’il n’avait plus un rouge liard au jeune Ducoudray dans sa caisse. Il n’avait pas pris d’autre banquier, et il jouait, buvait, soupait et payait tout comptant sans sourciller. Quel était ce mystère, comme on chante dans tous les vieux et dans les nouveaux opéras ?… c’est ce que nous allons dire en peu de mots, en priant nos lectrices de ne pas s’effrayer du tableau que nous leur présentons. Le fait est vrai, l’homme existe, les Ducoudray sont, hélas ! moins rares qu’on ne le pense ; mais le nôtre, dont nous cachons le nom, malheureusement honorable, sous un pseudonyme, est le type le plus complet, le plus achevé de cette race de misérables dont la véritable place serait dans les casemates du bagne ou sur les sables de Cayenne.

Florimond Ducoudray avait été fort gâté par sa mère et par son père, son éducation s’en ressentit, on le laissa libre d’agir à sa guise, il ne fit rien ; à quatorze ans, il ne savait pas lire, mais à quinze il volait déjà son père et menaçait sa mère de la battre, si

 

– 162 – elle n’avait pas l’air enchanté de sa conduite. Il avait peur de son père, mais il s’arrangeait de façon à lui cacher ses méfaits… Sa mère était son bouclier. Si le père Ducoudray découvrait un dé-ficit dans sa caisse, la mère s’accusait et inventait une dépense quelconque pour justifier l’emploi de la somme détournée… Un jour cependant Ducoudray, qui avait pratiqué une saignée abondante au coffre-fort huit jours auparavant, ne trouva plus la clé à sa place accoutumée. La mère, qui avait eu à supporter une scène terrible de son mari, s’était résolue à mettre un frein à la voracité de Florimond, et elle avait mis la clé du trésor dans sa poche. Ce n’était pas le compte du jeune homme, qui n’était pas encore myope et qui vit parfaitement sa mère porter la main à son tablier de soie, quand il lui demanda où se trouvait la bienheureuse clé.

– C’est ton père qui l’a, lui avait répondu madame Ducou-dray !

– On la connaît celle-là, répondit le drôle, mais je n’en veux pas… tu as la clé dans la poche, donne-la moi.

La mère refusa, l’enfant s’entêta et il essaya d’obtenir par la violence cette clé que sa mère retenait obstinément dans sa main gauche. Florimond s’empara de cette main et voulut l’ouvrir de force. La mère le repoussait du bras droit… c’était une lutte horrible, silencieuse, acharnée. Le fils était pâle comme un mort, la rage était dans ses yeux et il avait l’écume à la bouche. La mère pleurait et commençait à perdre ses forces. Enfin, las d’une résistance pareille, fou furieux, le malheureux lança à sa mère un coup de poing si vigoureux dans le sein gauche, qu’elle perdit connaissance… Sans s’inquiéter d’elle, il ouvrit le coffre, y prit un rouleau de louis, remit la clé dans le tablier de la pauvre femme étendue à terre, et s’en fut rejoindre les ignobles amis dont il partageait les débauches. Madame Du-coudray, en rouvrant les yeux, se trouva dans les bras de son mari, qui essayait de la rappeler à elle depuis dix minutes. L’épicier adorait sa femme, aussi insistait-il pour connaître les

 

– 163 – causes de son évanouissement. La mère cacha l’horrible vérité et inventa une chute… Cependant elle ressentit bientôt de vio-lentes douleurs au sein… Le médecin fut appelé, mais la science a ses limites... Un cancer se déclara et en six mois emporta ma-dame Ducoudray… Elle mourut pendant l’opération. Tout le temps pendant lequel elle garda le lit, elle refusa de voir son fils, ce fut sa seule vengeance, car elle ne consentit jamais à dire le motif de son refus à son mari. – « Je ne veux pas voir Flori-mond, voilà tout… Je n’en donnerai pas les raisons ; ne me les demande plus ou tu me ferais mourir quelques mois plus tôt. » Le pauvre homme dut se contenter de cette réponse… Il tâta son fils, pour en obtenir quelque chose à ce sujet, Florimond fut muet…

