Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 32 sur 50

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Les vivants et les morts

Arles

Mes souvenirs, ce soir, me séparent de toi; Au-dessus de tes yeux, de ta voix qui me parle, De ce frais horizon d’églises et de toits, J’écoute, dans mon rêve où frémit leur émoi, Les hirondelles sur le ciel d’Arles!

La nuit était torride à l’heure du couchant. Les doux cieux languissaient comme une barcarolle; Deux colonnes des Grecs, levant leurs bras touchants, Semblaient une Andromaque éplorée, et cherchant A fléchir une ombre qui s’envole!

Ce qu’un beau soir contient de perfide langueur Ployait dans un silence empli de bruits infimes; Je regardais, les mains retombant sur mon coeur, Briller ainsi qu’un vase où coule la chaleur, Le pâle cloître de Saint-Trophime!

Une brise amollie et lourde de parfums, Glissait, silencieuse, au bord gisant du Rhône. Tout ce que l’on obtient me semblait importun, Mes pensers, mes désirs, s’éloignaient un à un Pour monter vers d’invisibles zones!

O soleil, engourdi par les senteurs du thym, Parfums de poivre et d’huile épandus sur la plaine, Rochers blancs, éventés, où, dans l’air argentin, On croit voir, se gorgeant des flots du ciel latin, Les rapides Victoires d’Athènes!

Soir torturé d’amour et de pesants tourments, Grands songes accablés des roseaux d’Aigues-Mortes, Musicale torpeur où volent des flamants, Couleur du soir divin, qui promets et qui ments, C’est ta détresse qui me transporte!

Ah! les amants unis, qui dorment, oubliés, Dans les doux Alyscamps bercés du clair de lune, Connaissent, sous le vent léger des peupliers, Le bonheur de languir, assouvis et liés, Dans la même amoureuse infortune;

Mais les corps des vivants, aspirés par l’été, Sont des sanglots secrets que tout l’azur élance. Je songeais sans parler, lointaine à vos côtés; Qui jamais avouera l’âpre infidélité D’un coeur sensible dans le silence!…

 

LA NUIT FLOTTE…

La nuit flotte, amollie, austère, taciturne, Impérieuse; elle est funèbre comme une urne Qui se clôt sur un vague et sensible trésor. Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort, Paraît interroger l’ombre vertigineuse. La lune au sec éclat semble une île pierreuse: Cythère aride et froide où tout désir est mort.

Une vague rumeur émane du silence. Un train passe au lointain, et son essoufflement Semble la palpitante et paisible cadence Du coteau qui respire et songe doucement…

Un parfum délicat, abondant, faible et dense, Mouvant et spontané comme des bras ouverts, Révèle la secrète et nocturne existence Du monde végétal au souffle humide et vert.

Et je suis là. Je n’ai ni souhait, ni rancune; Mon coeur s’en est allé de moi, puisque ce soir Je n’ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs, Et que, paisiblement, je regarde la lune.

Je suis la maison vide où tout est flottement. Mon coeur est comme un mort qu’on a mis dans la tombe; J’ai longuement suivi ce bel enterrement, Avec des cris, des deuils, du sang, des tremblements, Et des égorgements d’agneaux et de colombes.

Mais le temps a séché l’eau des pleurs et le sel. D’un oeil indifférent, sans regret, sans appel, Eclairé par la calme et triste intelligence, Je regarde la voûte immense, où les mortels Ont suspendu les voeux de leur vaine espérance.

Et je ne vois qu’abîme, épouvante, silence; Car, ô nuit! vous gardez le deuil continuel De ce que rien d’humain ne peut être éternel…

 

L’EVASION

Libre! comprends-tu bien! être libre, être libre! Ne plus porter le poids déchirant du bonheur, Ne plus sentir l’amère et suave langueur, Envahir chaque veine, amollir chaque fibre!

Libre, comme une biche avant le chaud printemps! Bondir sans rechercher l’ardeur de la poursuite, Et, dans une ineffable et pétulante fuite, Disperser la nuée et les vents éclatants!

Se vêtir de fraîcheur, de feuillage, de prismes, S’éclabousser d’azur comme d’un flot léger; Goûter, sous les parfums compacts de l’oranger, Un jeune, solitaire et joyeux héroïsme!

—A peine l’aube naît, chaque maison sommeille; L’atmosphère, flexible et prudente corbeille, Porte le monde ainsi que des fruits nébuleux. On croit voir s’envoler le coteau mol et bleu. Tout à coup, le soleil, ramassé dans l’espace, Eclate, et vient viser toute chose qui passe; La brise, étincelante et forte comme l’eau, Jette l’odeur des fleurs sur le coeur des oiseaux, Mêle les flots marins, dont la cime moelleuse Fond dans une douceur murmurante, écumeuse… Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants! Je m’élance, je marche au bord des cieux glissants: Dans mes songes, mes mains se sont habituées A dénouer le voile odorant des nuées! L’étendue argentée est un tapis mouvant Où court la verte odeur des figuiers et du vent; Dans les jardins bombés, qu’habite un feu bleuâtre, Les épais bananiers, au feuillage en haillons, Elancent de leurs flancs, crépitants de rayons, Le fougueux bataillon des fruits opiniâtres. Je regarde fumer l’Etna rose et neigeux; Les enfants, sur les quais, ont commencé leurs jeux. Chaque boutique, avec ses câpres, ses pastèques, Baisse sa toile; on voit briller l’enseigne grecque Sur la porte, qu’un jet de tranchante clarté Fait scintiller ainsi qu’un thon que le flot noie; Tout est délassement, espoir, activité; Mais quel désir d’amour et de fécondité, Hélas! s’éveille au fond de toute grande joie!

