Les vivants et les morts
Le Monde Interieur
«Car l’exceptionnel, voilà ta tâche…» NIETZSCHE.
Il est des jours encor, où, malgré la sagesse, Malgré le voeu prudent de rétrécir mon coeur, Je m’élance, l’esprit gonflé de hardiesse, Dans l’attirant espace inondé de bonheur!
Je regarde au lointain les arbres, les verdures Retenir le soleil ou le laisser couler, Et former ces aspects de calme ou d’aventures Qui bercent le désir sur un branchage ailé!
Mais quand je tente encor ces célestes conquêtes, Cette ivre invasion dans le divin azur, J’entends de toutes parts la nature inquiète, Me dire: «Tu n’as plus ton vol puissant et sûr.
«Tu es sans foi; va-t’en vers les corps, vers les âmes, Rien de nous ne peut plus se mêler à ton coeur. Tu n’es plus cette enfant, libre comme la flamme, Qui montait comme un jet de bourgeons et d’odeurs!
«Nous fûmes ta maison, ta paix et ton refuge, Tu n’avais pas, alors, connu le mal humain, Mais tes pleurs effrénés, plus forts que le déluge, Ont détruit nos moissons et troublé nos chemins.
«Nous ne serions pour toi qu’un décor taciturne Qui te fut sans secours dans d’insignes douleurs; Fuis l’aube vaporeuse et l’étoile nocturne, Ton désir s’est voué au monde intérieur!
«L’aurore, les matins, les brises, les feuillages, Les cieux, frais et bombés comme un cloître vivant, Les cieux qui, même alors que l’été les ravage, Contiennent la splendeur immobile des vents,
«Tu les verras au bord des visages qui rêvent, Où la pâleur ressemble à des soleils couchants, Au fond des yeux, tremblants comme un lac où se lève L’orchestre des flots bleus, des rames et des chants!
«Tu les recueilleras au creux des mains ouvertes Où coule en fusion l’or de la volupté, Il n’est pas d’autre azur, ni d’autres forêts vertes Que ces embrasements plus fauves que l’été!
«L’amour qui me ressemble et qui n’a pas de rives Te rendra ces transports, ces transes, ces clartés, Ces changeantes saisons, riantes ou plaintives, Qui t’avaient attachée à notre immensité.»
—Et je me sens alors hors du monde, infidèle, Etrangère aux splendeurs des prés délicieux, Où le feuillage uni et nuancé rappelle La multiplicité du regard dans les yeux.
Et je reviens à vous, ardente et monastique, O Méditation, Archange audacieux, Ville haute et sans borne, éparse et sans portique, Où mon coeur violent a le pouvoir de Dieu!…
JE NE ME REJOUIS DE RIEN…
Je ne me réjouis de rien, j’ai trop longtemps Attendu le bonheur qu’enfin ton coeur me donne; Je ne sais, quand la joie enfin sur moi s’étend, Si je te remercie ou si je te pardonne…
J’ai gardé la fatigue et la stoïque peur Du messager antique, entreprenant sa course Sans savoir s’il mourra de soif ou de chaleur Avant de rencontrer le platane ou la source.
—Et maintenant ton coeur s’est entr’ouvert au mien, Tu m’aimes! Mais il n’est plus temps qu’on me délivre. Je porte un vague amour, plus grave et plus ancien, Qui t’avait précédé, et ne peut pas te suivre…