– « Je n’ai jamais rien fait à maman, c’est la maladie qui la rend folle ! »

Une fois sa mère morte, le futur Araignée de Bélisaire se trouva fort embarrassé… Les mille francs volés le jour de la lutte étaient disparus depuis longtemps, et il ne trouvait plus de cré-dit à Caudebec. On savait le père Ducoudray riche, mais Flori-mond était mineur et les Normands ne hasardent pas leurs fonds… Ducoudray n’avait jamais parlé des mille francs volés, pas même à sa femme ; mais un coffre Fichet avait remplacé l’ancien et les chiffres tenaient lieu de clé. Il trouva un jour Flo-rimond en extase devant les cinq boutons de cuivre qui renfer-maient le mot mystérieux, le sésame ouvre-toi de cette mine d’or. Florimond n’entendit point son père, qui, se retirant sur la pointe du pied, s’enferma dans son comptoir, et se mit à réflé-chir profondément. Le résultat de ses réflexions fut que Flori-mond devait être l’auteur du vol des mille francs dont il n’avait pu accuser sa femme, car elle était morte sans en parler, et son refus obstiné de voir Florimond le confirma dans ses soupçons… Le lendemain il ne brouilla pas les lettres de son coffre-fort, pré-texta une sortie de deux heures, rentra par une porte de der-rière, et courut s’enfermer dans un petit cabinet attenant à la caisse… Ses mesures étaient prises, un trou pratiqué dans la

 

– 164 – porte lui permettait de tout voir sans être vu… Florimond ne manqua pas de venir rôder autour de la magique armoire de fer… Il murmurait tout bas :

– Si j’avais le mot… cinq lettres seulement ! et je puis don-ner un châle à Toinon, une robe à Jeanne, et un bonnet à la Gothe… Voyons, essayons !

Mais, avant de commencer à tourner les boutons, il les re-garda et lut le mot Marie…

– « Ça serait curieux si mon père avait oublié de brouiller les lettres, Marie, le nom de ma mère ; comme ça se trouverait en situation… si… ah !… »

Un cri de joie venait de sortir de sa poitrine ; c’était bien le bon mot, le coffre était ouvert, et nouvel Ali-Baba il s’arrêta comme en extase devant l’imposant coup d’œil des sacs, des écus, des billets et dès louis.

– « À moi le plaisir ! cria-t-il en enfonçant son bras dans un rayon. »

– « À toi ça d’abord, dit une forte voix derrière lui… et en même temps un vigoureux coup de pied l’envoya rouler avec le sac qu’il tenait, à l’autre bout de la chambre.

– Grâce, mon père, murmura Florimond !

– Habille-toi, nous sortons… Fais un paquet de trois che-mises seulement et attends-moi dans ta chambre… si tu bouges en mon absence, c’est la gendarmerie qui te ramènera ailleurs qu’à la maison.

L’épicier était calme, mais son œil lançait des éclairs ; Flo-rimond l’attendit, et deux heures après monta avec lui dans une chaise de poste qui partit à fond de train… Cette promenade du-ra trois ans pour Florimond, qui revint à la maison paternelle, maigre comme un coucou, myope et très fort sur la pêche à la morue… Son père mort, il accourut à Paris, et nous savons ce

– 165 – qu’il y fit jusqu’à sa ruine. Il nous reste à dire comment il recon-quit cette position d’oisif et de gandin que nous lui voyons en-core occuper aujourd’hui…

Pendant qu’il croquait ses trois cents mille francs, il s’était lié d’amitié (la pauvreté de notre langue nous oblige à profaner ce nom) avec le baron de Cazella, un jeune Florentin plein de distinction et riche comme un nabab.

