Les Débuts De La Forgeronne

Marie de Solms · Chapitre 17 sur 25

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Les Débuts De La Forgeronne

XVII Où Baratte est vivement contrarié.

XVII

 

 

Où Baratte est vivement contrarié.

 

Nous sommes de nouveau chez Dumont-Baratte, l’ex-professeur de calligraphie, décoré de juillet… Rien n’est changé dans l’établissement… Il est dix heures du matin… Baratte dé-jeune de deux œufs à la coque, d’une salade de laitue pommée, d’un morceau de fromage de Chester, et il savoure un petit vin de Bordeaux acheté probablement où vous savez. Le jeune et brillant Compagnie ronge une cuisse d’oie arrosée d’un demi-litre de Beaugency, et deux bonnes attendent que l’un et l’autre aient achevé leur repas. Baratte ne se presse pas : il est de bon goût de se faire attendre. Sa femme, une sainte ! n’est pas au lo-gis. – Cependant, il a une ride au front qui ne lui est pas natu-relle. De temps en temps, il pose sur la table son verre vide et, le menton appuyé sur son poing fermé, le coude sur la nappe, il crispe sa bouche, rapproche ses sourcils et médite quelques se-condes.

– Encore la visite de ces Houlot, murmure-t-il, je m’en croyais débarrassé à tout jamais… Que le diable les emporte ! Tous ces souvenirs m’ennuient à la fin et si je pouvais leur trou-ver quelque chose à l’étranger… Comment, j’envoie cette jeune fille dans une maison tranquille… Je m’imaginais qu’elle attra-perait facilement, un mari par là… Et elle revient vierge et mar-tyre… Enfin ! si elle peut faire l’affaire de madame Laroche…

 

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C’est à Paris, c’est vrai… Mais j’aime encore mieux la voir en place que d’être exposé à ses continuelles visites… Encore une corvée pour aujourd’hui !

En ce moment, un bruit inusité de voix se faisait entendre dans l’antichambre :

– M. Baratte déjeune.

– Mais je suis invité, je viens déjeuner avec lui.

– Monsieur a défendu qu’on le dérange.

– Cet ordre n’est pas pour moi.

– C’est singulier, se disait Baratte… Je n’ai invité personne à déjeuner… C’est quelque pauvre diable qui veut escompter un billet… Voyons cependant.

Il frappa sur un timbre.

– Attendez une minute, monsieur m’appelle.

– J’attends, j’attends !

Le commis pénètre chez Baratte.

– Quel est ce bruit ?

– C’est un monsieur d’un certain âge, fort bien mis, une es-pèce de notaire avec un portefeuille sous le bras.

– Demandez-lui son nom et dites-lui que je le prie d’attendre quelques minutes. Je suis certain de n’avoir invité personne à déjeuner, ce n’est pas dans mes habitudes.

– Votre nom, monsieur ? dit le commis à l’homme de l’antichambre.

– Je n’ai pas de cartes sur moi ; mais donnez-moi un bout de papier.

 

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– Voilà, monsieur.

Et Moïse Klauss écrivit ces mots :

 

– Nise du Moi, Nose du Clo.

 

– C’est un Russe ou un Polonais, pensa Compagnie qui jeta un regard furtif sur le nom écrit.

Et il rentra chez son patron. Celui-ci tendit négligemment la main pour recevoir le billet. Mais il n’y eut pas plutôt jeté les yeux que, malgré sa présence d’esprit habituelle, il fit un bond sur son fauteuil et renversa presque la table.

Puis, se levant avec précipitation, il courut lui-même ouvrir la porte de son bureau.

– Et bonjour, monsieur Baratte… Mon cher Baratte… J’étais sûr que vous ne m’aviez pas oublié.

Malgré son costume et les quinze années écoulées, Baratte reconnut Moïse du premier coup d’œil. Les coquins ont la mé-moire longue.

