Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 3 sur 25

Pages du PDF

Les Débuts De La Forgeronne

III Le fils de Suzanne la Folle.

III

 

 

Le fils de Suzanne la Folle.

 

– Voilà ce que j’ai été, monsieur le vicomte, ajouta Suzanne en regardant M. de Chatenay qui l’écoutait en silence, après lui avoir dit à peu près ce qui précède.

– Continuez, madame, quelles sont vos intentions… ?

– Je vais vous les dire… Mais, hélas ! daignerez-vous me croire ? Depuis la soirée d’hier, depuis une sorte de vision que j’eus à l’Opéra, il s’est opéré en moi un changement singulier ! J’étais, comme vous le savez, aux secondes loges, et en face de moi je voyais une autre loge, au même rang, qui me rappela bien des émotions passées. C’était là que M. Moronval me menait souvent dans les commencements de mon mariage et, après tant d’années, le souvenir d’un temps qui n’est plus a soudai-nement envahi ma pensée. Il y avait là une honnête famille et je fermai les yeux, me laissant aller à une rêverie qui n’était pas sans charme pour moi, car je n’ai presque jamais le temps de penser. Je me voyais, à mon tour, honnête épouse et heureuse mère ! Que cette femme doit être fière entre son mari et son fils ! Il me semblait que, pour quelques instants, je devenais elle… et tout un roman bourgeois et naïf se déroula dans ma tête. J’étais dans mon ménage, occupée de l’administration de ma maison. Je grondais ma cuisinière ; elle avait brûlé un pou-let qui devait me valoir des compliments de mon mari… Sou-

 

– 16 – dain, un grand bruit se faisait à la porte… C’était mon fils qui revenait du collège et me sautait au cou, en disant : « Maman, embrasse-moi, je suis au banc d’honneur… je suis encore le premier en version ! » Qu’il était beau, dans ce rêve, mon fils ! – Il a quatorze ans maintenant ! – Puis, mon mari arrivait à son tour, et comme son fils, il me donnait un baiser sonore en s’écriant : « Je meurs de faim !... à la soupe ! à la soupe ! » Oh ! quels dîners à la Maison Dorée vaudront jamais ce repas de fa-mille ! Mais ce n’est pas tout… mon rêve se continuait et me ré-servait une douce jouissance. Au départ, le père et le fils se le-vaient, allaient à une armoire soigneusement fermée et en reve-naient chargés de fleurs et de cadeaux, – c’était ma fête ! – Et ce fut alors seulement que je rouvris les yeux… En même temps, deux ruisseaux de larmes s’en échappèrent et je fus obligée d’attribuer à la musique l’impression étrange que je venais d’éprouver. Jamais je n’ai été si heureuse que pendant cette heure de quasi-hallucination. Il y avait bien des années que je n’avais pleuré de bonnes larmes. Je me sentais soulagée. Mais, peu à peu, à la contemplation intérieure qui m’avait presque laissée en extase, succéda comme un abattement général. La réaction se produisait. En rouvrant les yeux, je vis la femme, la mère de famille dans sa loge et je me retrouvai, moi, couverte de diamants, à côté, pardonnez-moi l’expression ! à côté d’une fille perdue !… Une suffocation me coupa la respiration pendant une minute. Je me sentis seule, sans amis honorables, sans parents, sans famille, – vouée à l’infamie et à la solitude dans ma vieil-lesse. – Un sombre désespoir s’était emparé de moi. J’aurais été sur un pont ou à la fenêtre d’un cinquième étage que je n’eusse pas hésité une minute à me débarrasser de la vie honteuse que je mène… Pour la première fois, j’eus un remords sérieux. J’étouffais ; ma poitrine était trop étroite pour contenir la somme d’émotions jusqu’alors inconnues qui s’y succédaient. Mon cœur était gonflé et je le sentais qui pesait lourdement en moi et me forçait à me tenir courbée pour diminuer la douleur que ce poids me causait. J’aurais donné tout ce que je possède pour retrouver une de ces larmes délicieuses de tout à l’heure !

 

– 17 –

Mais je ne pus pleurer et fus plus d’un quart d’heure à me re-mettre de cette singulière crise.

J’arrivai donc à la Maison-Dorée d’assez triste humeur. – Lorsque vous parlâtes de l’enfant de Moronval, tout mon sang se figea dans mes veines. Je voulus lutter ! Une sotte vanité me criait : « Ne cède pas ! » et je bus plus encore que de coutume.

