Les vivants et les morts
Les Soirs de Catane
Catane languissait, éclatante et maussade; Le laurier-rose en fleurs du jardin Bellini Portait un poids semblable à de pourpres grenades; C’était l’heure où le jour a lentement fini De harceler l’azur qu’il flagelle et poignarde. Les voitures tournaient en molle promenade Sous le moite branchage aux parfums infinis…
On voyait dans la ville étroite et sulfureuse Les étudiants quitter les Universités; Leur figure foncée, active et curieuse, Rayonnait de hardie et fraîche liberté Sous le fléau splendide et morne de l’été…
Bousculant les marchands de fruits et de tomates, Encombrant les trottoirs comme un torrent hâtif, Les chèvres au poil brun, uni comme l’agate, Dans ce soir oppressant et significatif, Fixaient sur moi leurs yeux directs, où se dilate Un exultant entrain satanique et lascif.
Comme un tiède ouragan presse et distend les roses, Le soir faisait s’ouvrir les maisons, les rideaux; Des balcons de fer noir emprisonnaient les poses Des nostalgiques corps, penchés hors du repos, Comme on voit s’incliner des rameuses sur l’eau…
Des visages, des mains pendaient par les fenêtres, Tant les femmes, ployant sous le poids du désir, S’avançaient pour chercher, attirer, reconnaître, Parmi les bruns garçons qui flânaient à loisir, Le porteur éternel du rêve et du plaisir…
Tout glissait vers l’amour comme l’eau sur la pente. Le ciel, languide et long, tel un soupir d’azur, Etalait sa douceur langoureuse et constante Où gisaient, comme l’or dans un fleuve ample et pur, Les jasmins safranés mêlés aux citrons mûrs.
L’espace suffoquait d’une imprécise attente…
Elégants, débouchant de la rue en haillons, Des jeunes gens montaient vers le bruyant théâtre Que d’électriques feux teintaient de bleus rayons. Leur hâte ressemblait à des effusions, Chacun semblait courir aux nuits de Cléopâtre. Des mendiants furtifs, quand nous les regardions, Nous offraient des gâteaux couleur d’ambre et de plâtre.
Sur la place, où brillaient des palais d’apparat, La foule vers minuit s’entassait, sinueuse: Les pauvres, les seigneurs glissaient bras contre bras; Un orchestre opulent jouait des opéras, L’air se chargeait de sons comme une conque creuse; Enfin tout se taisait; la foule restait tard. On voyait les serments qu’échangeaient les regards, Et c’était une paix limpide et populeuse…
Au lointain, par delà les façades, les gens, La mer de l’Ionie, éployée et sereine, Sous l’éclat morcelé de la lune d’argent Comme une aube mouillée élançait son haleine…
Les bateaux des pêcheurs, qu’un feu rouge éclairait, Suivaient nonchalamment les vagues poissonneuses. Le parfum du bétail marin, piquant et frais, Ensemençait l’espace ainsi qu’un rude engrais. Le ciel, ruche d’ébène aux étoiles fiévreuses, A force de clarté semblait vivre et frémir… —Et je vis s’enfoncer sur la route rocheuse Un couple adolescent, qui semblait obéir A cette loi qui rend muets et solitaires Ceux que la volupté vient brusquement d’unir, Et qui vont,—n’ayant plus qu’à songer et se taire,— Comme des étrangers qu’on chasse de la terre…
A PALERME, AU JARDIN TASCA…
J’ai connu la beauté plénière, Le pacifique et noble éclat De la vaste et pure lumière, A Palerme, au jardin Tasca.
Je me souviens du matin calme Où j’entrais, fendant la chaleur, Dans ce paradis, sous les palmes, Où l’ombre est faite par des fleurs.
L’heure ne marquait pas sa course Sur le lisse cadran des cieux, Où le lourd soleil spacieux Fait bouillonner ses blanches sources.
J’avançais dans ces beaux jardins Dont l’opulence nonchalante Semble descendre avec dédain Sur les passantes indolentes.
L’ardeur des arbres à parfums Flamboyait, dense et clandestine; Je cherchais parmi les collines Naxos, au nom doux et défunt.
Comme des ruches dans les plaines, Des entassements de citrons Sous leurs arbres sombres et ronds Formaient des tours de porcelaine.
Les parfums suaves, amers, De ces citronniers aux fleurs blanches Flottaient sur les vivaces branches Comme la fraîcheur sur la mer.
Creusant la terre purpurine, D’alertes ruisseaux ombragés Semblaient les pieds aux bonds légers De jeunes filles sarrasines!
Je me taisais, j’étais sans voeux, Sans mémoire et sans espérance; Je languissais dans l’abondance. —O pays secrets et fameux,
J’ai vu vos grâces accomplies, Vos blancs torrents, vos temples roux, Vos flots glissants vers l’Ionie, Mais mon but n’était pas en vous;
Vos nuits flambantes et précises, Vos maisons qu’un pliant rideau Livre au chaud caprice des brises; Les pas sonores des chevreaux Sur les pavés près des églises;
Vos monuments tumultueux, Beaux comme des tiares de pierre, Les hauts cyprès des cimetières, Et le soir, la calme lumière Sur les tombeaux voluptueux,
Les quais crayeux, où les boutiques, Regorgeant de fruits noirs et secs, Affichent la noblesse antique Du splendide alphabet des Grecs;
L’étincelante ardeur du sol, Où passent, riches caravanes, Des mules vêtues en sultanes Trottant sous de blancs parasols,
Toutes ces beautés étrangères Que le coeur obtient sans effort, N’ont que des promesses de mort Pour une âme intrépide et fière,
Et j’ai su par ces chauds loisirs, Par ce goût des saveurs réelles, Qu’on était, parmi vos plaisirs, Plus loin des choses éternelles Qu’on ne l’était par le désir!…