Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 19 sur 25

Pages du PDF

Les Débuts De La Forgeronne

XIX Fanfan retrouve son père.

XIX

 

 

Fanfan retrouve son père.

 

Onze heures et demie venaient de sonner à la gare, et deux hommes, ou plutôt un homme et un gamin, arpentaient le bou-levard Mazas. Ils se tenaient bras dessus, bras dessous, et chan-taient le fameux refrain :

Rappelle ta gaité

Enfant de nos montagnes, etc.

 

C’étaient Fanfan et Quoniam : ils venaient de faire la con-duite à un camarade. La soirée avait été chaude, et les deux ou-vriers se trouvaient dans cet état indécis qui n’est pas encore l’ivresse, et qui n’est déjà plus le bon sens. Ils ne titubaient pas encore ; mais ils chantaient faux, horriblement faux. Fanfan fai-sait des enjambées dignes du Petit-Poucet, et Quoniam était obligé de galoper, pour se mettre au niveau du pas accéléré du joyeux forgeron.

Tout à coup les cris : à l’assassin, à l’assassin, arrêtez-le, arrêtez-le ! se firent entendre derrière eux. Ils écoutèrent : plus rien !

– C’est une farce ! avança Quoniam.

– Peut-être, reprit Fanfan, faut voir !

 

– 131 –

À peine avait-il prononcé ces paroles que Quoniam, heurté subitement par un choc violent, roule dans l’allée… une ombre passe en courant devant Fanfan… C’est un homme qui fuit, un voleur qui se sauve, peut-être l’assassin dont on parlait tout à l’heure ! Fanfan est dégrisé, il prend son élan, et doué d’une vi-gueur de jarret peu commune, il atteint le fugitif, au moment même où celui-ci allait tourner une rue déserte. Alors une lutte s’engage. Doué de la force que nous lui connaissons, Fanfan fût sans doute venu bien vite à bout de son adversaire, tout robuste qu’il parût être ; mais celui-ci tenait à la main un de ces cou-teaux dont les bouchers se servent pour détacher la viande des os, arme terrible, dont les blessures sont presque toujours mor-telles. Fanfan avait saisi son homme au bras gauche, et placé derrière lui, il essayait en vain de s’emparer du bras droit. C’était une lutte singulière que la lune éclairait seule. Pas un bec de gaz en cet endroit, pas un sergent de ville aux alentours. Trop occupés de leur situation respective pour proférer une seule pa-role, les deux antagonistes se débattaient en silence. Pris comme dans un étau par le poignet vigoureux de Fanfan, le mi-sérable essayait de le frapper de son couteau ; mais Fanfan était leste, et chaque fois qu’il sentait le bras droit de son prisonnier faire un mouvement en arrière, il sautait brusquement de côté et l’arme ne rencontrait que le vide. Cependant le pied glissa au Mâconnais et il chancela ; l’homme, alors, lui enfonça sa lame dans la jambe. La douleur fut vive ; mais elle redoubla la vi-gueur de l’hercule. L’aiguillon fit bondir le taureau, et par un ef-fort surhumain, il parvint à jeter le bandit à genoux. La lutte était terminée. D’un revers de main il le renversa sur le dos, et s’empara enfin du couteau que l’épuisement venait de faire abandonner à l’assassin. En ce moment, Quoniam arrivait en boitant, encore tout meurtri de sa chute.

– Va chercher la garde, cria Fanfan, je le tiens bien !

En effet, il s’était mis à cheval sur le vaincu, et, tandis que ses deux genoux lui écrasaient presque les bras et la poitrine, il tenait la pointe du couteau appuyée sur sa gorge.

 

– 132 –

– Mais vous êtes blessé, Fanfan !

– Ça n’est rien ! c’est dans le gras du mollet, cours vite au chemin de fer !

– Mais s’il en vient d’autres ?

– Va donc, animal ! Tiens ferme, ajouta-t-il en faisant sen-tir le couteau à l’homme qui venait de faire un mouvement !

– J’y vole, monsieur Fanfan, j’y vole ! Et il partit comme un trait.

– Fanfan, murmura l’assassin, Fanfan !

– Oui, moi Fanfan ! Hein, vous me connaissez ? allons, j’ai de jolies connaissances !

– Écoute, les moments sont précieux ! Tu as été déposé à l’hospice des Enfants-Trouvés de Mâcon, il y a dix-sept ans. Tu as une marque en forme de cerise sur le bras droit.