Je me réveillai baignée de sueur… D’horribles cauchemars avaient torturé mon sommeil agité et fiévreux. Mais, chose étrange ! toutes les fumées du vin avaient disparu… J’avais les idées aussi nettes que si j’eusse passé la meilleure nuit du monde. Mon corps seul était brisé… mais ma tête complètement saine, et je me mis à réfléchir profondément. Cette coïncidence bizarre du rêve fait à l’Opéra et de votre récit au souper de la Maison-Dorée me sembla une sorte d’avertissement mystérieux. N’était-il pas, en effet, surprenant qu’au bout de quatorze ans la pensée de mon fils m’eût occupée toute une soirée et qu’immédiatement après, j’eusse appris que cet enfant existait encore et que je pourrais le voir. Revoir mon fils ! – Embrasser mon enfant ! – J’étais comme une folle à cette pensée, et je me plongeai dans une série de combinaisons, dont le but était de trouver un moyen de me rapprocher de mon enfant… Les aspi-rations de ma jeunesse m’assaillirent en foule… Je ne savais à quoi me résoudre et je me mis à genoux… je cherchais à me rappeler quelque prière… Mais cette prière dégénéra en une méditation salutaire, car toute ma vie m’apparut d’un seul coup. L’avenir se déroula lentement à mes yeux, et je ne sais quelles fraîches sensations descendirent tout à coup en moi. Il me sem-blait que la pensée de mon fils m’épurait par degrés, – mes idées prenaient un autre tour. Il me parut que je pourrais en-core me réhabiliter, sinon aux yeux du monde, du moins à mes propres yeux. Et je suis venue vous trouver, monsieur le vi-comte, pour vous demander de me dire où se trouve mon fils.

– Vos intentions, quelles sont-elles ? reprit le vicomte en détournant la question.

 

– 18 –

– Elles sont bien simples, monsieur. J’ai fait hier mon der-nier souper, j’ai quitté l’hôtel que m’avait donné M. de Libstein pour n’y jamais rentrer, et je désire me retirer dans une petite ville de province pour m’y occuper exclusivement de l’éducation de mon enfant.

– Madame, voilà certes de belles et bonnes résolutions. Mais qui me répondra de l’avenir ?

– Oh ! soyez tranquille : mon âme maintenant n’aspire qu’au repos. J’ai bientôt trente-cinq ans, et la vie n’a plus rien à m’apprendre. Ne me refusez pas, monsieur. Je ne veux vous faire aucun serment, mais regardez-moi bien en face et dites si vous retrouvez une seule trace de Suzanne la Folle ! Le passé est mort, bien mort ! J’irai avec mon trésor m’ensevelir dans quelque ville obscure, où le nom de Moronval, s’il est connu, ne le sera que par ses œuvres et non par les malheurs dont j’ai été la cause. Nous vivrons ignorés, heureux peut-être ! Où est mon fils, monsieur. – Où est-il ? je vous le demande à genoux !

– Relevez-vous, madame… J’aime à vous croire… votre voix me touche… je crois que vous êtes sincère. Voici l’adresse de votre fils. – Adieu madame, et souvenez-vous que « je serai toujours prêt à rendre service à madame Moronval. »

Et, après l’avoir saluée profondément, le vicomte la recon-duisit jusqu’à la porte. Suzanne sauta dans sa voiture et dit au cocher : « Tout droit, au pas, je sonnerai ! » Elle baissa les stores, et dépliant le billet que lui avait remis le vicomte, elle lut ces mots :

Charles Moronval,

Interne au Collège de Dôle (Jura).

Une lettre pour le proviseur du collège était jointe à cette adresse ; comme elle n’était pas cachetée, Suzanne put en prendre connaissance. Elle était ainsi conçue :

 

– 19 –

« Monsieur le proviseur,

« La personne qui vous remettra ce billet est madame Mo-ronval, la mère de notre petit Charles. Des circonstances parti-culières avaient éloigné cette dame de son pays… Elle a pu reve-nir enfin en France, et son premier soin a été de me demander des nouvelles de son fils.

« Je vous prie, monsieur le proviseur, de vouloir bien ac-cueillir favorablement madame Moronval et de ne lui adresser aucune question : de nombreux malheurs ont attristé son exis-tence, et il est important de ménager sa nature fort impression-nable. Il est bien entendu que l’arrivée de la mère de Charles ne change en rien notre programme et que je continuerai à tenir les engagements que j’ai pris avec vous.

« Préparez donc, je vous prie, le jeune Moronval à voir sa mère, et embrassez-le de la part de son vieil ami qui vous serre affectueusement les deux mains.

« Votre tout dévoué

« Vicomte de Chatenay. »

 

– Au chemin de fer de Lyon ! cria Suzanne à son cocher.

 

– 20 –