Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 46 sur 50

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Les vivants et les morts

Le Souvenir des Morts

Des nuages, du froid, de la pluie et du vent Le printemps est sorti sur toute la nature; Les arbres ont repris leur verdoyante enflure, Et semblent protéger les rapides vivants.

Ils vont, ces affranchis, à qui la Destinée Accorde encor un jour de délice ou de paix, Et leur aveuglement candide se repaît De ce sursis de vie, humble et momentanée.

Ainsi vont les humains tolérés par le Temps! —Tel un chaînon léger à la chaîne des âges, Il tinte clair et frais, le vaniteux printemps, Et comme un vif grelot excite leur courage!

Mais je ne louerai pas le hardi renouveau: Le printemps vient des morts, et je le leur dédie. Tout est vaine, bruyante ou morne comédie, Puisque tout est détresse accédant au repos.

—Multitude endormie en la cité des pierres Ils ont l’éternité que nous n’obtenons pas, L’espace est concentré sous leur faible paupière, L’obsédant mouvement s’arrête sous leurs pas.

Alignés côte à côte, austère compagnie, Ils sont des étrangers, que seul dérangera Le convive nouveau, en funèbre apparat, Qu’on descend au séjour de la monotonie.

En vain les yeux vivants, penchés sur leur néant, Tentent de réveiller ces puissantes paresses, Et d’absorber les corps à force de caresses Ainsi que le soleil aspire l’océan!

Anéantis, fermés et froids comme les astres, Ils restent. Ni les voix, ni le chant des clairons, Ni le sublime amour flamboyant n’interrompt Le silence infini de leur calme désastre.

Ah! les rires, l’espoir, les projets, les étés Sont d’incertains signaux à qui mon coeur résiste; La vie est sans aspects puisque la mort existe. Je vous salue, ô Morts! Constance, Fixité!

—On bâtit: des maçons debout sur les tranchées Font vibrer dans l’azur le bruit vaillant du fer, Mais mes yeux vont, emplis d’un songe âpre et désert, De nos maisons debout à vos maisons couchées.

Je laisse les oiseaux, dans le laiteux azur, Acclamer la saison insinuante et tendre; Je pense aux froids jardins enfermés dans les murs Où les morts patients rêvent à nous attendre.

Je m’éloigne de tout ce qui vit et qui sert; Je pense à vous: mon but, mes frères, mon exemple. La Mort vous a groupés dans son grave concert, Et sa sombre unité, nous la chantons ensemble!…

 

TON ABSENCE EST PARTOUT…

Ton absence est partout une obscure évidence, Vaste comme la foule, et comme elle encombrant La route où je m’avance, errante, et respirant Le souvenir diffus de ta sainte présence… Partout où tu étais, coeur à jamais enfui, Tu te dresses pour moi, fantôme tendre et triste, Et ta compassion inefficace assiste A tout l’étonnement qui porte mon ennui…

Puissé-je demeurer toujours grave, inquiète, Et n’accueillir jamais, au calme instant du soir, Cette paix sans bonheur qui lentement nous guette Quand l’âme est délivrée, enfin, de tout espoir…

 

LA NUIT RAPPROCHE MIEUX…

Et nous nous regardons tous les deux fixement, Elle qui brille et moi qui souffre. V. HUGO.

La nuit rapproche mieux les vivants et les morts; Dans l’ombre unie et calme où la fraîcheur s’élance Voici l’heure du rêve épars et du silence. A l’horizon s’installe, exacte et sans effort, La lune demi-ronde, amenant autour d’elle Son cortège glacé, scintillant et fidèle, Semblable aux feux légers dispersés dans les ports. Comme une blanche algèbre, énigmatique et triste, Cette géométrie insondable persiste, Et fait des cieux du soir un problème éternel… Mais rien ne vient répondre à nos pressants appels; Tout trompe nos regards assurés et débiles, Les cieux précipités qui semblent immobiles, L’ombre qui, sur nos fronts, met sa protection, Le silence propice aux nobles passions. —O lune aux flancs brisés, mélancolique amphore D’où ne coule aucun vin pour les coeurs altérés, Sur Tarente, Amalfi, sur les rochers sacrés, Baignant l’oeillet marin, les vertes ellébores, Vous sembliez parfois, d’un regard éthéré, Secourir notre amère et plaintive indigence, Mais ce soir je ne sens que votre froid dédain. —Excitant du désir et de l’intelligence, O lune, accueillez-vous dans vos pâles jardins L’immense poésie ailée et taciturne Qui mène les esprits par delà les instincts, Et que nous confions aux espaces nocturnes, A l’heure où, quand tout bruit et tout éclat s’éteint, Notre coeur vous choisit comme un appui lointain?… Mais en vain mon esprit qui souffre et qui réclame Interroge.—La brise, alerte et tiède, trame Un tissu délié où les parfums se pâment. Et je respire avec un coeur exténué La douce odeur des nuits, qui vient atténuer Le vide sans espoir où ne sont pas les âmes…

