Les vivants et les morts
Siroco A Venise
Le siroco, brusque, hardi, Sur la ville en pierre frissonne; C’est la fin de l’après-midi; Ecoute les cloches qui sonnent A Saint-Agnès, au Gesuati…
L’ouragan arrache la toile D’un marché, où, des paniers ronds, Débordent de brillants citrons Que polit encor la rafale.
Un oiseau chante au haut du cyprès d’un couvent; Et dans le courant d’air des ruelles marines, Un abbé vénitien, étourdi, gai, mouvant, Qui retient son manteau, volant sur sa poitrine, Semble un charmant Satan flagellé par le vent!
L’ILE DES FOLLES A VENISE
La lagune a le dense éclat du jade vert. Le noir allongement incliné des gondoles Passe sur cette eau glauque, et sous le ciel couvert. —Ce rose bâtiment, c’est la maison des folles.
Fleur de la passion, île de Saint-Clément, Que de secrets bûchers dans votre enceinte ardente! La terre desséchée exhale un fier tourment, Et l’eau se fige autour comme un cercle du Dante.
—Ce soir mélancolique où les cieux sont troublés, Où l’air appesanti couve son noir orage, J’entends ces voix d’amour et ces coeurs exilés Secouer la fureur de leurs mille mirages!
Le vent qui fait tourner les algues dans les flots Et m’apporte l’odeur des nuits de Dalmatie, Guide jusqu’à mon coeur ces suprêmes sanglots, —O folie, ô sublime et sombre poésie!
Le rire, les torrents, la tempête, les cris S’échappent de ces corps que trouble un noir mystère. Quelle huile adoucirait vos torrides esprits, Bacchantes de l’étroite et démente Cythère?
Cet automne, où l’angoisse, où la langueur m’étreint, Un secret désespoir à tant d’ardeur me lie; Déesse sans repos, sans limites, sans frein, Je vous vénère, active et divine Folie!
—Pleureuses des beaux soirs voisins de l’Orient, Déchirez vos cheveux, égratignez vos joues, Pour tous les insensés qui marchent en riant, Pour l’amante qui chante, et pour l’enfant qui joue.
O folles! aux judas de votre âpre maison Posez vos yeux sanglants, contemplez le rivage: C’est l’effroi, la stupeur, l’appel, la déraison, Partout où sont des mains, des yeux et des visages.
Folles, dont les soupirs comme de larges flots Harcèlent les flancs noirs des sombres Destinées, Vous sanglotez du moins sur votre morne îlot; Mais nous, les coeurs mourants, nous, les assassinées,
Nous rôdons, nous vivons; seuls nos profonds regards, Qui d’un vin ténébreux et mortel semblent ivres, Dénoncent par l’éclat de leurs rêves hagards L’effroyable épouvante où nous sommes de vivre.
—Par quelle extravagante et morne pauvreté, Par quel abaissement du courage et du rêve L’esprit conserve-t-il sa chétive clarté Quand tout l’être éperdu dans l’abîme s’achève?
—O folles, que vos fronts inclinés soient bénis! Sur l’épuisant parcours de la vie à la tombe Qui va des cris d’espoir au silence infini, Se pourrait-il vraiment qu’on marche sans qu’on tombe?
Se pourrait-il vraiment que le courage humain, Sans se rompre, accueillît l’ouragan des supplices? Douleur, coupe d’amour plus large que les mains, Avoir un faible coeur, et qu’un Dieu le remplisse!
—Amazones en deuil, qui ne pouvez saisir L’ineffable langueur éparse sur les mondes, Sanglotez! A vos cris de l’éternel désir, Des bords de l’infini les amants vous répondent…
MIDI SONNE AU CLOCHER DE LA TOUR SARRASINE
«Ne recherche pas la cause de la turbulence: c’est l’affaire de la mystérieuse nature…»