– Oui… mais comment savez-vous cela ?

– Malheureux, je suis ton père !

– Vous, mon père ! vous un voleur, un assassin… allons donc !

– Je puis en fournir toutes les preuves. Écoute-moi… J’ai cent mille francs là dans ce portefeuille… partageons, laisse-moi fuir… la blessure que je t’ai faite sera ton excuse et tu auras sau-vé la vie à ton père.

– Mon père… voilà mon père ! murmurait Fanfan… Savez-vous ce qu’on m’a raconté à propos de ma translation aux En-fants-Trouvés ?

– Le temps presse, partageons !

 

– 133 –

– Attendez donc. On m’a dit qu’une pauvre femme sans ressources, ne pouvant plus travailler, et donnant à son fils tout ce qu’elle pouvait arracher à la pitié de quelques voisins, aussi pauvres qu’elle, était morte de faim, Est-cela ?

– Oui, j’ai eu des torts… mais je suis ton père.

– Elle est morte de faim, et moi, j’ai été jeté aux Enfants-Trouvés ! C’est toujours cela, n’est-ce pas ?

– Il me semble que l’on vient… prends tout ; laisse-moi fuir !

– Vous avez laissé mourir ma mère de faim, vous m’avez abandonné à la pitié publique… vous êtes un voleur et un assas-sin et vous me proposez de partager, de prendre même tout le fruit de votre dernier crime… c’est cela… n’est-ce pas ?

– Grâce… on vient ! grâce pour ton père !

– Je n’ai pas de père ! Je vous renie ! Je suis un honnête homme, moi… un ouvrier… je n’ai jamais volé… je n’ai jamais tué… Si j’ai une femme… elle sera heureuse… elle sera honorée… Si j’ai des enfants… je leur enseignerai l’honnêteté. Voilà ce que doit être un père. Vous que je n’ai jamais vu, qui, au bout de dix-sept ans, venez me dire : sois voleur comme moi, sois assassin comme moi, je suis ton père ! non, vous êtes un misérable, rien de plus ! Je n’ai pas de pitié pour vous. La voix du sang est un mensonge et d’ailleurs je ne vous connais pas !

– Oh ! mon Dieu, Fanfan ! les voilà… lâche-moi ; tiens, le portefeuille est dans ma poche.

– Nous voilà ! nous voilà, criait Quoniam ! En effet, quelques soldats, requis par l’apprenti, accouraient suivis du maître de l’hôtel de Lyon. On s’empara de Moïse Klauss, dont les dents claquaient. Le propriétaire de l’hôtel l’avait reconnu. Les cent mille francs trouvés en sa possession prouvaient sa culpabilité… c’était bien lui qui avait commis le crime.

 

– 134 –

Il fut entraîné au poste le plus voisin, et le procès-verbal fut ainsi rédigé sous la dictée du maître d’hôtel.

« Le… à 11 heures du soir, un cri perçant retentit soudain dans la chambre que madame Moronval habite au second avec son fils Charles, âgé de 15 ans. En rentrant chez elle avec ce jeune homme, cette dame avait cru entendre du bruit. En effet, un homme apparut à ses yeux, lorsqu’elle ouvrait la porte… nous entendîmes d’abord la dame s’écrier : Moïse, Moïse ! ah ! misérable ! au voleur ! Puis un cri, et, comme nous nous précipi-tions pour courir au secours de cette dame, un homme, armé d’un couteau ensanglanté, se jeta sur nous… nous renversa, sans nous frapper toutefois, et prit la fuite. Il disparut sur le boule-vard Mazas, où il vient d’être arrêté… Nous déclarons recon-naître parfaitement l’individu détenu au poste de la gare, pour celui qui a commis l’attentat… Madame Moronval mourante a déclaré qu’on lui avait volé cent mille francs dans un porte-feuille. Le détenu est porteur d’une somme égale contenue dans un portefeuille, où se trouve le portrait du jeune Moronval…

« En foi de quoi nous avons signé :

« JEAN LACROIX,

« propriétaire de l’hôtel de Lyon. »

Un procès-verbal général fut rédigé par le brigadier des sergents de ville, dans lequel furent relatés la courageuse con-duits de Fanfan et le zèle de Quoniam. Tous deux furent appelés à signer et à indiquer leur demeure. Quoniam écrivit son nom et son adresse qu’il dit être aussi celle de Fanfan… Quant à ce der-nier, il fit une croix, déclarant ne pas savoir signer… Ils allaient se retirer quand le prisonnier s’écria :

– Attendez, il manque quelque chose au procès-verbal !

