Les vivants et les morts
Un Soir en Flandre
Ah! si d’ardeur ton coeur expire, Si tu meurs d’un rêve hautain, Descends dans le calme jardin, Ne dis rien, regarde, respire;
Le parfum des pois de senteur Ouvre ses ailes et se pâme; Le ciel d’azur, le ciel de flamme, Est sombre à force de chaleur!
Demeure là, les mains croisées, Les yeux perdus à l’horizon, A voir luire sur les maisons Les toits aux pentes ardoisées.
Des coqs, chantant dans le lointain, Soupirent comme des colombes, Sous la chaleur qui les surplombe. Le soir semble un brumeux matin.
Douceur du soir! le hameau fume, La rue est vive comme un quai Où le poisson est débarqué; Un pigeon flotte, blanche écume.
Vois, il n’y a pas que l’amour Sur la profonde et douce terre; Sache aimer cet autre mystère: L’effort, le travail, le labour;
Des corps, que la vie exténue, S’en viennent sur les pavés bleus; Les bras, les visages caleux Sont emplis de joie ingénue.
Un homme tient un arrosoir; Ce plumage d’eau se balance Sur les choux qui, dans le silence, Goûtent aussi la paix du soir.
Il se forme au ciel un nuage; Regarde les bonds, les sursauts, De quatre tout petits oiseaux, Qui volent sur le ciel d’orage!
Un oeillet tremble, secoué D’un coup vif de petite trique, Quand le lourd frelon électrique A sa tige reste cloué.
Par la vapeur d’eau des rivières Les prés verts semblent enlacés; Le soir vient, les bruits ont cessé; —Etranger, mon ami, mon frère,
Il n’est pas que la passion, Que le désir et que l’ivresse, La nature aussi te caresse D’une paisible pression;
Les rêves que ton coeur exhale Te font gémir et défaillir; Eteins ces feux et viens cueillir Le jasmin aux quatre pétales.
Abdique le sublime orgueil De la langueur où tu t’abîmes, Et vois, flambeau des vertes cimes, Bondir le sauvage écureuil!
BONTE DE L’UNIVERS QUE JE CROYAIS ETEINTE…
Bonté de l’univers que je croyais éteinte, Tant vous aviez déçu la plus fidèle ardeur, Je ressens aujourd’hui vos suaves atteintes; Ma main touche, au jardin succulent de moiteur, Le sucre indigo des jacinthes!
Les oiseaux étourdis, au vol brusque ou glissant, Dans le bleuâtre éther qu’emplit un chaud vertige, D’un gosier tout enduit du suc laiteux des tiges Font jaillir, comme un lis, leurs cris rafraîchissants!
—Et, bien que le beau jour soit loin de la soirée, Bien qu’encor le soleil étende sur les murs Sa nappe de safran éclatante et moirée, Déjà la molle lune, au contour pâle et pur, Comme un soupir figé rêve au fond de l’azur…