Les vivants et les morts
Soir sur la Terrasse
Nous sommes seuls; puisque tu m’aimes, J’aurai peur si je vois tes yeux; Evitons la douceur suprême: Ne restons pas silencieux.
La terrasse est comme un navire; Qu’il fait chaud sur la mer, ce soir! On meurt de soif, et l’on respire L’ombre noire du jardin noir.
Les aloès fleuris s’élancent. Ecarte de moi, si tu peux, Tous ces parfums, tous ces silences, Qui s’accumulent peu à peu;
On entend rire sur la place. Je sens, à tes yeux, que tu crois Que ce sont des corps qui s’enlacent: Ce soir, tout est désir pour toi.
L’âcre odeur des filets de pêche Pénètre l’humble nuit qui dort. Sur ma main pose ta main fraîche Pour que je puisse vivre encor…
O MON AMI, SOIS MON TOMBEAU
O mon ami, sois mon tombeau, La jeune terre étincelante Et les jours d’été sont trop beaux Pour une âme à jamais dolente!
Je crains les regrets et l’espoir; Laisse-moi rentrer dans ton ombre, Comme les collines du soir Rejoignent la nuit ferme et sombre.
Avec un coeur si lourd, si lent, Que veux-tu qu’aujourd’hui je fasse Du parfum des marronniers blancs, Et des promesses de l’espace?
Je sais ce qu’un soir lisse et pur A bu de plaisirs et de peines! Les corbeaux flottent sur l’azur Comme un mol feuillage d’ébène.
Partout quel opulent loisir, Quelle orgueilleuse confiance Qui joint les appels du désir Aux sécurités du silence!
Les oiseaux, dans le doux embrun De l’éther rose et des ramées, Sont légers comme des parfums Et glissent comme des fumées;
On entend leurs limpides voix Incruster de cris et de rires Le ciel qui passe sur les bois Comme un lent et pompeux navire.
—Mais je sais bien que vous mourrez, Et que moi, si riche d’envie, Je dormirai, le coeur serré, Loin de la dure et sainte vie;
Toutes les musiques des airs, Tous ces effluves qui s’enlacent Fuiront le souterrain désert Où le temps ne luit ni ne passe;
Et nous serons ce bois des morts, Ces branches sèches et cassées Pour qui les jours n’ont plus de sort, Pour qui toute chose est cessée!
Et pourtant mon coeur éternel, Et sa tendresse inépuisable, Plus que l’Océan n’a de sel, Plus que l’Egypte n’a de sable,
Contenait les mille rayons De toutes les aubes futures… —Être un jour ce mince haillon Qui gît sous toute la Nature!
UN ABONDANT AMOUR…
Un abondant amour est pareil au silence, Rien de lui ne s’échappe et ne s’ajoute à lui. Il agit dans sa calme et splendide substance, Plus vaste que l’espace et plus haut que la nuit.
Les siècles révolus et les saisons futures L’élisent comme un lieu d’attente et de repos. Il a tout absorbé de l’immense nature, Au point d’être l’éther, les cimes et les eaux.
J’examine ce soir ma vie âpre et compacte; J’ai fait ce que j’ai pu, d’un haut et triste coeur, Sachant que mes pensers et beaucoup de mes actes Ont sombré à jamais, sans bruit et sans lueur.
Je n’ai pas pu sauver le meilleur de moi-même, Ces larmes, ces efforts, ces courages, ces freins, Dont j’ai su tour à tour rompre mon coeur extrême, Ou le fermer avec des lanières d’airain.
Ample comme les flots, et comme eux volontaire, J’ai fait plus que lutter, j’ai contredit le sort, Et détournant mes yeux de la vie étrangère, Délaissant les vivants, j’ai voulu plaire aux morts.
Je m’arrête à présent, et me laisse conduire Par les jours entraînants qui mènent au tombeau; Que m’importe le temps qui me reste à voir luire Un monde qui me fut trop cruel et trop beau.
Je m’arrête, et me livre à ta bonté nouvelle, Cher être, où je m’achève enfin. Je t’ai choisi Pour le point de départ de ma vie éternelle; Déjà mon coeur en toi jette un cri adouci. Je me lie à ton âme où se meuvent des ailes, Et mon esprit, qui fut l’immense fantaisie, Veut languir, les yeux clos, dans ta haute nacelle, Délivré de l’espace et de la poésie…