Le baron se laissa prendre au ton mielleux du myope Flo-rimond, et cette liaison amena un jour une confidence de la part du jeune de Cazella, qui devait plus tard rapporter gros à son ami le Normand. Une de ces querelles futiles, comme il en sur-vient trop souvent dans les clubs, amena un duel entre le baron et un Anglais, de première force à toutes les armes… On voulut arranger l’affaire. Le baron ne voulut rien entendre, il avait reçu un gant en plein visage et la main était dans le gant, il lui fallait du sang ou la mort. La veille il passa la soirée avec Florimond et lui dit en lui remettant un portefeuille fermé par une petite ser-rure : – Prenez-ceci et donnez-moi votre parole d’honneur de faire ce que je vais vous demander, sans rien chercher à savoir de plus que ce que je vous dirai…

– Je vous donne ma parole d’honneur, dit gravement Flo-rimond.

– Merci… si je suis tué demain… Oh ! ne faites pas de geste de protestation, tout est possible, et je tire fort mal ; si je suis tué… vous trouverez dans la poche de mon gilet une lettre ca-chetée… votre nom sera sur l’enveloppe… et vous accomplirez mes dernières volontés…

– Je vous le promets.

– J’ai votre parole d’honneur… Je suis tranquille…

Le lendemain le baron de Cazella recevait une balle dans la tempe et le jeune Florimond qui était un des témoins, fouillant dans le gilet du malheureux Florentin, y trouvait une lettre à

 

– 166 – son adresse… laquelle contenait ces mots laconiques ; « Remet-tez le portefeuille que vous avez reçu de moi hier, à la duchesse de M***, rue de Varenne, n°… à elle seule et avec les plus grandes précautions… sans chercher à rien savoir, à rien com-prendre… J’ai votre parole d’honneur. Adieu et merci ! »

– Singulière commission ! se dit le Normand, et il monta chez Cabaret son banquier, où il apprit qu’il ne lui restait plus que quatre mille francs… Florimond les prit, rentra chez lui et en honnête garçon qu’il était, il fit sauter la serrure du porte-feuille… Il contenait cinquante lettres parfumées, lettres pas-sionnées, ardentes, folles, où l’amour le plus éperdu éclatait à chaque ligne… Le portrait de la duchesse était joint aux lettres… C’était une photographie délicieuse avec une dédicace aussi folle que les lettres…

 

« À toi, que j’aime plus que tout, à toi Gaetano de Cazella, mon amant ! Le jour où je te tromperai, envoie ce portrait à mon mari.

« Anna, duchesse de M***. »

 

C’était insensé, c’était même bête… mais c’était de l’amour, de l’amour éperdu. Le petit myope prit ses renseignements. La duchesse avait vingt-cinq ans, elle était Espagnole, et son mari, le duc de M…, avait 500,000 fr. de rente. Il parvint à voir là du-chesse seule… Que se passa-t-il ? Nous l’ignorons.

Toujours est-il qu’Araignée de Bélisaire a un joli cheval, un appartement délicieux, et que, toutes les semaines, une femme soigneusement voilée vient chez lui… Une lorette qui habite l’étage supérieur prétend avoir entendu, par sa cheminée, des bruits étranges dans la chambre à coucher de Florimond… des cris, des pleurs et des mots dans le genre de ceux-ci : « Vous êtes un lâche ! un misérable ! Puis ensuite des gémissements et

 

– 167 – d’autres paroles suppliantes : « Pardon ! ne me frappe pas ! Oui, je t’aime… et ce soir je t’apporterai tout ! ! »

N’avions-nous pas raison de dire que la place de M. Florimond serait plutôt à Cayenne que dans la société hy-bride de la douce du Triquet.

Que de hontes et de crimes cachés sous ces fracs noirs… que de mains salies sous ces gants glacés… que d’impuretés, de mensonges, de calomnies, sont sorties de ces lèvres souriantes, et sur quel terrain finiront ces pieds chaussés finement qui con-duisent si bien le cotillon ?

Aussi pervers, aussi corrompus l’un que l’autre, Araignée Pain-d’épice et Araignée Bélisaire se haïssaient et se crai-gnaient, et nous n’hésitons pas à croire que s’ils fussent restés les deux seuls compétiteurs, sûrs de réussir auprès d’Antoinette, ils n’eussent pas hésité devant un crime pour se débarrasser l’un de l’autre. Les Tartufes et les Ducoudray sont capables de tout.

 

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