– Qu’y manque-t-il ? demanda le brigadier.

 

– 135 –

– C’est qu’on a oublié de mentionner un détail intéres-sant… ce Fanfan qui m’a arrêté et qui a fait une croix… eh bien, c’est mon fils !

– Est-il vrai, monsieur ? demanda curieusement le briga-dier.

– Brigadier, je me nomme Fanfan Mâconnais, je suis en-fant de l’hospice de Mâcon, et cet homme est fou.

Les deux ouvriers sortirent du poste.

Il était temps ! une voiture de remise passait ; ils y montè-rent tous deux. Une fois le véhicule en marche, Quoniam dit à Fanfan :

– Vous souffrez donc de votre jambe ?

Fanfan pleurait.

– Vous pleurez ! mais qu’y a-t-il donc, monsieur Fanfan ?

– Ah ! Quoniam, Quoniam !… je suis bien malheureux ! Cet homme, cet assassin… c’est mon père !

Le reste de la route se fit en silence.

 

*** *** ***

Voici ce qui s’était passé :

Moïse Klauss avait suivi la voiture de loin et une fois sûr de la direction, et certain que l’ordre donné n’était pas un piège, il retourna à son domicile. Là, il se déguisa complètement, grâce à d’énormes favoris rouges, prit un trousseau de fausses clefs à tout hasard, et sur les dix heures, il se présenta à l’hôtel de Lyon. Madame Moronval y demeurait en effet avec son fils ; mais ils étaient sortis et on les croyait au spectacle.

 

– 136 –

– Allons, dit Moïse, j’ai de la chance, ce que je voulais faire demain, je le ferai ce soir même !

C’était un homme adroit, et du reste, l’hôtel était fort acces-sible. Il n’eut même pas besoin de tromper la surveillance du propriétaire, plongé dans la combinaison d’un savant piquet, en face de sa vénérable moitié. Il franchit donc hardiment les de-grés, et, arrivé à la porte du numéro qu’on lui avait indiqué, il essaya la serrure. Le troisième passe-partout fit merveille, et il pénétra dans l’appartement. Il était dix heures et demie.

– Les spectacles finissent tard, se dit-il… j’ai le temps !

Après avoir refermé la porte derrière lui, il commença ses investigations. Il n’y avait qu’une commode qui fermât à clef. Mais il en fouilla vainement les tiroirs. Les cent mille francs n’y étaient pas.

– Que diable ! on n’emporte pas une pareille somme sur soi ! Comme il avait fait à Domfront, il bouleversa la paillasse, visita le cabinet de Charles, sonda les murs… il ne trouva rien… Une robe négligemment jetée sur un fauteuil attira soudain ses regards, et, guidé par l’instinct particulier aux voleurs, il pres-sentit que le trésor devait être là. En effet, dans une des poches, il sentit un portefeuille, l’ouvrit et aperçut les billets de banque. Onze heures sonnaient, quand la porte s’ouvrit : nous savons le reste ! Le misérable avait échoué au port.

Quant à madame Moronval, sa position était fort dange-reuse, elle ne put parler qu’au bout de trois jours. Son premier soin fut de faire avertir le vicomte de Chatenay. Elle se sentait mourir et voulait que son fils eût un appui dans le monde. Le pauvre Charles était plongé dans un morne désespoir. Il n’avait pas quitté sa mère une minute. Il dormait sur un fauteuil, épiant le moindre geste de la malade, aidant de tout son pouvoir la garde qui avait été mandée et embrassant la pauvre femme toutes les fois qu’elle ouvrait les yeux. Il fit preuve en cette occa-

 

– 137 – sion d’un dévouement rare chez les enfants de cet âge. Depuis qu’il avait retrouvé sa mère, il l’aimait chaque jour davantage.

Le troisième jour, le vicomte arriva ; mais il dut attendre que le juge d’instruction eût fait son office. Enfin, il resta seul avec la malade, qui avait prié son fils de s’absenter une heure ou deux. Nous saurons bientôt le résultat de cette conversation.

 

– 138 –