– Je vous demande mille pardons… Je suis tout à vous… Mesdemoiselles, revenez demain. Je n’ai rien pour vous au-jourd’hui… Entrez donc, cher ami… Monsieur, dit – il à son commis, je vous donne congé jusqu’à deux heures… Cher ami, avez-vous déjeuné ?

– Mais non, puisque vous m’avez invité.

– C’est vrai, j’avais totalement oublié… Victor, en descen-dant, dites au pâtissier de nous monter sur-le-champ un déjeu-ner froid pour deux, sans vin. Que dans dix minutes je sois ser-vi ! Allez, et ne revenez qu’à deux heures.

 

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Compagnie ne se le fit pas répéter… Quand ils furent seuls, les deux anciens camarades s’étudièrent un moment en silence. Moïse parla le premier :

– Nous sommes vieux, maintenant, mon bon zig ! – Diable, tués bien logé, toi !

– Oh ! je ne suis pas si riche que cela en a l’air… Mais toi, mon vieux Moïse, je te croyais depuis longtemps occupé à tra-vailler pour le compte du gouvernement.

– Que non pas ! J’ai fini ma surveillance et je suis un hon-nête homme comme autrefois.

– Comme autrefois ! Eh bien, l’on pourra rire. Nous avons du temps devant nous, et ma femme, une sainte, ne rentrera que demain.

– Tu es marié ?

– Imbécile !

En ce moment, le pâtissier apporta un succulent déjeuner. Les deux vieux renards, assis l’un devant l’autre, reprirent la conversation. Ils se racontèrent mutuellement leur existence depuis leur séparation, et ils furent d’une franchise sans égale. Ils n’avaient rien à craindre l’un de l’autre, et une réunion pou-vait leur être fort utile. Vous savez à peu près ce qu’ils purent se dire, à l’exception d’un détail qui doit trouver sa place ici :

– Te rappelles-tu, disait gaiement Dumont, la joueuse de harpe des Champs-Élysées ?

– Je le crois bien ! avons-nous fait des noces, dans le temps !

– Ah ! c’étaient les beaux jours ! mais tout cela est loin. Ah çà ! mais tu étais marié, toi. Je me rappelle qu’il te prenait de temps en temps des remords. C’était à crever de rire. Tu parlais de ta femme, de ton fils, car tu avais un fils.

 

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– Oh ! je n’en parlais que quand j’étais ivre ! Au diable les souvenirs tristes ! J’ai planté tout ça là, il y a dix-huit ans bien-tôt. Le moutard en avait trois, et la mère lui aura probablement donné une assez mauvaise idée de son auteur. J’ignore ce qu’ils sont devenus.

– Je le sais, moi.

– Toi, eh bien, ne me le dis pas ! je n’ai pas envie de me trouver une famille sur les bras.

– Rassure-toi, il y a dix-sept ans que tu es veuf !

– Dix-sept ans, voyez-vous çà ! Et de quoi est-elle morte ? demanda impudemment Moïse.

– Elle est morte de faim à Mâcon… dans un garni à la nuit ; et, comme elle n’avait sur elle aucun papier et que le mioche ne savait pas encore assez bien parler pour s’expliquer, il fut mis aux Enfants-Trouvés.

– Ah ! dit Moïse d’un ton presque soucieux… Comment sais-tu cela, toi ?

– Je l’ai appris par une maîtresse que j’avais alors et qui couchait souvent dans ce garni-là. Elle avait vu ta femme deux ou trois fois avec toi à la promenade… Elle ne voulut pas dire qu’elle savait ton nom de famille… elle avait peur d’attirer l’attention sur elle-même… d’être questionnée et, comme elle était mal notée à Mâcon, elle se tut ; seulement, le maître du garni vit encore. Il y a eu un procès-verbal dressé. Quand tu voudras retrouver ton fruit, tu le pourras. Ce qu’il fait mainte-nant, je l’ignore. Mais il a été placé à l’hospice sous le nom de Fanfan-Mâconnais, voilà tout ce que je peux te dire.

