Les Débuts De La Forgeronne
V L’art dramatique.
V
L’art dramatique.
Tout est imitation dans les arts et j’oserais même dire : tout est copie ! Je vais les prendre corps à corps et essayer de le prouver que ce que tu appelles l’invention n’est qu’un reflet plus ou moins réussi d’une imitation quelconque. Je commencerai par le premier : l’architecture. Je ne sais pas le nom de tous les ordres et m’occupe aussi peu du dorique que du corinthien. Je parle en général et ne veux pas faire de pédantisme. Toutes les modifications apportées dans cet art sont imprimées depuis longtemps, et une séance à la bibliothèque, une heure d’encyclopédie, rendent le premier imbécile venu d’une force écrasante dans l’emploi des mots techniques. Ce n’est donc pas de cela qu’il s’agit : je n’ai pas envie de bâtir une pyramide à Pharaon ou un temple à Minerve. L’architecture est une imita-tion de la nature. On n’a pas inventé le centre de gravité, la perspective, ni même la forme. Si les premiers temples ont tous des colonnes rondes, c’est que les Chinois, les Indiens, Salomon aussi, avaient construit les leurs avec des cèdres taillés par ma-dame Nature. La clé de voûte, cette magnifique preuve de l’esprit d’imitation, a été volée à l’éboulement de quelque édi-fice. Le premier individu qui a vu un arbre renversé sur un tor-rent a eu l’idée du pont, etc., etc. Passons, si tu veux, à la sculp-ture. Ah ! voilà où tu vas t’écrier que l’invention est tout. C’est une erreur ! Pour être un bon sculpteur, il faut commencer par
– 27 – apprendre à dessiner ; pour cela que fait-on ? on copie la nature. Il en est de même pour la peinture. Entre dans n’importe quel atelier, qu’y verras-tu ? Ça et là, des jambes, des bras, des torses antiques ou des modèles vivants. Le sculpteur, le peintre cher-chent une expression et copient l’un des sentiments naturels à l’humanité. La colère, la haine, l’amour, l’avarice, – tout cela a une physionomie de convention. L’exécution est tout, l’invention n’est rien. Un peintre et un sculpteur consciencieux ne manquent pas d’étudier à fond l’anatomie. Il faut toujours qu’ils mettent des bras, des jambes, des têtes à leurs idées plus ou moins saugrenues. Un muscle est toujours à la place que la nature lui a désignée. Il n’y a pas un peintre qui ait inventé quoi que ce soit. Ah ! je te vois venir : l’hermaphrodite, n’est-ce pas ? Il a existé, j’en suis sûr, et, en tout cas, ce n’est qu’un monstre et l’art ne doit point consister à créer des monstres. – La tour de Pise ? Il y a bien quelque chose là qui surprend, mais qui sur-prend d’une façon désagréable. Du reste, personne ne peut dire si la nature, par une secousse imprévue, n’a pas opéré ce singu-lier phénomène. Donc sculpteurs ou peintres ne sont que de modestes copistes du grand chef-d’œuvre humain et ils sont presque toujours au-dessous de leur mission. Regarde ces teintes étranges que le soleil jette sur la forêt ! Quel peintre pourra fondre ces tons si harmonieux dans leur désordre sur sa petite palette ? – Aucun. – Le premier musicien a écouté atten-tivement le chant d’un rossignol ; il a soufflé par hasard dans un roseau, et il en est sorti un son ! La musique était trouvée. Un autre roseau plus court ou plus long que le premier donnait un son différent, voilà le chalumeau, voilà la flûte ! Une corde ten-due résonne. On la raccourcit plus ou moins et voilà l’octave, la quinte, enfin toute la gamme. Pour soutenir leurs voix, les ora-teurs se faisaient accompagner par la flûte. Ils parlaient d’abord en vers, et, comme il faut respirer, ils inventèrent le mètre. La flûte suivit le mouvement et voilà la mesure. Cela une fois dé-couvert, on s’est mis à chercher des mélodies et à trouver des règles pour mettre un frein à l’imagination forcenée des compo-siteurs. On a inventé l’harmonie. Oh ! oui, celle-là on l’a inven-