Midi sonne au clocher de la tour sarrasine. Un calme épanoui pèse sur les collines; Les palmes des jardins font insensiblement Un geste de furtif et doux assentiment. Le vent a rejeté ses claires arbalètes Sur la montagne, entre la neige et les violettes! Les rumeurs des hameaux ont le charme brouillé D’une vague, glissant sur de blancs escaliers… —O calme fixité, que ceint un clair rivage, L’Amour rayonne au centre indéfini des âges!— Un noir cyprès, creusé par la foudre et le vent, Ondulant dans l’air tiède, officiant, rêvant, Semble, par sa débile et céleste prière, Un prophète expirant, entr’ouvert de lumière! —Aérienne idylle, envolement d’airain, La cloche au chant naïf du couvent franciscain Répond au tendre appel de la cloche des Carmes. L’olivier, argenté comme un torrent de larmes, Imite, en se courbant sous les placides cieux, L’humble adoration des coeurs minutieux… —Quel voeu déposerai-je en vos mains éternelles, Sainte antiquité grecque, ô Moires maternelles? Déjà bien des printemps se sont ouverts pour moi. Au pilier résineux de chacun de leurs mois J’ai souffert ce martyre enivrant et terrible, Près de qui le bonheur n’est qu’un ennui paisible… Je ne verrai plus rien que je n’aie déjà vu. Je meurs à la fontaine où mon désir a bu: Les battements du coeur et les beaux paysages, L’ouragan et l’éclair baisés sur un visage, L’oubli de tout, l’espoir invincible, et plus haut L’extase d’être un dieu qui marche sur les flots; La gloire d’écouter, seule, dans la nature L’universelle Voix, dont la céleste enflure Proclame dans l’azur, dans les blés, dans les bois, «Ame, je te choisis et je me donne à toi,» Tout cela qui frissonne et qui me fit divine, Je ne le goûterai que comme un front s’incline Sur le miroir, voilé par l’ombre qui descend, Où déjà s’est penché son rire adolescent… —Mais la fougueuse vie en mon coeur se déchaîne: O son des Angelus dans les faubourgs de Gênes, Tandis qu’au bord des quais, où règne un lourd climat, Les vaisseaux entassés, les cordages, les mâts, Semblent, dans le ciel pâle où la chaleur s’énerve, De noirs fuseaux, tissant la robe de Minerve! Vieille fontaine arabe, au jet d’eau mince et long, Exilée en Sicile, en de secrets vallons. Soirs du lac de Némi, soirs des villas romaines, Où la noble cascade en déroulant sa traîne Sur un funèbre marbre, imite la pudeur De la Mélancolie, errante dans ses pleurs, Et qu’un faune poursuit sur la rapide pente… —Muet accablement d’un square d’Agrigente: Jardin tout excédé de ses fleurs, où j’étais La Mémoire en éveil d’un monde qui se tait. Dans ce dormant Dimanche amolli et tenace, Mêlée à l’étendue, éparse dans l’espace, Etrangère à mon coeur, à mes pesants tourments, Je n’étais plus qu’un vaste et pur pressentiment De tous les avenirs, dont les heures fécondes S’accompliront sans nous jusqu’à la fin des mondes… —Chaud silence; et l’élan que donne la torpeur! L’air luit; le sifflement d’un bateau à vapeur Jette son rauque appel à la rive marchande. Une glu argentée entr’ouvre les amandes; De lourds pigeons, heurtés aux arceaux d’un couvent, Font un bruit éclatant de satin et de vent, Comme un large éventail dans les nuits sévillanes… Sur l’aride sentier, un pâtre sur un âne Chantonne, avec l’habile et perfide langueur D’une main qui se glisse et qui cherche le coeur…
—Par ce cristal des jours, par ces splendeurs païennes, Seigneur, préservez-nous de la paix quotidienne Qui stagne sans désir, comme de glauques eaux! Nous avons faim d’un chant et d’un bonheur nouveau! Je sais que l’âpre joie en blessures abonde, Je ne demande pas le repos en ce monde; Vous m’appelez, je vais; votre but est secret; Vous m’égarez toujours dans la sombre forêt; Mais quand vous m’assignez quelque nouvel orage, Merci pour le danger, merci pour le courage! A travers les rameaux serrés, je vois soudain La mer, comme un voyage exaltant et serein! Je sais ce que l’on souffre, et si je suis vivante, C’est qu’au fond de la morne ou poignante épouvante, Lorsque parfois ma force extrême se lassait, Un ange, au coeur cerclé de fer, me remplaçait… —Et pourtant, je ne veux pas amoindrir ma chance D’être le lingot d’or qui brise la balance; D’être, parmi les coeurs défaillants, incertains, L’esprit multiplié qui répond au Destin! Je n’ai pas peur des jours, du feu, du soir qui tombe; Dans le désert, je suis nourrie par les colombes. Je sais bien qu’il faudra connaître en vous un jour La fin de tout effort, l’oubli de tout amour, Nature! dont la paix guette notre agonie.
