Les vivants et les morts
Destin Imprevisible
Destin imprévisible, obscur dispensateur, Qui répandez l’amour et les maux dans l’espace, J’étais comme un chevreuil épuisé par la chasse, Et pourtant je voulais goûter à ce bonheur!
Sachant ce qu’il en coûte et ce qu’il faut qu’on souffre Quand la pauvre âme à peine effleure le plaisir, Je rôdais cependant sur le bord de ce gouffre, L’esprit bouleversé par l’immortel désir.
Plus chaud qu’une forêt où l’incendie avance, L’Eros impitoyable appuyait sur mes yeux Ses regards débordants, fermes, audacieux, Qui semblent révéler le monde et la science.
Mais, ô Destin profond, maître des fronts brûlants, Vous n’avez pas permis l’ineffable aventure, Peut-être vouliez-vous m’épargner la torture Dont tout humaine joie est le commencement.
Je vous entends, Destin, j’irai, paisible et lasse, Sans le fol tremblement qui soulevait mon coeur. Et c’est un témoignage infini de vos grâces Que déjà vous m’ayez refusé le bonheur…
COMME LE TEMPS EST COURT…
Comme le temps est court qu’on passe sur la terre Si peu de matins vifs, Si peu de rêverie heureuse et solitaire Dans des jardins naïfs;
Si peu de la jeunesse, et si peu de surprise, De beaux jeux excitants, Comme le premier soir où l’on a vu Venise, Où l’on entend Tristan!
Hélas! ne pouvoir dire au temps fougueux d’attendre, «Ne me détruisez pas! Les autres qui viendront ne seront pas plus tendres, N’ont pas de plus doux bras.
«Elles ne diront rien que ma voix, avant elles, N’ait chaudement tracé; Qu’importent leurs chansons de douces tourterelles, Leur coeur est dépassé!»
Ah! qu’encor, que toujours je m’unisse à mon rêve Ailé, brusque et brûlant, Comme l’ivre Léda s’abat et se soulève Près de son cygne blanc!
—Mais vous serez dissous, coeur éclatant et sombre, Vous serez l’herbe et l’eau, Et vos humains chéris n’entendront plus dans l’ombre Votre éternel sanglot…