Et pour un nouveau joug, ô mortels! Eros ploie La branche fructueuse et forte de l’été…

 

CEUX QUI N’ONT RESPIRE…

Ceux qui n’ont respiré que les nuits de Hollande, Les tulipes des champs, les graines des bouleaux, Le vent rapide et court qui chante sur la lande, Les quais du Nord jetant leur goudron sur les flots,

Ceux qui n’ont contemplé que les blés et les vignes Croissant tardivement sous des cieux incertains, Qui n’ont vu que la blanche indolence des cygnes Que Bruges fait flotter dans ses brumeux matins,

Ceux pour qui le soleil, au travers du mélèze, Pendant les plus longs jours d’avril ou de juillet, Remplace la splendeur des campagnes malaises, Et les soirs sévillans enivrés par l’oeillet,

Ceux-là, vivant enclos dans leurs frais béguinages, Souhaitent le futur et vague paradis, Qui leur promet un large et flamboyant voyage Où s’embarquent les coeurs confiants et hardis.

Mais ceux qui, plus heureux, ont connu votre audace, O bleuâtre Orient! Incendie azuré, Prince arrogant et fier, favori de l’espace, Monstre énorme, alangui, dévorant et doré;

Ceux qui, sur le devant de leur ronde demeure, Coupole incandescente, opacité de chaux, Ont vu la haute palme éparpiller les heures, Qui passent sans marquer leurs pieds sur les cieux chauds,

Ceux qui rêvent le soir dans le grand clair de lune, —Aurore qui soudain met sa robe d’argent Et trempe de clarté la rue étroite et brune, Et le divin détail des choses et des gens,—

Ceux qui, pendant les nuits d’ardente poésie, Egrénant un collier fait de bois de cyprès, Contemplent, aux doux sons des guitares d’Asie, Le long scintillement d’un jet d’eau mince et frais,

Ceux-là n’ont pas besoin des infinis célestes; Nul immortel jardin ne surpasse le leur; Ils épuisent le temps, pendant ces longues siestes Où leur corps étendu porte l’ombre des fleurs.

Leur âme nonchalante, et d’azur suffoquée, Cherche la Mort, pareille à l’ombrage attiédi Que font le vert platane et la jaune mosquée Sur le col des pigeons, attristés par midi…

 

LE CIEL BLEU DU MILIEU DU JOUR…

Le ciel bleu du milieu du jour vibre, travaille, Encourage les champs, les vignes, les semailles, Comme un maître exalté au milieu des colons! Tout bouge; sous les frais marronniers du vallon, L’abeille noire, avec ses bonds soyeux et brusques, Semble un éclat volant de quelque amphore étrusque. Sur les murs villageois, le vert abricotier S’écartèle, danseur de feuillage habillé. Les parfums des jardins font aussi du sable Une zone qui semble au coeur infranchissable. L’air fraîchit. On dirait que de secrets jets d’eau Sous les noirs châtaigniers suspendent leurs arceaux. L’hirondelle, toujours par une autre suivie, Tourne, et semble obéir à des milliers d’aimants: L’espace est sillonné par ces rapprochements… —Et parfois, à côté de cette immense vie On voit, protégé par un mur maussade et bas, Le cimetière où sont, sans regard et sans pas, Ceux pour qui ne luit plus l’étincelante fête, Qui fait d’un jour d’été une heureuse tempête! Hélas! dans le profond et noir pays du sol, Malgré les cris du geai, le chant du rossignol, Ils dorment. Une enfant, sans frayeur, près des tombes, Traîne un jouet brisé qui ricoche et retombe. Ils sont là, épandus dans les lis nés sur eux, Ces doux indifférents, ces grands silencieux; Et la route qui longe et contourne leur pierre, Eclate, rebondit d’un torrent de poussière Que soulève, en passant, le véhément parcours Des êtres que la mort prête encor à l’amour… —Et moi qui vous avais délaissée, humble terre, Pour contempler la nue où l’âme est solitaire, Je sais bien qu’en dépit d’un rêve habituel, Nul ne saurait quitter vos chemins maternels. En vain, l’intelligence, agile et sans limite, Avide d’infini, vous repousse et vous quitte; En vain, dans les cieux clairs, de beaux oiseaux pensants Peuplent l’azur soumis d’héroïques passants, Ils seront ramenés et liés à vos rives, Par le poids du désir, par les moissons actives, Par l’odeur des étés, par la chaleur des mains…

—Vaste Amour, conducteur des éternels demains, Je reconnais en vous l’inlassable merveille, L’inexpugnable vie, innombrable et pareille: O croissance des blés! ô baisers des humains!