Mais avant cet instant de faiblesse infinie, Traversant les plateaux, les torrents hauts ou secs, Chantant comme faisaient les marins d’Ionie Dans l’odeur du corail, du sel et du varech, J’irai jusqu’aux confins de ces rochers des Grecs, Où les flots démontés des colonnes d’Hercule Engloutissaient les nefs, au vent du crépuscule!…
JE N’AI VU QU’UN INSTANT…
Je n’ai vu qu’un instant les pays beaux et clairs, Sorrente, qui descend, fasciné par la mer, Tarente, délaissé, qui fixe d’un oeil vague Le silence entassé entre l’air et les vagues; Salerne, au coeur d’ébène, au front blanc et salé, Où la chaleur palpite ainsi qu’un peuple ailé; Amalfi, où j’ai vu de pourpres funérailles Qu’accompagnaient des jeux, des danses et des chants, Surprises tout à coup, sous le soleil couchant, Par les parfums, croisés ainsi que des broussailles… Foggia, ravagé de soleil, étonné De luire en moisissant comme un lis piétiné; Pompéi, pavoisé de murs peints qui s’écaillent; Paestum qu’on sent toujours visité par les dieux, Où le souffle marin tord l’églantier fragile, Où, le soir, on entend dans l’herbage fiévreux Ce long hennissement qui montrait à Virgile, Ebloui par son rêve immense et ténébreux, Apollon consolant les noirs chevaux d’Achille…
—Ces rivages de marbre embrassés par les flots, Où les mânes des Grecs ensevelis m’attirent, Je ne les ai connus que comme un matelot Voit glisser l’étendue au bord de son navire; Ce n’était pas mon sort, ce n’était pas mon lot D’habiter ces doux lieux où la sirène expire Dans un sursaut d’azur, d’écume et de sanglot! Loin des trop mols climats où les étés s’enlizent, C’est vous mon seul destin, vous, ma nécessité, Rivage de la Seine, âpre et sombre cité, Paris, ville de pierre et d’ombre, aride et grise, Où toujours le nuage est poussé par la brise, Où les feuillages sont tourmentés par le vent, Mais où, parfois, l’été, du côté du levant, On voit poindre un azur si délicat, si tendre, Que, par la nostalgie, il nous aide à comprendre La clarté des jardins où Platon devisait, La cour blanche où Roxane attendait Bajazet, La gravité brûlante et roide des Vestales Qu’écrasait le fardeau des nuits monumentales; La mer syracusaine où soudain se répand —Soupir lugubre et vain que la nature exhale, Le cri du batelier qui vit expirer Pan… —Oui, c’est vous mon destin, Paris, cité des âmes, Forge mystérieuse où les yeux sont la flamme, Où les coeurs font un sombre et vaste rougeoiment, Où l’esprit, le labeur, l’amour, l’emportement, Elèvent vers les cieux, qu’ils ont choisis pour cible, Une Babel immense, éparse, intelligible, Cependant que le sol, où tout entre à son tour, En mêlant tous ses morts fait un immense amour!
AINSI LES JOURS S’EN VONT…
Ainsi les jours s’en vont, rapides et sans but, Nous les appelons doux quand ils sont monotones, Et l’âme, habituée à combattre, s’étonne De ne plus espérer et de ne souffrir plus.
Qu’est-ce donc que l’on veut, qu’on espère et prépare, Que souhaitons-nous donc, quand, l’esprit plus dispos Qu’un bleu matin qui luit dans le vitrail des gares, Nous sommes harassés de calme et de repos?
Les délices, la paix ne sont pas suffisantes, Un courageux élan veut aller jusqu’aux pleurs. La passion convie à des fêtes sanglantes: Tout est déception qui n’est pas la douleur!
Souffrir, c’est tout l’espoir, toute la diligence Que nous mettons à fuir le paisible présent, Lorsque ignorants du but et tentés par la chance Nous rêvons au départ, brutal et complaisant.
Je le sais et je songe à mes brûlants voyages, Au sol oriental, crayeux, sombre et vermeil, Au campanile aigu, brillant sur le rivage Comme un blanc diamant lancé vers le soleil!
Je songe au frais palais de Naples, à ses musées Où règne un blanc climat, nonchalant, engourdi, Où, dans l’albâtre grec, amplement s’arrondit La face de Junon, éclatante et rusée!
Je songe à cette salle illustre, où je voyais Des danseuses d’argent, dans leurs gaines de lave, Fixer sur mon destin,—fortes, riantes, braves,— Leurs yeux d’émail, pareils à de sombres oeillets.
Je vois le vieil Homère et ses yeux sans prunelle, Où mon triste regard s’enfonçait pas à pas, Comme ces voiliers qui, sur la mer éternelle, Se perdent dans la brume et ne reviennent pas…
Je me souviens de vous, jeune Milésienne, Beau torse mutilé qui demeurez debout, Comme on voit, en été, les gerbes de blé roux Noblement se dresser dans l’onde aérienne;
Et de vous, Amazone à cheval, et pliant Sous le choc d’une flèche impétueuse et fourbe, Et qui semblez mourir d’amour, en suppliant Le vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe.
—Aigle maigre et divin convoitant un enfant, Je vous vois, Jupiter, auprès de Ganymède; Votre oeil de proie, où brille un amour sans remède, Mêle un rêve soumis à vos airs triomphants.
Je me souviens de vous, jeune guerrier de marbre, Agile Harmodius auprès de votre ami, Qui figurez, levant vos deux bras à demi, L’élan de l’épervier et du vent dans les arbres!
Qu’il fut beau le voyage anxieux que je fis Sur des rives qu’assaille un été frénétique! Et je songe ce soir, avec un coeur surpris, A ces temps où ma vie, errante et nostalgique, Ressemblait par ses pleurs, ses rêves, ses défis, Son ardeur à mourir et ses sursauts lyriques, Aux groupes des héros dans les musées antiques…