 

PUISQU’IL FAUT QUE L’ON VIVE…

Puisqu’il faut que l’on vive, ayant de tout souffert: Puisqu’on est, sous les coups du muet univers, Le stoïque marin d’un persistant naufrage; Puisque c’est à la fois l’instinct et le courage D’avancer, en laissant tomber à ses côtés Tous les lambeaux du rêve et de la volupté, Et, qu’ayant moins de force, on se prétend plus sage; Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir, Et que, songeur aveugle, on dépasse l’obstacle Comme des morts vivants glissant vers l’avenir; Puisqu’on est tout à coup surpris par le miracle Du printemps qui revient comme un apaisement: Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements; Puisqu’on sent circuler de la terre à la nue L’entrain mystérieux par qui tout continue, Et qu’on voit, sur l’azur, les lilas lourds d’odeur Balancer mollement des archipels de fleurs, Je pourrais croire encor que la vie est auguste, Qu’un sûr pressentiment, obscur et solennel, Fixe au coeur des humains le sens de l’éternel, Que le labeur est bon, que la souffrance est juste, Malgré l’essor sans but des méditations, Malgré l’inerte espace où les soleils fourmillent, Malgré les calmes nuits où froidement scintille Le blanc squelette épars des constellations, Malgré les mornes jours, dont chaque instant ajoute A la somme des pleurs, des regrets et des doutes Rués contre nos coeurs comme des ennemis,

Si je n’avais pas vu leur visage endormi…

 

JE NE VEUX PAS SAVOIR S’IL FAIT CLAIR…

Je ne veux pas savoir s’il fait clair, s’il fait triste, Si le printemps, exact, va reverdir encor, Si l’orgueilleux soleil jette son cerceau d’or Sur les chemins légers de la bleuâtre piste, Ni si le vif matin a son joyeux ressort, Et le soir ses couleurs de lin et d’améthyste, Je sais que pour les morts plus aucun temps n’existe: Je suis jalouse pour les morts.

 

JE RESPIRE ET TU DORS, A PRESENT…

Je respire et tu dors, à présent sans limite, Ayant l’âge du monde et de l’éternité, Et moi, mêlée encore à l’incessante fuite, Je vais regarder luire un éphémère été.

—Je vous verrai, montagne où le jour bleu ruisselle, Villas au bord des lacs, qui font croire au bonheur, Rivages où la barque en forme de tonnelle Berce un couple alangui entre l’onde et les fleurs.

Je vous verrai, mouvante et rieuse prairie Où l’herbage léger, par les frelons pressé, Ondoie et luit ainsi qu’une cendre fleurie, Mêlant ce qui renaît à ce qui a cessé,

Et vous, molle fumée au-dessus des villages, De tout ce qui finit éphémère contour, Qui, sur l’air de cristal, déployez vos sillages, Pesante et calme ainsi qu’un confiant amour.

—Mais je n’écoute plus vos voix élyséennes O liquides tyrans des prés verts et des flots, Sirènes! taisez-vous, mensongères sirènes! Je déjoue à jamais vos attrayants complots!

Moi qui suis la vigie ardente du voyage, Je sais que tout est vain et sombre atterrissage; Que pourrais-je espérer ou désirer encor, Puisque tout l’univers est posé sur des morts?…

 

MALGRE MES BRAS TENDUS…

Il est humiliant d’expirer… V. HUGO.

Malgré mes bras tendus, malgré mon coeur tenace, Vous entrez avant moi, compagnons de mes jours, Dans l’attirante terre, exclusive et vorace, Qui resserre sur vous ses humides contours.

Voilà donc l’avenir, c’est donc cela qui dure: La tombe, le caveau, le cloître souterrain! Et nous, vantant toujours la trompeuse Nature, Avec les yeux ravis du pâtre et du marin Nous bénissions le jour luisant, le soir serein; —Vous seule êtes fidèle, ô secrète ossature!