– Bath ! fit Moïse Klauss, en vidant son verre. Tout est bien comme il est ! Parlons d’autre chose…

Et la conversation reprit de plus belle entre les deux ban-dits :

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– À propos, s’écria Moïse, et la Moronval… qu’est-ce que tu en as fait ?

– Peuh ! après l’affaire de Houlot, je me suis donné de l’air, comme bien tu penses… tandis que tu te laissais bêtement ar-quepincer. Je ne l’ai plus revue ! Elle fait la noce dans le grand… on l’appelle Suzanne la Folle. Voilà tout ce que j’en sais.

– Et les Houlot ?

– Ah ! ça ! c’est plus drôle… je suis en ce moment leur bien-faiteur.

Le placeur raconta comment la misère avait conduit ces dames dans son bureau et comment il avait placé la fille à Li-moges.

– Diable de Dumont, tu as toujours eu plus d’esprit que moi ! Voyons… la main sur la conscience… fais-tu toujours des affaires ?

– Et toi, cultives-tu toujours le faux ? – Je n’ai perdu aucun de mes petits talents de société.

– Alors, nous pourrons nous entendre. Il s’agit de deux ou trois cent mille francs dans un seul coup de filet ; mais il y a de grandes difficultés. Il me manquait un homme : te voilà ! Écoute la spéculation.

L’explication dura longtemps ; nous ferons grâce aux lec-teurs de cette combinaison compliquée. Il s’agissait encore d’une de ces ventes simulées dont nous parlions dans un précé-dent chapitre. Nous avons le bonheur de n’y rien comprendre. – Nos deux escrocs étaient depuis longtemps passés maîtres dans ce genre d’affaires et ils s’entendirent à demi-mot. Le plan fut convenu, et il fut arrêté que dès le lendemain on commencerait l’attaque.

Deux heures sonnèrent, et le jeune Compagnie, exact comme un chronomètre, s’installa à sa place dans

– 118 – l’antichambre. Les débris du déjeuner furent enlevés… le bureau mis en ordre, et les deux amis reprirent leur physionomie d’emprunt.

– Si tu es curieux de voir les Houlot… reste encore un peu chez moi… Elles ne vont pas tarder à faire leur apparition.

Dumont-Baratte avait raison : au bout de dix minutes, le commis annonçait ces dames. Moïse se jeta dans un petit cabi-net vitré, et Baratte, redevenu un petit vieillard jovial et pater-nel, accueillit ses clientes par le plus charmant sourire.

Pendant ce temps, Moïse Klauss, tout en observant ce qui se passait dans le bureau, ne pouvait s’empêcher de se frotter les mains, en se disant :

– Dumont est un bon diable, il m’a reçu mieux que je ne l’aurais cru.

Quand madame Houlot et sa fille furent assises, le père Ba-ratte, d’une mine toute déconfite, leur annonça qu’en ce mo-ment les places étaient fort rares… que madame de Vinzelles, l’excentrique voyageuse, à laquelle il songeait, était à Jérusalem ou à Pékin ; que, cependant, il ferait tout son possible pour par-venir à se rendre utile à ces dames !… – Mais le moment était mal choisi… les vacances étaient commencées depuis huit jours, et toutes les institutrices, toutes les demoiselles de compagnie, avaient, dès le premier moment, envahi son bureau… Il regret-tait énormément qu’elles ne fussent pas venues un peu plus tôt. La veille, il avait disposé de sa dernière place vacante, en faveur d’une personne qui l’intéressait beaucoup moins que mademoi-selle Houlot… Mais le mal n’était pas sans remède. Il fallait prendre patience. Chaque jour pouvait amener un renvoi. Seu-lement, il ne croyait pas devoir dissimuler son chagrin d’avoir vu mademoiselle Houlot quitter la bonne famille Daguet : il ne comprenait pas les motifs d’une rupture aussi brusque… Quand on est pauvre, il faut supporter bien des choses… etc., etc.