– 28 – tée ! Mais c’est bien la plus sotte invention de la terre ! Écoute le grillon, la fauvette ; le vent dans les arbres, le murmure du ruis-seau sur les cailloux. Chaque animal a son cri, son chant, sa voix, et je t’assure qu’ils se moquent bien des lois de MM. Rodolphe, Cherubini, Choron et autres inventeurs de sol-fège. Il n’y a que les grandes voix de la nature qui chantent juste. Tout le reste, toute votre petite musique à quatre parties, n’est que la mauvaise et impuissante contrefaçon des mélodies su-blimes du monde éternel. On arrive à un assemblage de sons qui chatouille l’oreille : mais sur bien des motifs, l’esprit reste muet. Il entend et ne comprend pas. Ce sont les nerfs qui agissent, ce n’est pas le cœur. – Si tu comprends quelque chose, c’est que l’œuvre est artistique, c’est-à-dire imitée. Dans une barcarolle, tu entendras la cadence des rames ; dans une pastorale, le chant des bergers, la pluie sur les arbres et le bêlement des troupeaux. Vois le célèbre ranz des vaches de Fribourg, – le vrai, – celui que le gouvernement suisse avait défendu de jouer dans les ré-giments, parce qu’il amenait de nombreuses désertions dans l’armée ! Les braves Helvétiens, en entendant cet air qui rap-pelle si bien la grande voix et le murmure monotone des hautes montagnes, devenaient fous. La nostalgie s’emparait d’eux et ils s’enfuyaient comme des biches effarouchées. – C’est là encore une sublime imitation. En littérature, mon raisonnement ac-quiert une force encore plus grande. Tout est imitation, mé-moire dans cette partie de l’art. La première littérature fut la tradition. On se transmit de race en race l’histoire du moment. Les hommes ne peuvent naturellement parler que de ce qu’ils ont vu ou de ce qu’on leur a appris. Les idées sont toujours pro-duites par l’action de la mémoire. Tu vas sans doute me parler des rêveurs, des philosophes : de ces grands moralistes qui ont cherché la perfection ou du moins l’amélioration pour notre pauvre terre si mal bâtie et si mal organisée. Mais ceux-là n’ont rien inventé non plus. Ils ont comparé, voilà tout. Or, la compa-raison n’est pas une invention. Les hommes d’imagination se sont plu à présenter au lecteur des types de fantaisie qui sont le contrepied de ce qui leur déplaisait ou les offusquait. Ils étaient
– 29 – si fatigués de voir à côté d’eux tant d’ambitieux, d’avares, de vo-leurs, de traîtres, de lâches et de méchants, qu’ils ont fini par écrire des romans, par faire des comédies, dans lesquelles ils s’amusent à placer des personnages tout différents. Ne pouvant rencontrer autour d’eux que des égoïstes, des sots et des mé-chants, ils ont fait un monde à l’envers et ont mis ce monde dans leur bibliothèque. Quand ils s’ennuient par trop de la vie réelle, ils vont faire un tour chez leur peuple imaginaire et se re-posent l’esprit et le cœur parmi les braves, les bons, les loyaux, les francs personnages de leur république écrite. – Comparai-son, imitation !
Le comédien ne fait ni plus, ni moins ! J’oserai même dire que l’initiative est peut-être plus vigoureuse dans l’art drama-tique que dans tous les autres arts. Peintres et sculpteurs co-pient ce qu’ils ont vu, tandis que nous représentons des types que nous ne connaissons pas. – Nous inventons presque, parce que nous donnons la vie à ces créations fantastiques qui nais-sent dans le cerveau des poètes. Certes l’auteur est pour beau-coup dans un drame ou dans une comédie, mais nous sommes bien plus que lui ! As-tu quelquefois essayé de lire une tragédie classique ? Non ! Je ne t’en blâme pas… mais moi, par état, j’en ai lu beaucoup, hélas ! Elles sont, la plupart du temps, d’une di-gestion laborieuse ! On pose le livre à chaque instant… C’est comme un devoir que l’on remplit. On veut aller jusqu’au bout : mais on a des défaillances tout le long de la route. C’est qu’il manque la vie à tous ces bonshommes, dont les noms grecs ou romains se succèdent sans interruption… Mais je laisse mon Racine et mon Corneille, ou mon Guimond de Latouche, ou même mon Voltaire, et je prends un parterre aux Français ou à l’Odéon. Tout change pour moi. Ce qui m’ennuyait me trans-porte. Je pleure où je bâillais, et je grimpe sur mon banc pour rappeler Rachel ou Ligier… tandis qu’après avoir péniblement achevé, chez moi, la lecture des Horace ou de Zaïre, je m’étais lourdement endormi ! Dans le drame c’est encore plus évident. Ils sont, la plupart du temps, illisibles nos drames ! Ce style boursouflé, ridicule, super-coquentieux vous fait jeter la bro-
– 30 – chure à la deuxième page, et Frederick Lemaître, Laferrière, Paulin Ménier, Fargueil, Fechter, Mme Laurent, vous donnent le frisson… Nous pâlissons avec eux, nous aimons et nous souf-frons avec eux. J’ai vu Rouvière dans Hamlet et ce singulier co-médien, qui tient à la fois du chat, du serpent, du diable et du clown, m’a rendu malade, presque fou ! – Il en est de même pour le comique. Molière, le plus grand de tous, est délicieux à lire. Le Bourgeois gentilhomme par exemple, est amusant au possible… mais tu ris doucement dans ton fauteuil, tandis que l’éclat de rire d’Augustine Brohan te fait éclater à ton tour.
