Les vivants et les morts
La Douleur
«Lion, supporte avec courage ton sort intolérable!» HERODOTE.
Quand la douleur est vaste, ardente, sans mélange, Quand elle aveugle ainsi qu’un ténébreux soleil, Elle est dans l’eau qu’on boit et dans le pain qu’on mange, Et dans les rideaux du sommeil!
Comme l’odeur du sel sur les routes marines, Comme les chauds parfums de Corse ou d’Orient, Elle emplit le poumon, étourdit la narine, Et griffe ainsi qu’un diamant!
Les arceaux de l’azur, le fier tranchant des cimes, La longueur des cités et leurs hauts monuments, Ne sont qu’une eau rampante et qu’un grisâtre abîme Auprès de son envolement!
—Douleur qui me comblez, chantez, voix infinie! Attachez à mon cou vos froids colliers de fer; Qu’importent l’esclavage et la dure agonie, Je vois les mondes entr’ouverts!
J’ai vu l’immensité moins vaste que mon être; L’espace est un noyau que mon coeur contenait; Je sais ce qu’est avoir, je sais ce qu’est connaître, J’englobe ce qui meurt et naît!
L’ange qui fit rêver Jésus sur la montagne, Qui lui montra le monde et tenta son esprit, M’a, dans les calmes soirs des verdâtres campagnes, Tout soupiré et tout appris!
Serai-je désormais l’ermite magnanime Qui vit de son secret, par-delà les humains? Pourrai-je conserver, dédaigneuse victime, La solitude de mes mains?
Pourrai-je, quand résonne, ô Printemps, ta cadence, Ivre du seul orgueil et des seules pitiés, Ecouter la secrète et chaste confidence Qui va des soleils à mes pieds?
O Douleur! je comprends, arrêtez vos batailles: Au travers de mes pleurs j’entrevois vos projets; Un chaud pressentiment m’éblouit et m’assaille; C’est dans ce feu que je plongeais!
Je sais,—moi qui vous tiens, vous respire, vous touche, Moi qui vis contre vous et qui bois votre vin Dans un dur gobelet collé contre ma bouche,— Quel est votre dessein divin;
Vous préparez la vie avec vos sombres armes, Le corps que vous brisez rêve d’éternité, Hélas! les purs sanglots, les tremblements, les larmes Aspirent à la volupté!
SEIGNEUR, POURQUOI L’AMOUR…
Seigneur, pourquoi l’amour et son divin supplice Sont-ils, entre deux coeurs noblement rapprochés, Comme un glaive qui rend une inique justice, Et qui toujours châtie un mystique péché?
Tour à tour l’un des deux est votre humble victime, Il doute, il est brûlant, bondissant, abattu; Les regards hébétés il mesure l’abîme Où le buisson ardent parlait, et puis s’est tu…
—Mon Dieu, dans ces amours, la douleur est si forte Que, malgré le courage, on ne peut pas vouloir Être celui des deux qui chancelle, et qui porte Tout le poids d’un si lourd et cuisant désespoir;
Faut-il que l’un des deux seulement reste libre, Que tour à tour l’on ait le calme ou le désir, Et que l’amour ne soit que l’instable équilibre D’être celui des deux qui ne va pas mourir?
Faut-il que l’un des deux brusquement se repose Dans le bonheur amer et puissant d’aimer moins, Et d’être, à la faveur de cette froide pause, Non plus le combattant vaincu, mais le témoin;
D’être celui des deux qui n’est pas l’humble esclave Dont on voit panteler la muette terreur, Et dont les yeux, pareils à des torrents de lave, Font un don infini de soupirs et de pleurs.
—On a besoin parfois de la douleur de l’autre, De ses bras suppliants, de son front inquiet Penché comme celui du plus doux des apôtres Sur son céleste ami, qui songe et qui se tait.
On a besoin de voir sourdre au bord de la vie Cet ineffable sang des larmes de cristal, Offrande qui toujours répond à notre envie D’épier la douleur et son puissant signal;
—Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces, Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré, Cher être par qui j’ai, plus qu’à mon tour, pleuré, Pourrai-je pardonner à mon âme féroce La paix qui m’envahit quand c’est vous qui souffrez?