 

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À tous les raisonnements de Baratte, les dames Houlot ne répondirent que par des soupirs. La jeune fille, qui sentait un reproche dans la fin du discours de Baratte, était prête à pleu-rer. On lui faisait un crime d’avoir fui une maison où elle avait été si odieusement outragée ! – Aussi, sa mère n’y put-elle te-nir… Elle raconta à Baratte la scène infâme qui s’était passée à Limoges : Baratte eut l’air convaincu et se mit de nouveau à leur disposition.

– Attendez encore un peu, ajouta-t-il, et aussitôt que je se-rai certain d’une bonne affaire, je vous écrirai.

Et il les congédia sur cette promesse, sans les reconduire jusqu’à l’antichambre, comme la première fois. Il espérait en être débarrassé.

– Il y a d’autres bureaux que le mien, pensait-il elles s’y adresseront. Quant à moi, du diable, si je leur récris jamais.

Compagnie ne fut pas plus poli que son maître. Il devinait qu’elles avaient été éconduites, et ne leva pas le nez de dessus le roman qu’il lisait. Les deux femmes tournèrent le bouton de la porte, mais une fois sur le palier, mademoiselle Houlot se jeta en sanglotant dans les bras de sa mère.

– Oh ! maman… qu’allons-nous devenir ?

Elles ne s’étaient pas aperçues qu’elles avaient un témoin.

Une femme vêtue de noir venait de franchir la dernière marche, et, comme elles lui barraient le passage, s’était vue obligée de s’arrêter.

– Allons, du courage, dit madame Houlot, en relevant la tête !

À ce moment, la femme qui assistait, malgré elle, à cette scène de douleur, aperçut le visage de madame Houlot. D’un mouvement rapide, elle abaissa sa voilette sur son visage et se rangea contre la muraille pour laisser passer la mère et la fille.

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Elle avait, du reste, besoin de cet appui pour ne pas tomber. Cette femme voilée n’était autre que Suzanne. Elle avait reconnu madame Houlot, et cette victime de ses désordres lui apparut comme un remords menaçant. Il était évident que ces femmes souffraient. Leur sortie d’un bureau de placement et leurs larmes trahissaient leur situation. Ce fut donc émue et troublée qu’elle pénétra dans l’antichambre, où le commis ne l’eut pas plutôt aperçue qu’il s’empressa d’aller au-devant d’elle. Suzanne était mise simplement, mais grâce à un je ne sais quoi indéfinis-sable, le Lovelace des cuisinières devina, du premier coup d’œil, à qui il avait affaire.

– M. Baratte ? demanda Suzanne.

– Il est visible et si madame veut prendre la peine de pas-ser…

Et le commis, sans même annoncer, ouvrit la porte du bu-reau. Baratte et Moïse causaient à voix basse… À la vue de la dame voilée, ils se turent et Baratte lui demanda poliment quel était l’objet de sa visite. En entendant cette voix, Suzanne fut frappée de stupeur… Elle leva les yeux et reconnut celui qui l’avait perdue. La figure de Moïse ne lui était pas étrangère non plus… elle l’avait vu, dans plusieurs soupers, avec Dumont et Houlot. Ces deux rencontres subites, étranges, inattendues, lui semblèrent un avertissement d’en haut. Évidemment ce n’était pas pour rien que la destinée mettait, en un seul jour, au bout de quinze ans, les bourreaux en présence de leur victime. La Provi-dence devait avoir un but, et Suzanne devait être l’instrument de la volonté divine. Suzanne fit toutes ces réflexions en une se-conde. Pendant qu’elle réfléchissait, Baratte, les bras tendus, lui indiquait un fauteuil, et Moïse, assis près du bureau, parcourait son journal. Madame Moronval n’était pas une femmelette. Elle venait de concevoir un grand dessein. Aussi, redevenant pour un instant Suzanne la folle, leva-t-elle soudain son voile et sou-riant comme aux jours d’orgie :

– Bonjour Dumont, bonjour Moïse, dit-elle gaiement !

 

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