Pourquoi cette différence ? Le comédien a donc quelque chose qui lui est propre ! Il est donc artiste, lui aussi et aussi ar-tiste que qui que ce soit ! N’est-ce pas un talent immense que celui d’un homme qui, avec des armes souvent émoussées et rouillées, renverse des bataillons ; – qui seul, par sa physiono-mie, par ses gestes, sait, à l’aide de quelques phrases de conven-tion et d’idées usées, rebattues, faire courir le fluide électrique de sa passion dans le cœur de deux ou trois mille personnes ? Est-ce qu’il n’invente pas quelque chose ? N’est-il pas aussi digne de sympathie et d’admiration que les autres artistes, celui qui t’a fait pleurer de douces larmes ou rempli d’une bonne et franche gaieté pendant deux ou trois heures ? Ne lui dois-tu pas autant de reconnaissance qu’au peintre qui te montre une jolie tête, qu’au sculpteur qui te découvre une jambe fine et qu’au poète qui te caresse le cœur en gazouillant ? Si fait ! il y a un sot préjugé contre les comédiens ! Ce préjugé tombera comme tous les préjugés. Il y eu a quelques-uns dont la vie n’est pas très-régulière, c’est possible… mais on a fait de singulières supposi-tions sur Shakespeare, sur Molière, sur bien des rois, des empe-reurs, des peintres, des musiciens, des prêtres et des auteurs ! Qu’est-ce que cela prouve ? Qu’il y a toujours des exceptions… Toutes les professions sont honorables, tous les arts sont dignes d’estime ! Pendons les coquins, mais honorons les justes dans quelque classe de la société qu’ils se trouvent ! Maintenant j’ai fini mon speech, je te remercie de ne l’être pas endormi. Es-tu converti ?
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– Mon cher garçon, lui répondit. Gabriel., tu parles bien, et surtout tu parles longtemps…
– Mais enfin, je t’ai prouvé…
– Tu m’as prouvé que tu avais une idée fixe, que tu la dé-fends du mieux que tu peux, et que, puisque tu aimes la profes-sion de comédien à ce point-là, il faut te laisser agir à la fantai-sie.
– Mais au moins, avoue…
– Je n’ai rien à avouer… Je veux bien rester neutre… ne m’en demande pas davantage. Tu vois d’une façon, moi d’une autre… Voilà tout.
– Mais l’art !
– Oh ! voilà le grand mot : l’art !… Mais les quinquets, les pompiers, les vieilles affiches, les figurants, les loges en com-mun, le rouge, le blanc, les perruques, le verni, la gomme et les directeurs…, est-ce de l’art cela ?
– Ah ! si tu veux faire de l’art sans instruments !
Les deux amis étaient arrivés au chemin de fer ; là ils ou-blièrent leur querelle et s’étreignirent avec affection.
– Écris-moi ! dit Gabriel.
– Sois tranquille… Adieu, adieu !
Le train est déjà loin… Gabriel mâche son cigare en mur-murant :
– Que le diable emporte la comédie !
Et il rentre en ville, triste et soucieux.
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