Autrefois, je voyais se dérouler le temps Comme une route blanche entourant la montagne, Et que gravit, dans l’ombre où l’aigle l’accompagne, Une foule au coeur gai, aux espoirs exultants;

Mais cette sinueuse et noble perspective, Ce haut pèlerinage au but ambitieux Etaient un enfantin mirage de mes yeux. L’humanité chantante, héroïque et pensive Retombe dans la terre ayant rêvé des cieux!

—Hélas, mes disparus, mes archanges sans ailes, Vous marchez devant moi pour m’éviter la peur; Et par vous je sens croître et brûler dans mon coeur, Au milieu d’une calme et stupéfaite horreur, Le sombre amour qu’on doit à la mort éternelle!

Déjà combien de mains ont délaissé mes mains…

—Du moins, battez plus fort, coeur empli de courage! Entraînez avec vous vos morts sur les chemins. Que leurs regards nombreux brûlent dans mon visage, Que mon âme abondante abreuve les humains, Et que je meure enfin comme on vit davantage!…

 

PUISQU’IL FAUT QUE LA MORT…

Puisqu’il faut que la mort sépare enfin les êtres, Quel que soit le constant et volontaire amour, O toi qui vis encor, je bénirai le jour Où le destin, murant ma porte et mes fenêtres, M’enferma brusquement dans son austère tour Où jamais l’Espérance au doux chant ne pénètre.

J’ai souffert, mais du moins n’aurai-je point par toi Connu cette rusée et lugubre victoire De demeurer vivante, alors qu’un brick étroit Entraîne un passager vers les rives sans gloire…

—Vivre quand ils sont morts! Respirer les saisons! Voir que le temps sur eux s’épaissit et s’étire! Commettre chaque jour cette ample trahison, Ne pouvoir échanger nos maux contre leur pire, Et, relayant parfois leur inerte martyre, Nous étendre le soir en leur froide prison, Tandis que leurs doux corps rentrent dans les maisons…

 

JE VIVAIS. MON REGARD, COMME UN PEUPLE…

Je vivais. Mon regard, comme un peuple d’abeilles, Amenait à mon coeur le miel de l’univers. Anxieuse, la nuit, quand toute âme sommeille, Je dormais, l’esprit entr’ouvert!

La joie et le tourment, l’effort et l’agonie, De leur même tumulte étourdissaient mes jours. J’abordais sans vertige aux choses infinies, Franchissant la mort par l’amour!

Vivante, et toujours plus vivante au sein des larmes, Faisant de tous mes maux un exaltant emploi, J’étais comme un guerrier transpercé par des armes, Qui s’enivre du sang qu’il voit!

La justice, la paix, les moissons, les batailles, Toute l’activité fougueuse des humains, Contractait avec moi d’augustes fiançailles, Et mettait son feu dans ma main.

Comme le prêtre en proie à de sublimes transes, J’apercevais le monde à travers des flambeaux; Je possédais l’ardente et féconde ignorance, Parfois, je parlais des tombeaux.

Je parlais des tombeaux, et ma voix abusée Chantait le sol fécond, l’arbuste renaissant, La nature immortelle, et sa force puisée Au fond des gouffres languissants!

J’ignorais, je niais les robustes attaques Que livrent aux humains le destin et le temps; Et quand le ciel du soir a la douceur opaque Et triste des étangs,

Je cherchais à poursuivre à travers les espaces Ces routes de l’esprit que prennent les regards, Et, dans cet infini, mon âme, jamais lasse, Traçait son sillon comme un char.

Tout m’était turbulence ou tristesse attentive; La mort faisait partie heureuse des vivants, Dans ces sphères du rêve où mon âme inventive S’enivrait d’azur et de vent!

Ainsi, sans rien connaître, ainsi, sans rien comprendre, Maintenant l’univers comme sur un brasier, Je contemplais la flamme et j’ignorais les cendres, O nature! que vous faisiez.

Je vivais, je disais les choses éphémères; Les siècles renaissaient dans mon verbe assuré, Et, vaillante, en dépit d’un coeur désespéré, Je marchais, en dansant, au bord des eaux amères.

A présent, sans détour, s’est présentée à moi La vérité certaine, achevée, immobile; J’ai vu tes yeux fermés et tes lèvres stériles. Ce jour est arrivé, je n’ai rien dit, je vois.

Je m’emplis d’une vaste et rude connaissance, Que j’acquiers d’heure en heure, ainsi qu’un noir trésor Qui me dispense une âpre et totale science: Je sais que tu es mort…

 

1907-1913.