Les vivants et les morts
La Passion
Lorsque, semblable au vent qui flagelle les monts, Notre esprit plein d’ardeur indomptable et sublime, Bondit soudain plus haut que d’invisibles cimes, Et descend jusqu’aux pieds de ceux que nous aimons;
Quand un front nous paraît si chaud dans les ténèbres, Qu’enivrés des rayons qui nous viennent de lui, Nous pourrions à jamais, loin du jour qui reluit, Vivre contents parmi des tentures funèbres,
Nous ne pouvons pas croire à ces calmes moments, A ces froids lendemains, monotones, paisibles, Qui reviennent toujours, d’une marche insensible, Recouvrir la douleur et les emportements.
Non, nous ne voulons pas, ayant été la flamme Dont le sommet s’arrache et vole vers le ciel, Cesser d’être le lieu du sacre essentiel Qui, d’un corps foudroyé, fait une plus grande âme.
Nous voulons demeurer ce Dieu crucifié, A qui, sous un ciel bas, les avenirs répondent, Et qui, les pieds saignants et pendants sur les mondes, A quelque immense espoir s’est pourtant confié!
Non, nous ne voulons pas renoncer à ces heures Où, chargés de transmettre et goûter l’infini, Nous sommes l’inconnu, transfiguré, béni, Par qui la race éparse et future demeure…
—Que tout vous soit soumis, divine passion, Prenez les dieux, les morts, les vertus, les victoires, Les instants radieux ou blessés de l’histoire, Pour bâtir jusqu’aux cieux vos réclamations!
Passion qu’un orchestre invisible accompagne, Où, fondu comme l’or bouillant dans les enfers, Le coeur liquide et chaud dans un autre se perd, Comme l’eau du printemps s’arrache des montagnes.
Candide passion, dont l’unique remords Est de ne pas tuer ceux que tu favorises, Quand l’immobile ardeur et les yeux qui se brisent Ont fait se ressembler le désir et la mort…
Mais l’antique Nature, indolente et lassée, Rêveuse sans vigueur dont nous sommes issus, A chaque instant défait l’étincelant tissu Que nos mains suspendaient à sa gorge glacée.
Et l’on vit résistant, révolté, gravissant L’échelle imaginaire où frémissent les anges, Et toujours la Nature, indécise, mélange Sa brume hostile et froide à la splendeur du sang.
Et l’on s’efforce en vain, jusqu’à ce que, malade, Redoutant sa rançon, craintif, irrésolu, Le pauvre espoir humain, enfin, ne puisse plus Tenter fidèlement l’intrépide escalade!
Et c’est sans doute ainsi qu’un jour plus morne encor, A l’heure où dans la nuit l’aube terne se lève, Sans désir, sans amour, sans révolte et sans rêve, Les corps désabusés consentent à la mort…
JE NE PUIS PAS COMPRENDRE…
Je ne puis pas comprendre encor que tu sois né, Tous les jours je contemple, avec les sens de l’âme, Dans l’infini des mois, cet instant fortuné Où ta vie à la vie a rattaché sa flamme!
Mon coeur est plus brûlant que l’air sous l’Equateur; Je quitte un froid désert où j’errai dans les sables; Je ne sais pas comment ce passé lamentable Est devenu lumière, est devenu chaleur!
L’huile d’or du soleil sur les mers levantines, Les astres fourmillant dans les grottes des cieux, La fougue des vaisseaux sur les vagues marines Sont réfléchis pour moi dans chacun de tes yeux.
Je respire, mon front contre tes genoux frêles, A l’ombre de ta bouche aux rivages vermeils; Et mon coeur se dissout vers tes chaudes prunelles, Comme un pâtre étendu, humé par le soleil!
L’amour que le matin a pour toutes les choses Lorsqu’il comble d’azur le torrent, les glaïeuls, Le chanvre, les osiers, les goyaves, les roses, Mon coeur plus chaud que lui le répand sur toi seul!
Quand je te vois, quand tu me parles ou me touches, Je suis comme un mourant de soif dans le désert, Qui verrait l’eau du puits monter jusqu’à sa bouche, Et le fruit du manguier s’incliner sur les airs.
Je suis ton centre exact, immuable et mobile, Tes deux pieds, nuit et jour, sont posés sur mon coeur, Comme le clair soleil pend au-dessus des villes Et décoche aux toits bleus ses flèches de chaleur.
Toute bonté du monde est en toi déposée; Je n’imagine rien que ne puisse guérir Le rire de ta bouche et sa tiède rosée, O visage par qui je peux vivre et mourir!